A M. DE BAAS
GOUVERNEUR ET LIEUTENANT GENERAL DES IlES D'AMERIQUK.
Saint-Gennain, 3 juiliet 1670^.
Le Roy m'ordonne d'ajouter a la lettre que Sa Majesty vous a ^crite qu'elle a fait publier dans les ports de son royaume son ordonnance portant defense de mettre le laux aux raarchandises qui seront porl(5es dans les isles, afin que vous preniez bien garde qu il n'y arrive aucune contravention.
A regard des HoUandois ou Flaroands, ainsy qu'ils s'appellent dans les isles, Sa Majesty m'ordonne aussy de vous dire quelle est en droit, a leur exemple, de les prendre et confisquer en cas qu'ils traBquent et mesme qu'ils naviguent aux environs des isles, et que non-seulement elle veut que vous fassiez ex^cuter h la rigueur contre eux ce qu'elle a droil de faire , mais mesme que vous ne pourriez pas luy rendre un service plus agr^able que de les troubler dans leur commerce, et mesme les cfaasser des isles, s'il estoit possible sans contrevenir directement aux trait^s que Sa Majestd a avec eux; comme il pourroit arriver, par exemple, si les Caraibes leur faisoient la guerre, en leur donnant quelques assistances sous main, ou en les excitant de leur faire la guerre, en cas qu'ils ne leur lissent point et qu'ils eussent quelque disposition a I'entreprendre, ou leur faisant mesme fournir des armes et des munitions, en prenant toutefois quelque precaution pour empescher que les HoUandois ne puissent s'en plaindre avec preuve.
* Voir pi^ n' 32. — Voiraussi II, Indvx- * Voir h VAppeudicey a la dale du to no-
/n>, piece n" 1 1 a et nole. venibre Ruivanl, la roponse a celle lellrc.
/i88 COLONIES.
Sa Majesty desire de plus que vous employiez toule la s^v^rit^ qui vous est naturelle contre les estrangers qui trafiquent ou qui naviguent autour des isles , et loute douceur et toule liberty aux Franfois qui y viendront avec leurs vaisseaux.
Apr^s vous avoir expliqu6 ces deux points principaux, je fais r^ponse par articles h vos d^pesches des a U f^vrier, & et a n mars.
Premi^rement, il est tr^s-n^cessaire que vous m'^criviez le plus souvent que vous pourrez, comme de ma part je vous feray r^ponse exactement.
Surtout appliquez-vous k suivre exactement les ordres et les intentions de Sa Majesty ^t a y soumettre vostre sens , estant impossible que le dessein pour lequel vous avez est^ envoy^, qui est Taugmentation de la oolonie dans les isles, puisse rdussir, si vous ne vous appliquez k suivre poncluellement ce que Sa Majesty estime n^cessaire pour y parvenir.
Ce n'est point du tout Tin tention de Sa Majesty que la compagnie fasse seule le commerce dans les isles; au contraire, sa volontd est d'y porter tons les Frangois, et d'y establir une liberty enti^re; et en attendant qu'il y ayt assez de vaisseaux fran^ois qui y aillent, Sa Majesty veut que la compagnie y porte toujours des marchandises et qu'elle envoye la plupart de ses vaisseaux en Guin^e pour avoir par ses mains la quantity de n^gres n^cessaire pour lesdites isles, et, ce faisant, n'avoir plus besoin des Hollandois; c'est \h I'unique but que vous devez avoir.
Sur ce que vous dites que les peuples se plaignent des diflKrentes faces que Ton donne k leur commerce, et qu'ils aimeroient mieux qu'on le laissast k la compagnie seule ou y admeltre les estrangers, ce sont des extr^mit^s presque ^galement mauvaises et pr^judiciables aux isles, et dont Sa Majesty croit que vous vous estes laiss^ pr^venir; mais elle est persuad^e que, apr^s vous avoir tant de fois expliqu^ ses volont^s, vous vous y conformerez et n'aurez plus d'autre application qua les faire r^ussir.
Sur les ordres que vous avez donnas k divers habitans de passer en France, il est certain que Sa Majesty ne I'a pas approuv^; mais elle a sauv^ tout ce qui pouvoit estre de Tautorit^ qu'elle vous a commise, en les retenant icy longtemps et leur faisant faire par moy une bonne r^primande avant que de les renvoyer^ Ceux qui vous ont dcrit que Ton avoit icy fort exag^rd sur vostre conduite vous ont cach^ leurs sentimens sous ceux d'aulruy, parce qu'assur^ment il n en a point est^ parl^ ni par le Roy ni par aucun de ceux qui ont Thonneur de le servir.
' Voir piece n" 28.
A regard des gouverneurs, Sa Majesty veui que vous les mainteniez dans rautorit^ de leurs charges ^ particuli^rement en ce qui regarde I'exercice des armes, a quoy ii faut les accoustumer; et pour ce qui concerne la justice et la police , qui sont de la fonction des juges ordinaires et des conseils souverains, il faut que vous preniez soin que les officiers seuls la fassent et que vous observiez bien qu'ils fassent leur devoir; et, au cas que les gouverneurs empi^tent trop sur ces deux points de la justice et de la police, qui doivent estre le partage des principaux d'entre les faabitans et de ceux qui sont choisis par la compagnie , vous devez les contenir et empescber qu'ils n'entreprennent sur ces deux fonctions qui seules causent la f^licit^ publique et Tabondance des peuples.
