‹ Lettres, instructions et mâemoires de Colbert, publiâes d'apráes les ordres de l'empereur, sur la proposition de Son Excellence M. Magne, ministre secrâetaire d'etat des financesChapitre 205 sur 246 · JOUVERISEUR ET LIEUTENANT GENERAL DES ILES D'AMERIQUE, A COLBERT · texte numérisé non relu

JOUVERISEUR ET LIEUTENANT GENERAL DES ILES D'AMERIQUE, A COLBERT

(Letlreorigioale.)

La Martinique , lo novembre 1670.

Monseigneur, j'ay re^u le 38 de seplembre dernier, plusieurs paquels qui m*onl csl^ rendus par le capitaine Roland Jnnsen , commandant le uaviro le SmntrJean-Baptiste. Dans le premier, qui est

' En marge : itli faul eslablir Tob^issance que le la null ontre le vaisseau de corps de garde « el s*it

capitaine du port doit recevoir, absolae sur tout ce nc suffira pas que la patache serve le jour.s qui concerne le service.)* * Voir CoUmies, piicc n* 3a.

' En marge: wExamin'^r sMI fnudrn une patache

du 10 juin, est rordonnancc dii roy conlenanl la ddfcnse du commercti, et Texplication du partage des prises failes sui* les eslrangers, avec tine lelirc de Sa Majesty ct iine des voslres , Monseigneur, du mesmc jour.

Dans le second, esl Tordonuance de Sa Majeslu du 9 du mesme mois, podanl abolition des (axes sur les marcliandises d'Europe qui viennent aux isles, avec une leltre de Sa Majeslc et une des voslres, Monseigneur, da 16 du mesme mois.

Le troisi^e est uno lettre du Roy, du ss juin , ou Sa Majesty explique ses intentions sur le com* merce des estraDgers, el mesme sur celuy des Francois qui ne seront poKeurs de ses commissions.

Le quatri^me est une autre lettredu Roy, du 37 juin, pour ruiner enti^remenl la partie angioise de Saint-Ghristophe, pour prendre possession en son nom d^ isles habitdcs par les Caraibes, qui seront utiles k ses sujets, et pour tenir secretes les resolutions qui se prendront avec M. Cabaret.

Plus une de vos lettres , Monseigneur, pour faire la restitution du navire la Reyne-EMther, d*Edim. bourg, qui avoit est^ pris A la Grenade.

Eten dernier lieu une autre de vos lettres, Monseigneur, du 3 juillet, en reponse aux miennes des s& fdvrier, /i et aa mars demiers.

Toutes ees d^pesches, Monseigneur, portent des marques essenlielles que Sa Majeste desire que lee colonies fran^oises qui sont en Am^rique s'augmentent en nombre et en biens, et enfin en an estat si heureax et si ^ev^ quMl prenne envie aux peuples d^Europe de venir meltre en valeur le reste des terres qui n^y sont pas. II y a deiji longtemps, Monseigneur, que je fay ainsy compris, et je me reproche souvent k moy-mesme que mes d^rs sont plus ardens pour cela quails ne le sont pour mon salut Et, si je n^ay suivy les intentions de Sa Majesty ni les vostres, pour decider sur plusieurs chefs dout j'estois uncertain, c*est que j^ay cm quMl estoit plus de mon devoir d'en demander Texplication que de les pr^venir t^m^rairement Ainsy, Monseigneur, j^ay voulu s^avoir sur lesujet ded^Artiague, s^ii falloit punir les Francois d'Europequi porteroient dans les isles des marchandisesprisesdesestrangers, parceqoe la premie ordonnance du roy ne defend le commerce que des estrangen avec les habitans des isles, et oomme la mesme ordonnance ne porte point de peine centre les eslrangers, je n^ay pas traits avec eux comme centre des ennemis declares. Lorsqu'ils se sont pr^nt^ pour trailer des chevaux et des n^gres , je les ay renvoy^ sans les ^couter, tcsmoin la gaKote qui venoit de Gura^o, que vons avex si bien remarquee. En faisant ainsy, je croyois (aire justement ce que vous avex justemenl condamo^ par cette demi^re explication, qui m'a fait connoistre mon erreur, ou pour mieux dire qui a decouvert Tesprit qui m^estoit inconnu. Je ne doute pas, Monseigneur, que ce discours ne vous importune, et mesme qu^il ne vous cliagrine, ayant afiaire k une intelligence dure comme est la mienne, qui ne peut d^ouvrir un sens cach^ sans demander un commentaire. Mais, Monseigneur, j^aime mieux estre imparfail en cela que de faire Thabile en interpretations hardies, dont je pourrois estre desapprouv^ et puny. G'est ce que j*ay cru vous devoir dire bri^vemeut, et vous demander pardon , en mesme temps, de la peine que vousaurex prise pour m'ayder k me bien cotiduire.

