A M. DE BAAS
GOUYERNEUR ET LIEUTENANT GENERAL DE8 IlES D'AMERIQUE.
(Copie portent : Didit par ColherL)
Seeam, 17 may 1675.
Je fais r^ponse un peu tard k vos lettres dat^es , la premiere , du 98 aousf a la Martinique, et la seconde h la Guadeloupe, du 36 novembre. Jc commenceray par vous dire qui Tavenir il est n^cessaire que vous ^criviez directement au Roy et non pas h moy, ainsy que vous faites, et que vous rendiez compte exact et en detail k Sa Majesty, non-seulement de tout ce qui se passe dans les isles , mais mesme de tout ce que vous estimerez n(^ cessaire d y faire pour le bien de son service en ce qui concerne la guerre , la justice, la police et I'augmentation des colonies; et vous recevrez en r^ponse des letlres et ordres de Sa Majesty.
Je Yous diray de plus que, estant lieutenant g^n^ral defi armies du ray et commandant en chef dans un pays, vous ne devez point me traiter de Monseigneur, mais seulement de Monsieur^ ^ ce que j'ay omis jusqu'li present de vous faire s^avoir.
Sa Majesty a est^ bien ayse d'apprendre ce qui s*est pass^ dans les isles k la descente des Holiandois^, et elle ne doute pas que, si vous aviez est^ en meilleure sant^ que vous n'estiez lorsque cela est arriv^, elle auroit encore plus remport^ davantages sur ses ennemis, et que vous ne les auriez pas laiss^s rembarquer avec la mesme facility qu'ils ont fait ; mais comme ce qui s'est pass^ en les repoussant a est^ presque plutost un effet de la bonne fortune qui a accompagn^ partout ses armes pendant I'ann^e demi^re, elle ne laisse pas de connoistre que vous y avez fait tout ce qui pouvoit estre de vostre pouvoir par les bons ordres que vous aviez donnas et par le cceur et la resolution que vous aviez inspire k tons ceux que vous aviez envoy^s dans le Cul-de-sac de la Martinique.
EUe auroit fort souhait^ au surplus que ceux qui Tout vigoureusement d^fendu pendant le jour, et dont elle est tr^s-satisfaite, eussent eu un pen plus de fermete et de Constance pour ne point abandonner ce fort pendant la nuit, ce qui avoit assur^ment mis les isles en un assez grand danger de p^rir et d'estre emport^es par les Hollandois; mais, pnisque ce malheur est arriv^, elle auroit au moins fort souhait^ qu'elle eust eu connoissance de ce qui s'est pass^ en ce rencontre , et que Ton n'en eust pas icy donn^ avis k une infinite de personnes, ce qui a mesme fait passer I'avis en HoUande, et pourroit bien faire prendre de nouveau la r^^olution aux Hollandois d*y retourner cette ann^e. Vous jugerez facilement vou»mesme que les Hollandois auroient estd en peine de s^avoir par eux la retraite ou I'abandonnement pr^cipit^ du fort, puisque la peur avoit est^ beaucoup plus grande de leiir part, s'ils ne I'eussent appris par toutes les lettres qui sont venues des isles, qui n'ont que trop exag^r^ Taccident qui est arriv^, qui pouvoit estre facilement dissimul^, et qui pouiToit estre mesme excus^ ou convert de sp^ieux pr^textes, afin de ne pas donner cet avantage aux ennemis, de croire quen faisant une seconde d^pense pour
' Voir II , Financet, pike n** 'agS et note. se rembarquer. II ^tait temps poor le gouver- * Les HoUandais, command^ par Ruyter, neur, dont te8muDitions^taientepui8^es,et que 8*etaieot presents te 19 juillet 1676 devant les habitants forc^rent d ^vacuer le fort au mila bale du FortrRoyal. /i,ooo hommes environ lieu de la nuit, dans la crainte d^une nouvdie d^barqu^rentetaltaqu^ntlesretranchements attaque. Heureosement , le lendemain matin oili Le Prevost de Sainte-Martbe s'^tait relir^ on apprit que Ruyter s^^lait dioigne, en renonavec 1 60 hommes. La resistance ful si vigou- (ant k son projet. reuse que les Hollandais prirent le parti de
envoyer cette ann^ la mesme escadre et le mesine nombre de troupes, ils pourroient facilement, avec un pen plus de fennet^, enlever les isles. Sa Majesty m'ordonne de vous dire qu'elle a bien consid^r^ que ceiuy qui est commands pour r^sister aux ennemis en ayant [tu^] un grand nombre, et ayant obiig^ un corps de & & 5,ooo hommes d'infanterie de se rembarquer, cette action iuy paroist assez belle pour luy pardonner ou Texcuser, si, ne sfachant pas le grand effort qu'il avoit fait, il s'est laiss^ aller k croire qu'il ne pouYoit pas le lendemain roister k un grand corps, n'ayant au plus que 160 hommes; et ce sont Ik les sentimens de Sa Majesty. EUe m'ordonne de vous dire qu'elle veut que vous vous y conformiez, et que vous taschiez aussy, par vos discours et vos excitations, k Clever le ccBur de ceux qui se sont d^fendus, pour leur donner dans une autre occasion la fermet^ qui leur a manqu^.
Sa Majesty ayant vu, par la lettre du 90 Janvier dernier, du sieur Duclerc, vostre secretaire, le mauvais estat ou vostre sant^ estoit r^uite, elle en a est^ fort en peine. Gonnoissant bien que de vostre sant^ et de vostre application dependent le salut et la conservation desdites isles, elle m*ordonne de vous dire qu'elle veut que vous en preniez un grand soin et que vous travailliez, par tons les moyens, k vous mettre en estat de continuer h luy rendre le service qu'elle attend de vous, en luy conservant ces isles sous son obi^issance, ce qu'elle esp^re d'autant plus que, par de certains avis, elle a appris que vous estiez en n^eilleur estat.
