AU COMTE DE FRONTENAC
GOUVERNEUR ET UEUTEMANT GENERAL DU CANADA
Paris, 17 may 167^.
J'ay rendu (fompte au Roy du contenu en vostre lettre du 1 3 novembre dernier concernant tout ce qui s'est pass^ dans le Canada depuis que vous y estes arriv^ ; et comme Sa Majesty en a entendu le detail avec satisfaction , elle m'a ordonn^ de vous expliquer ses intentions sur tons les points qu'elle contient; mais, auparavant que d'entrer dans ce" detail, elle m'ordonne de vous dire en peu de mots I'estat des affaires de I'Europe.
Vous avez s^u que Sa Majesty en personne prit, I'ann^e demi^re, en treize jours de tranch^e ouverte, la fameuse place de Maastricht, qu'ensuite, estant k Nancy, elle fit attaquer et prendre la ville de Treves ^ et que , dans un voyage qu'elle fit en Alsace, elle se saisit de dix villes imp^ riales ^
Sur la fin de la campagne, TEspagne prit resolution et d^clara, en effet, la guerre k Sa Majesty '; TAngleterre, dans le mois de f^vrier, a fait paix avec la Hollande^, et dans la suite Sa Majesty, se voyant presque seule
* Le lieutenant general marquis de Rochefort prit celle ville le i5 novembre. — ' Voir II, tntroductioH y ccxxxvii i , note a. — ' Le i5 octobre i()73. — * Le 19 fevrier 1674.
a soutenir cette guerre coaire la maison d'Autriche et ies HoUandois joints , a pris r^olution de r^unir toutes ses forces, et, pour cela, d'abandonner toutes Ies places qu'elle avoit couquises en Hollande, h la reserve des settles places de Grave et de Maestricht, et de retirer, par ce moyen, plus de d 5,000 hommes d'infanterie qu'elle tenoit en garnison dans toutes ces places, pour en fortifier ses armies et estre plus en estat de faire repentir Ies Espagnols de leur r^olution.
En mesme temps, Sa Majesty a donn^ conseil k T^lecteur de Cologne et k r^vesque de Munster, ses allies, de s'accommoder avec I'Empereur; et comme leur accommodement s'est fait dans le mois d'avril, dans Tinstant mesme elle s'est mise en campagne h la teste de ses armies, estant partie, pour cet effet, de Versailles, le 19 du mois pass^, et est all^e joindre un corps d'arm^e considerable qu'elle a fait assembler sur Ies fronti^res du duch^ de Bourgogne; elle a fait investir la ville et citadelle de Besan^on par M. le Duc^ d^s le 96 du mois pass^; elle y est arriv^e le 9 de cemois, et,-le i5, la ville s'est rendue k son ob^issance. Elle attaque k present la citadelle, et il y a beaucoup lieu d'esp^rer que, dans huit ou dii jours, elle suivra le mesme sort^; ensuite Sa Majest^ attaquera Dole' et Salins^; et, comme ces places ne sont presque point fortifi^es, il n'y a presque pas lieu de douter qu'elles ne soyent sous Tob^issance du Roy dans le ^ ou 10 du mois prochain, et ainsy il sera maistre de cette importante province en un mois de temps.
Gependant, pour observer Ies armies des ennemis, M. de Turenne est aupi*^s de BMe avec une puissante arm^e , et M. le Prince a une autre arm^e de 5 0,000 hommes en Flandre.
Vouspouvez facilementvous persuader que, Sa Majesty ayant est^ aban-
donn^e par le roy d'Angleterre et estant obligee d'entretenir d'aussy
grandes armies que celles qu'elle a k present sur pied, elle ne pent pas
avoir la mesme puissance par mer; et conune elle s'est content^e de mettre
Uo vaisseaux dans TOc^an et 3 o dans la M^diterran^e, avec 9& galores , Ies
HoUandois seront maistres de toutes Ies mers. Pour cet effet, ils ont arm^
diverses flottes, et il y a mesme lieu de croire qu'ils ont form^ quelque
entreprise sur le Ganada. Si, avant que Ies vaisseaux qui portent cette
d^pesche partent, j'en puis avoir quelque nouvelle, je ne manqueray pas
de vous le faire sjavoir.
^ Le due d^Enghien. * Le due de La Fetdllade 6t ouvrir la tran-
* La citadelle se rendit le as. (Voir II , In- da6e devaat Salins le 1 h join ; Ies forts furent
troduetion, ccxli et ccxlit.) pris le a 1 , el le lendemain il fit son eolr^ dans
' Attaqu^ le 96 mai, la ville de Dole ca- la ville.
pitiila le 6 juin.
Voili, en peu de mots, Tesiat des affaires de TEurope sur lequel Sa Majesty veut que vous formiez vostre conduite, et par consequent que vous vous appliquiez uniquement k bien peser et bien examiner toutes les entreprises que les HoUandois peuveni former, ou par mer ou par terre, sur ce pays-lJi, et k preparer tous les moyens que vous estimerez pouvoir les empescher d*y r^ussir, en cas qu'ils en prennent r^olution , encore qu'elle m'ordonne de vous dire sur ce sujet qu'elle n'y voit aucune apparence, d'autant qu'ils ne peuvent pas diviser leurs forces en tant d'endroits et qu'ils aitaqueront bien plutost les isles de TAm^rique que le Canada.
