‹ Lettres, instructions et mâemoires de Colbert, publiâes d'apráes les ordres de l'empereur, sur la proposition de Son Excellence M. Magne, ministre secrâetaire d'etat des financesChapitre 145 sur 246 · A M. DE LA HAYE · texte numérisé non relu

A M. DE LA HAYE

LIEUTENANT GENERAL DANS LES INDES ORIENTALES

Saint-Germain, 3o join 1679.

Je re(us hier, par le sieur Dandron , vos lettres dat^es de i'isle Dauphine les i*** et 5 aoust dernier, dans le temps de vostre depart pour les Indes, avec le journal de tout ce qui s'est pass^ depuis le pr^c^dent que vous m'avez cy-devant envoy^; un m^moire ^crit de vostre main contenant la mauvaise conduite de tous les officiers de marine, et un autre contenant vos avis sur tout ce qui est h faire pour Thabitation de Tisle Dauphine et celle de Bourbon.

Gomme je vois par vostre m^moire que vous vous plaignez de tous les officiers de marine, h Texception du sieur Languillet, que vous estes sage et que Ton pent sagement vous confier toutes choses, qu'il est important que vous soyez averty de tout ce qui se passe pr^s de vous et que je suis assur^ que vous me garderez le secret, je vous diray que, par le mesme Dandron, j'ay re(u une lettre sign^e du sieur Turelles et de tous les autres officiers de I'escadre qui se plaignent des mauvais traitemens qu'ils disent recevoir de vous. Vous pouvez croire que toutes ces lettres et toutes ces plaintes ne font rien k vostre ^gard dans Tesprit du Roy, qui ne manque jamais, ainsy que vous le s^avez bien, d*affermir toujours Tautorit^ entre les mains de celuy k qui il Ta donn^e, d'autant plus que Sa Majesty est tr^persuad^e de vostre bonne conduite et qu'il ne faut pas moins de s^v^rit^ que celle que vous apportez pour establir ce qui conceme le bien de son service et celuy de la compagnie, qui sont inseparables en ce pays, qui a esii jusqu'4 present presque inconnu et dans lequel Tautorit^, Tob^issance et la subordination ont est^ presque aussy inconnues.

Nonobstant ces raisons, Sa Majesty n*a pas laiss^ de m'ordonner de vous donner part en abr^g^ des principales plaintes que ces officiers font, et de vous expliquer ensuite ses pens^es sur la conduite que vous devez tenir k leur ^gard.

Ces plaintes sont done :

Que vous ordonnez toute la navigation sans prendre leur avis;

Que vous vous servez de menaces dures en tout rencontre ;

Que vous d^poss^dez des officiers de marine pour les moindres fautes et en establissez d'autres en leurs places;

Que Yous n'avez point voulu partir a la mousson de mars , encore qu'ils vous ayent fait conuoistre tous en corps qu il estoit absolument n^cessaire pour ne point retarder jusqu ^ la mousson d'aoust ;

Et que vous les empeschez de profiler des facilit^s qu ils peuvent rencontrer pour faire leurs vivres.

Pour le premier point, s*il est veritable, Sa Majesty estime qu'il auroit est^ bon que vous eussiez pris Tavis des principaux officiers, et particuli^rement du sieur Turelles et des autres capitaines qui ont une grande experience en la navigation.

Sur ie second, elle estime que vous devez toujours avoir quelque douceur dans le commandement, estant du naturel des Francois d'estre trait^s avec quelque sorte de douceur, en les faisant ob^ir.

Sur le troisi^me, il a paru h Sa Majesty que vous aviez ost^ les charges a Forant, Menillet^ et La Houssaye^. A regard du premier, elle a fait faire a Lisbonne, et mesme dans le Br^sil, des informations secrMes et publiques pour s^avoir s'il avoit fait quelque commerce ou s*il avoit relasche dans ces deux lieux-lii pour quelque mauvaise raison; mais je dois vous assurer qu'il ne s'en est rien trouv^ centre luy; n^anmoins elle estime bien que vous ne Tavez pas trouv^ propre, nonplus que les deux autres, k faire leurs charges.