Sur toutes les propositions que vous faites pour empescber les faabitans d'avoir envie de repasser en France, pour faire passer dans les isles des engages et des pescbeurs, y envoyer des fruits de FEurope, rem^dier aux mauvaises inclinations des faabitans, y faire passer des m^decins, et une infinite d'autres qui sont contenues dans vos d^pesches, mesme sur les exp^ diens que vous proposez pour empescfaer la mauvaise fabrique des sucres, Sa Majesty veut que, pour tons remMes h ces maux, vous appliquiez toute vostre industrie et tout vostre s^avoir-faire h ces trois points : Texpulsion enti^re des estrangers, la liberty h tons les Francois, et h cultiver avec grand soin la justice et la police dans les isles; et, pour le surplus, que vous laissiez agir I'envie naturelle qu'ont les faommes de gagner quelque chose et se mettre h leurs ayses.
Vous trouverez le sieur P^lissier bien dispose k suivre de sa part ces bonnes maximes.
Sa Majesty m'ordonne aussy particuli^rement de vous dire que vous fassiez en sorte, par tons moyens possibles, que ledit sieur P^lissier soit content et qu'il jouisse des avantages dont un seigneur des isles et Tun des directeurs d'une compagnie aussy considerable que celle-1^ doit jouir, estant important que les Francois un peu plus considerables s'accoustument k passer dans les isles, d'autant quil n y aura rien qui contribuera tant h les peupler et a y augmenter le commerce, pourvu qu'i son retour il soit content de la mani^re dont il aura este traite par vous et qu'il donne envie aux autres d'y passer par les r^cits qu'il fera.
A regard de I'exemption des droits de capitation , vous devez conferer avec le sieur Peiissier et employer Tautorite du roy que vous avez en main; ou au moins, en la reduisant h peu de personnes, encore faudroit-il les obliger k des services tels que Tenvie ne prist pas h beaucoup de les faire; mais il est certain qu'il vaudroit beaucoup mieux oster ce privilege.
Vous examinerez, s'il vous plaist, avec ledit sieur P^lissier, tout ce qui se pourroit faire dans ies isles pour Testablissinent de la religion et particuli^rement pour la subsistanee d'un ^vesque, qu'il faut y establir, et dont le Roy a desj^ commence de faire instance k Rome. Pour cet effet, tant pour Tevesque que pour Ies cur^s, il faudroit establir Ies dixmes.
Le sieur Bordenave est arriv^ icy, qui vous rendra corapte de toute sa n^gociation avec le gouvernement de Gumana ^ sur laquelle on ne peut rien establir de certain ni d'avantageux.
'Pour Ies fortifications, comme il n'y a rien a craindre a present pour toutes Ies isles et que le Roy est assez puissant sur mer pour Ies d^fendre, il est n^cessaire que vous conf^riez avec le sieur P^lissier des moyens de restablir Ies batteries des canons, pour empescher Tabord des vaisseaux eslrangers.
A regard du sieur Du Lion , c'est une chose bien rude d'avoir une grande taxe h payer comrae celle qui a est^ faite par le juge de la Martinique. Je ne puis pas m'empescher de vous dire qu'il a paru un peu de chaleur de vostre part centre ledit sieur Du Lion , et il est bien important qu'ayant en main toute I'autorit^ du roy comrae vous Tavez, il ne paroisse jamais de chaleur dans tout ce que vous faites en vertu de cette mesme autorit^; et il me semble que, quandle sieur Du Lion payera 3,ooo livres de Sucre, il suffira.
A regard des gouverneurs, il est bien difficile qu'ils sfachent lous^aussy bien leur metier que ceux des places du royaume, qui sont tons Ies jours sous la vue du Roy; mais, comme Ton n'en peut pastrouver de parfaits a choisir, il est n^cessaire que vous compatissiez en quelque sorte a leurs d^fauts et que vous travailliez k leur bien apprendre leur metier, en sorte que leur fonction <levienne utile aux habitans pour Ies maintenir en paix , tenir la main h ce que la justice soit bien administr^e et que Ies colonies augmentent.
A regard de Taffaire de Royer, je ne doute pas que vous n'ayez fait s^v^rement punir la contravention qu'il a faite a Tordonnance du roy qui fail defense de faire traBc avec Ies estrangers; et, comme toutes mes lettres sont particulierement pleines de ce qui concerne ce point, je ne doute pas que vous ne vous y appliquiez h Tavenir avec grand soin.
Sa Majesty m'a encore ordonn6 de vous dire que vous laissiez une entike liberty aux habitans, soit de changer leur demeure d'une isle en une autre, soil mesme de passer en France quand ils le d^sirent, Sa Majesl^
^ Provinro, avec nn clief-lieii du iiic^itip nom, siir la mer des Antilles (Ainerique meridionale).
n estimant pas que Ton puisse ni que 1 on doive forcer les habiians de faire ce k quoy ils n'auroient pas d'lnclination.
Je dois vous dire que le Roy a encore remarqu^ dans toutes vos d^pesches que vous vous plaignez de presque tons les gouverneurs , comme des sieurs de Saint-Laurent et Du Lion, du gouvemeur de Sainte-Groix et de celuy de la Grenade; et comme vous voyez bien qu'il est impossible de faire un changement si grand et si universel , elle croit que vous aurez h present un peu compaty h leurs d^fauts et que vous les en aurez corrig^ par vostre exemple et par vos excitations.
(Arch, de la Mar. Ordret duroi pottr let compagmes des hides, 1670^ fol. 89.)