Apr^s vous avoir expliqu^ les intentions de Sa Majesty sur Testat g<^n^ ral des affaires, je commenceray de vous faire sjavoir ses intentions sur tous les points contenus en vos d^pesches.
Sur le premier point, concemant les r^g^emens de police que vous avez faits et Testablissement des ^chevins de la ville de Quebec auxquels vous avez donn^ le pouvoir de juger de la police, Sa Majesty mordonne de vous dire que vous avez en cela pass^ les bornes du pouvoir qu'elle vous a donn^, d'autant que ce r^g^ement de police devoit estre fait par le conseil souverain, auquel vous devez pr^sider, et non par vous seul. A regard du pouvoir de juger que vous avez donn^ aux ^chevins, la police appartient de droit au premier juge qui est estably par la compagnie; et vous n'avez pas pu luy osier une partie de sa juridiction qu'il tient du Roy, en consequence du pouvoir que Sa Majesty a donn^ k leur compagnie, et la donner k un autre juge que vous avez estably sans aucune autorit^.
Je vous dois dire que vous devez estre entierement circonspect en toutes affaires de pareille nature , ot consid(5rer que le pouvoir que vous avez du Roy vous donne Tautorite tout entiere sur tout ce qui concerne le commandement des armes; mais, k I'^gard de tout ce qui concerne la justice, Tautorite que vous y avez consiste en la pr^sidence du conseil souverain que Sa Majesty a estably en ce pays-li ; et ainsy son intention est que vous fassiez discuter et examiner cette mati^re dans ledit conseil ; que vous preniez les avis de ccux qui le coipposent, et que ce soit le conseil qui prononce sur toutes les mati^res qui en dependent. Sa Majesty estime cela non-seulement conforme au pouvoir qu'elle vous a donn(5, mais mesme absolument n^c^ssairc pour dlcver un peu les esprits de ceux qui le composent et pour augmenter plus I'amitie pour ce pays-1^ par la part qu'ils auront dans le gouvernement politique. Encore que Sa Majesty estime que ce que vous avez fait en cela excMe vostre pouvoir, elle ne veut pas toutefois que vous le rdvoquiez; mais elle veut qu'Ji Tavenir vous eveculiez cv qui est on sa volonte, ainsy que je viens de vous IVxpliquiM'.
Elle m'ordonne de vous dire la mesme chose sur le sujet des accomroodemens que vous faites, sur quoy elle veut que vous agissiez avec grande retenue, son intention estant que vous laissiez les juges ordinaires et le conseil souverain dans une enti^re liberty de leurs fonctions et que vous ne preniez connoissance des affaires de justice que pour, des cas extraordinaires et qui peuvent tirer de grandes consequences pour le repos des peuples, ou lorsque les parties, volontairement et sans aucune suggestion, voudront s'en remettre k vostre jugement, Sa Majesty estimant du bien de son service, de celuy des peuples et de Taugmentation de la colonie de faire rendre la justice par les juges qu'elle a establis; vous pouvez bien ienir la main k ce que la justice soit bien administr^e, prendre garde qu'il n'y ayt point de corruption et avertir les juges de ce que vous croirez h propos qu ils s^achent pour r^g^er leur conduite ^t bien rendre la justice.
Pour ce qui est des alignemens k donner k ceux qui bastissent dans la ville, c'est un fait de police g^n^rale qui doit estre r^gl^ par le conseil sou-
verain.
Vostre principale application doit estre k augmenter le nombre des habitans de ce pays-lJi. Sa Majesty a est^ surprise de voir, par les tables qi^e vous m'avez envoy ^es, qu'il ny a que 6,708 homines, femmes ou enfans dans toute Testendue du Canada; sur quoy elle est persuad^e que celuy qui a fait ces tables par vos ordres s'est tromp^ consid^rablement, vu qu'il y a plus de dix ans il y avoit plus d'habitans qu elles n'en contiennent. Les ann^es prochaines , Sa Majesty veut que vous vous appliquiez k faire faire ces tables plus v^ritables, afin qu'elle puisse estre mieux inform^e du nombre des habitans de cette colonie ^
Sa Majesty veut, de plus, que vous continuiez k vous appliquer k les aguerrir en les accoustumant toujours au maniement des armes , et les divisant par compagnies , ainsy qu'il est port6 par Tinstruction qu'elle vous fit donner avant vostre depart ^.
Sa Majesty pourvoit encore deux conseiUers du conseil souverain pour composer le nombre de sept, ainsy que vous le proposez; et elle a donn^ ordre au provincial des R^coUets d'en envoyer encore quatre audit pays.
Pour M, r^vesque de P^tr^e et les J^suites, Sa Majesty se remet a ce qu'elle vous a expliqu^ de ses intentions avant vostre depart.
Pour la traite de Teau-de-vie, c'est un fait de police qui depend du
* Uauleur de la France aux coUmi9$ , M. Ra-
meau, expliquo la surprise de Colbert en fai-
saDt remarquer que les ^(ats de recensement
jusqu^en i67/i,epoque de la liquidation de ia