Sur les deux autres points de leur plainte, Sa Majesty ne doute pas que vous n'ayez eu raison d'en user ainsy que vous avez fait.

En g^n^ral , elle est tr&s-satisfaite et a fort approuv^ tout ce que vous avez fait et a fort blasm^ les lettres que les officiers m*ont Rentes, qui sent des formes de protestation centre le commandant qu'elle a estably et Tob^issance qu'ils vous doivent; et vous verrez par les lettres qu elle ^crit au sieur Turelles, que vous trouverez cy-jointes,de quelle sorte elle leur explique ses sentimens sur cette conduite.

Mais, en mesme temps, elle m'ordonne de vous dire que ce qui luy a fait un pen de peine dans une aussy grande entreprise que celle qui vous est confine, c'est de voir que vous n'estes satisfait d'aucun des officiers qui servent sous vous, et qu'aucun d'eux aussy n'est satisfait de vous. A leur ^gard , Sa Majesty s^aura bien les contenir dans Tob^issance qu'ils vous doivent et s^aura bien les punir s'ils y manquent ; mais , h vostre ^gard ,

* Enseignede vaisseauen 1 668 , aide-major brililot en 1668, seretira en Suisse en 167/i. en 1670. Mort en 1671 . Relabli dans son grade en 1675, it ne repril

* De La Houssave, de Zurich, capitaine dc plus de service.

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elle m'ordonne de vous faire observer que, dans tousles commandemens, il est n^ccssaire de souffrir quelquefois les d^fauts des hommes, de les dissimuler, de prendre garde qu'ils ne nuisent pas au service que Ton veut tirer d'eux et se servir avantageusement de ce qu'ils peuvent avoir de bon pour le succ^s des actions dans lesquelles ils doivent agir. Les rois mesraes ne pourroient pas se faire ob^ir par tons leurs sujets par force et avec contrainte, beaucoup moins ceux qui commandent sous leurs ordres; ainsy leur maxime est de connoistre les d^fauts des hommes, de les souffrir en les dissimulant, et relever seulement et punir les fautes un peu considerables.

Outre les plaintes g^n^rales de tous les officiers, le sieur Languiilet se plaint en particulier, le sieur de Grateloup^ pareillement, et le sieur de Gbampmargou.

Sa Majesty connoist bien que toutes ces plaintes ne viennent que du bon ordre que vous avez voulu mettre k toutes choses, et dans I'isle Dauphine et dans tout ce que vous commandez; mais elle estime que, en rem^diant aux plus grands d^sordres , vous devez remettre a rem^dier aux autres dans la suite des temps, pour ne pas trouver en mesme temps tous les esprits contraires h Tordre que vous voulez eslablir.

Le sieur de Gbampmargou se plaint fort que vous ayez rendu le commandement qu'il a dans I'isle, ensuite de la commission du roy, enti^remeift dependant du major que vous y avez estably, ce qui a paru de consequence a Sa Majeste, dautant plus qu'il a envoy^ la copie des ordres et des instructions que vous avez donnas au sieur de La Bretesche*^ major, par lesquels il paroist clairement que vous avez fort retranche le pouvoir du commandant pour le donner audit major, et elle n'eslime pas que cela puisse subsister, a moins que dc retirer ledit sieur de Gbampmargou et luy accorder le cong^ qu'il demande. Mais elle estime que cela est de grande consequence , vu le long temps qu'il y a qu'il est dans cette isle, Texp^rience des moeurs des naturels du pays et I'habitude quil a avec eux.

Sa Majeste est toutefois persuad^e que vous avez eu des raisons puissantes qui vous ont oblige d'en user ainsy, et que si vous y trouvez quelquc inconvenient dans la suite, h vostre retour vous y apporterez les rem^des necessaires pour le plus grand avantage de son service.