Je vous envoy e le mi^moire de toutes les armes, poudres et marchandises qui sont envoy^s dans lesdites isles, pour vous en servir en cas de besoin ; Sa Majesty m'ordonne de les faire remettre au conmiissaire Jolivet ^ pour en disposer ainsy que vous le trouverez k propos.
Elle m'a pareillement ordonn^ de faire acheter des marchandises pour lasomme de flo,ooo livres, pour employer k la fortification du Cul-desac, afin qu'il puisse estre mis en estat d'estre mieux d^fendu, ou mesme que les ennemis ne puissent prendre le party de Tattaquer. Cette somme sera remise entre les mains du sieur Jolivet, qui en fera la d^pense par vos ordres.
Vous apprendrez, par les lettres de mon fils, que Sa Majesty envoye M. le marquis de Grancey, chef d'escadre de ses armies navales, pour commander les vaisseaux qu'elle destine k la conservation des isles et dont vous recevrez en mesme temps la liste.
L'on a remis entre les mains du marquis de Grancey une copie des der-
* Commissaire do marine ^ lo Martinique depuis le 9 novembre 1673. MoK en 1689.
nitres resolutions que Sa Majesty vous a envoy^es sur le sujet des difficult^s que vous avez eues avec celuy qui a commands les vaisseaux, afin qu'il s'y confonne enti^i*ement, comme elle desire que vous le fassiez aussy de vostre part; et surtout, comme vous estes plus sage et que vous avez une autorite sup^rieure k la sienne, son d^ir est que vous compatissiez quelquefois h ce que les officiers pourront mal penser ou mal ex^cuter, pour tirer toujours d'eux ce qui sera le plus avantageux k son service, estant bien difficile et mesme impossible qu'il n arrive toujours quelques petites difficulties entre deux corps, la teiTe et la marine, qui sont naturellement s^par^s et qui n'ont presque jamais commands I'un a lautre, sur quoy, par consequent, il n'y a jamais eu de rig^ement; estant d'ailleurs egalement impossible que Sa Majesty puisse pr^voir et r^g^er de «i loin toutes les petites difficult^s qui pourroient survenir; et c'est ce quelle m'ordonne particuli^rement de vous ^crire de sa part.
Elle m'ordonne, de plus, de vous dire quayant vu, par la lettre du sieur Duclerc, qUe vous avez donn^ liberty k quelques vaisseaux anglois de faire commerce dans les isles, elle vous defend express^ment de donner jamais cette liberty, sous quelque cause ou pr^texte que ce soit, et elle ordonne au marquis de Grancey de courre sus k tons les vaisseaux estrangers qui aborderont aux isles, sans admettre aucun expedient ni temperament sur ce point; Sa Majesty estant bien informee, par le grand nombre de vaisseaux de ses sujets auxquels elle donne des passe-ports pour aller aux isles, que les habitans ne peuvent recevoir aucune incommodite ni avoir aucun besoin considerable, pour peu quils s'evertuent et s'appliquent au travail.
Sa Majeste a refu avis certain, depuis quelques jours, que Ton equipe encore une escadre de vaisseaux en Zeiande pour aller aux isles, dans I'esperance que les HoUandois ont qu'ils y reussiront certainement. G'est pourquoy elle veut que vous vous teniez fort sur vos gardes et que vous vous appliquiez plus que jamais k faire faire souvent I'exercice aux habitans, et k choisir les meiUeurs et plus braves, pour mettre dans les postes qui seront les plus exposes et qu'il sera necessaire de conserver. Surtout Sa Majeste estime que vous devez vous appliquer a avoir le plus de monde a cheval que vous pourrez et k les exercer, parce que, les ennemis ne pouvant embarquer les cavaliers, il est certain qu'avec centchevaux vous feriez plus d'effet qu'avec un beaucoup plus grand corps d'infanterie. Comme elle a examine particuli^rement le lieu oil les ennemis firent I'annee passee leur descente, et quelle a connu qu'il estoit trop favorable k leur infanterie par la quantite de broussailles dont ils estoient converts, elle estime
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que, pour donner lieu ^ la cavalerie d'agir, vous devriez faire raser toutes les broussaiiles et tout ce qui peut faciiiter la descente de Tinfanterie, en y conservant seulement des ^paulemens pour mettre la cavalerie h €0uvert du canon des vaisseaux. Mais, comme vous connoissez parfaitement toutes ces choses , elle se remet h vous de faire ce que vous estimerez le plus h propos, ne doutant point que vous ne mesnagiez tous les avantages que vous pourriez prendre sur les ennemis.
Je ne puis vous exprimer assez combien Sa Majesty est toucb^e des horribles cruaut^s cpie les Espagnols de Porto-Rico ont exerc^es contre les officiers, matelots et tout ce qui estoit embarqu^ sur le vaisseau r^cueii Vous ne sfauriez rien faire qui luy fust plus agr^able que de contribuer a tout ce qui les pourra soulager dans leur mis^re et les retirer de la captivity ou ils sont.
Sa Majesty pourvoit h la subsistance des &oo hommes qu'elle a envoy^s dans les isles, suivant les m^moires pailiculiers de mon ills, et elle d^ sire que, par tous les vaisseaux qui partiront des isles, vous rendiez compte du nombre d'hommes qu'il y aura encore dans ces compagnies. Le commissaire Jolivet aura ordre d'en faire les revues et de les faire payer suivant vos ordres.
(Arch, do la Mar. Ordn*» du roi pour ks compugme* de» Indes, 1678 , M. S6. )