Apr^s vous avoir explique les sentimens de Sa Majeste sur tout ce detail, elle m'ordonne de vous dire qu'elle a este bien ayse d'apprendre

* Marechai de camp des annees du roi. dans cette charge , et fut en m^e temps Mort le 3i mars 1673. nomm^ capitaine d'une compagnie d'infanterie

* Lieutenant r^forme. Ayant ^pous^ la fille au fort Dauphin, de M. de La Case, major de Tile, il iui succ^a

par vostre relation tout ce qui s'est pass^ dans vostrc navigation, et tout ce qui concerne I'isle Dauphine et i'isle Bourbon. Gomme vostre sentiment est que Ton ne peut faire des colonies considerables dans la premiere et qu'il faudra en faire dans la seconde , a cause de sa fertility , de son bon air, de Tabondance de la chasse et des autres commodit^s que Ton peut y trouver, et que Ton pourroit se servir des ports de Sainle-Marie et de la baye d'Antongil, dans Tisle Dauphine, Sa Majesty desire que vous commenciez k donner toute la disposition qui d^pendra de vous h faire ces establissemens, et elle auroit est^ bien ayse de recevoir le r6le exact de tous les habitans fran^ois et de toutes les habitations de ces deux isles.

Elle desire que vous observiez bien que, sur le fait des colonies nouvelles, il faut laisser un peu de libert(5 a ceux qui s'y veulent establir, et appuyer fortement ce qui se trouve desj^ fait, s*il n'y a des raisons tr^spressantes pour ie changer. Par exemple, s'il y a bon nombre de Francois estabiis k Tisle Dauphine qui y veulent demeurer, il faut appuyer cet establissement,raugDienterpar tous moyens possibles; mais, s'il couroit risque d'estre enlev^ par les naturels du pays, ou que Tinfertilit^ de la terre fust telle qu'il fust impossible d'augmenter les colonies en cela , il seroit bon d*inviter, et mesme de forcer les habitans ou de changer de poste dans la mesme isle ou de passer dans Tisle Bourbon.

Sa Majesty m'ordonne aussy de vous faire observer qu'il faut chercher les moyens de pourvoir de femmes les habitans qui sont en ces pays-1^ ; parce que, sans cela, il est impossible que les colonies subsistent longtemps. Au surplus, elle ne doute point que vous ne donniez toutes les dispositions qui pourront d^pendre de vous pour faire les establissemens que vous estimerez h propos dans ces deux isles Dauphine et Bourbon.

Sa Majesty fera observer r^guli^rement les avis que vous donnez sur le temps des partances de France.

Elle a appris, par les lettres des sieurs Blot et Baron, vostre arriv^e k Surate ou Soualy, le 99 octobre dernier; elle auroit est6 bien ayse d'en recevoir de vous en mesme temps. Elle m'a ordonn^ de vous faire sfavoir sur ce sujet que vous devez bien pratiquer, h regard des directeurs de la compagnie, ce que je viens de vous expliquer de ses pens^es h I'^gard des officiers qui sont sous vostre charge, c'est-a-dire qu il faut que vous souffriez leurs d^fauts et que vous les appuyiez, quand mesme vous verriez clairement qu'ils font mal, parce qu'il est de la derni^re consequence pour le service du roy que tous les Indiens et les Francois qui sont en ce pays-la connoissent et soyent fortement persuades que Sa Majesty appuyera et prot^gera tout ce que les directeurs feront et qu'elle establira par son au-

toril^ el par sa puissance la subordination qui doit estre entre eux, c*est- ^-dire le commandement entier et absolu en la personne des directeurs et I'ob^issance h regard de tons les autres.

Comme Sa Majesty voil, par toutes les relations qui sont venues depuis trois ans de ce pays-1^ , les plaintcs que tons les Francois font de la conduite du sieur Garon , et que jusqu ^ present sa quality de directeur et la raison de la subordination ont voulu qu'elle Tayt appuy^ et n'ayt rien voulu entendre contre luy, la compagnie ayant h present des directeurs fran^ois en ce pays-la, qui sont sages et bien inform^s des intentions de Sa Majest^ et de la compagnie sur tout ce qui concerne ses affaires dans les Indes, elle veut que vous appuyiez forlement les ordres que les directeurs auront d^lib^r^s dans leur assembl^e sur toutes leurs affaires et fassiez entendre de Yous-mesme audit sieur Garon qu'il ne doit rien entreprendre de son chef. Et, en cas que les directeurs fran^ois, d'un commun consentement, estimassent h propos de faire quelque chose pour empescher les mauvais effets de la conduite dudit Garon, encore qu'elle fust bonne ou niauvaise , Sa Majesty veut que vous appuyiez en toutes choses Tavis des directeurs fran^ois , et que vous teniez cet ordre fort secret pour le sieur Garon.

Sa Majesty s'attend que vous avez fait h present quelque establissement et que vous le rendrcz assez fort et assez considerable pour soutenir les establissemens de la compagnie et servir de retraite seure ^ leurs vaisseaux et a ceux que Sa Majesty y voudra envoyer.

Sa Majesty ne doute pas que, en executant les ordres qu'elle vous a cydevant envoy^s, vous n'ayez desj^ fait partir une bonne partie des vaisseaux que vous commandez pour s*en revenir en France , et que , aussytost que ce poste sera estably, vous ne vous en reveniez vous-mesme. G'est h quoy elle desire que vous ne perdicz point de temps, estant impossible que les vaisseaux puissent demeurer plus longtemps en ce pays-1^ sans d^p^rir extraordinairement; et, sur ce point, Sa Majesty veut que vous les fassiez souvent visiter et calfater.

Sa Majesty m'ordonne de vous dire qu'elle veut que vous fassiez tenir par le commissaire Du Tremblay ^ un m^moire exact de toute la d^pense que les capitaines font pour les achats de vivres n^cessaires pour les Equipages de leurs vaisseaux, et un contr6le exact de la mort de tous les officiers et matelots , avec des extraits de revues bien exacts des Equipages ,

' Commissaire ordinaire de marine d la Ro- mdme grade en 1 670 , el paKit avec M. de La rhelle en 1667, il passa k Rochefort avec le Haye, commo commissaire de Tescadre.

ne voulanl pas estre charg^e dc payer aux officiers les vivres de leurs (Equipages, ni sur le pied du nombre qu'ils ont embarqu^, ni sur ie pied de ce quil faut payer ordinairement pour chaque ralion.

Vous apprendrez par la relation cy-joinle les grandes conquestes du Roy sur les HoUandois.

Sa Majesty leur a d^lar^ la guerre en f^vrier, et a march^ k la teste de 190,000 hommes en quatre armies contre eux, le & may. Le 9 juin, le Roy a attaqu^ quatre places en mesme temps, s^avoir : Orsoi, Rbeinberg, Wesel et Rurick; il les a prises toutes quatre k discretion en deux jours de temps ^ Depuis, Sa Majesty a pris R^es, Emeric, Doetekum, Loken, Rorkelo, Groll, Rridvord; a pass^ le Rhin k la nage pr^s du fortde Skenk, a pris Arnheim et Nim^gue , a pass^ Tlssel et est maistresse de toutes les places qui sont sur cette riviere, et, en un mot, elle sera maistresse de toute la Hollande avant la fm du mois de juillet. Ge sont des conquestes qui auront peine k eslre crues dans un pays aussy eloigned que vous estes et dans les sidles k venir.

Dailleurs, Sa Majesty et le roy d'Angleterre, avec unc armde navale de cent vaisseaux, ont desj^ donn6 un grand combat^, dans lequel les Hollandois ont est^ battus et ont perdu dix de leurs vaisseaux et les Anglois un seul.

Je dois vous dire que le Roy n'enverra point de vaisseaux dans les Indes.

(Ai*cli. do la Mar. Ordres du roi pour In compagmeM d$9 Indet, 167a , Tul. 7^1. )

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