Je passeray, Monseigneur, k la reponse de vostre lettre du 3 juin , et r^pondray, s'il vous plaist, k tous les ariides pour satisfaire vostre esprit en plusieurs chefs et pour me justifier, car il est ndcessaire que je fasse Tun et Tautre :

1*. II a este k propos de faire pabher, dans tous les ports de France , Tordonnance qui defend de taxer les marchandises qui seront port^es d' Europe dans les isles, afin que les marchands en soyent avertis, et que celte libert<^, qui leur marque un gain apparent, y en fasse venir un grand nombre. Mais, 4 regard de ce pays, on eustpu retrancher cette pr^aution. Gar, aussy tost que vos intentions m'ont este connues, toutes les taxes ont est^ abolies, et les marchands vendent comme il leur plaist, sans autre opposition que celle de Tacheteur, qui se defend tant qu'il peut. Ainsy, Monseigneur, vous deviex, s'il vous plaist, mettre vostre esprit en repos sur ce fait, car, quoyque le peuple croye que cette liberty luy soit pr^judiciable , il n'y aura n^anmoins nullc contravention, et la volenti de Sa Majesty sera exactement suivie.

Les HoUandois ne s'approchent plus de nos costes, et, tant qu'il y aura des vaisseaux du roy,

ik les fuiront, comroe on fuit les <kuAils dangereux. M. Gabaret, qui veille conlinueUement k ies surprendre , leur tend des pi^ges lant qa^ii peul; mais je crois qu*^ Tavenir il ne lo veira que de loin ,car ils sont grandement efiarouchi^. L'isle Saint-Eustadie, un peu trop voisinede Saint-Ghriatophe est nn appeau continue! par h bon march^ que font les Hollandois aux habitans, car le baril de bceuf d'Irlande leur est donn^ pour 80 livres de sucre, au lieu de 3oo livres quMls Tach^ent des marchands fran^ois, et ainsy des aulres choses. G*est k ce prix que Gombaut, babitant de Ja Guadeloupe, avoit fait son achat, qui pour cela a eu sa barque et aes marchandises confisqu^, et cW la raison pourquoy leshabitans se predpitenl, et s^exposent k recevoir des cbastimens.

Les Garaibcs qui babitent Tisle de Saint-Vincent vinrent, il y a quelque temps, me demander permission de faire la guerre aux Flamands. Je leur dis que, s*ils estoient aasei hardis pour ceb, je leur ferois'donner des armes , des munitions et des vivres, et que mesme, s'il voabient fiiire une deacente k Saint-Eustacbe , pour y brusler les cases, je ferois tenir on navire (ran^ fort pi^ de risle pour favoriser leur retraite. lis ont promts de fairs roerveille; mais je n*ay nolle confiance en cette sorte de gens, pure canaille, et qui d'^ailleors n^en Teolent qo'^iox babitans de Tabago, qui depuis peu ont coul^ k Cond deux de leurs pirogues.

* 1* et 3*. J*empescheray avec toule rautorit^dooi le Roy m^a bonor^, que les estrangera ne trafiqoent, ni ne navigtient autour des isles fran^oises, et j^ordonnerty de nouveau k tous eeox qoi sont sous ma charge d^avoir des soins extraordinaires pour servir Sa Majesty en ce point esaenliel et capital. J'employeray aussy contre eux autant de s^^rit^ qu*il en faut pour faire ex^ter les intentions de Sa Majesty ; mais, Monseigneor, dispensex-moy, s*i! Toosplaist, d*empioyer ni contre eox, ni contre personne, oelleqo^on croit qoi m*est natureile. Gar, en teotes cboaea, j^entre en aotroy aotant qoe je pois, et les disgrAces des hommes m^atteodriasent ao lieo de me donner de la joye. Si en ces rencontres j*agis8ois soivant mon natord, je aerois bomain et non pas a^^; j^aime la jostice, la discipline et Tordre, et si quelqu*on ro^a d^peint aotrement, le portrait ne me resssemble pas.

Les mardiands fran^ois ne se plaindront pas de moy, car ils y troovent doocenr et liberty aotant quails en demandant, et j^esp^, Monseigneor, qoe vous ne vous plaindret pas non phis qoe je ne roe donne rbonneor de yous 6crire, car je m*acquitte de ce devoir par tootes les commodity

6*. Si Taugmentation de la oolonie ne depend que de la soumission de mes sens aux ordres et aux intentions de Sa Majesty, je vous assure, Monseigneor, qo^elle fleorira par-dessos tootes les colonies do monde, car le Roy n*a point de aojet p4o8 soomis, ni plus 1^ k son service qoe moy. Le droit et le devoir natorel le veulent ainsy ; mais , ootre cda , j*ay une si profonde reoonnoisBance des grices que j*ay redoes de Sa Majesty, qoe loules les peines et tons les raaux me seront agr^bles, en la servant Ainsy, Monseigneur, soyex certain que je suivray ponctoellement tout ce qui me sera command^.

5*. Je vous ay anlrefout ecrit, Monseigneur, ce que je croyois estre bon poor Tavantage de la compagnie et pour ccluy des babitans des ides; mais ce n^a pas est^ en pr^mant que mes pens^s dussent estre suivies. Je les ay soumises aux connoissances vivos et p^n^trantes que vous avei pour la grandeur de TEstat el pour le bien g^n^l du people. Vous m'avex fait connoistre qoe j*avois mal raisonn^ , aussy ne m^en sois-je pas etonn^, car cela m^est ordinaire, et j^ay fort bien comprisque les babitans des isles seront benreux lorsqoe les marcbands fran^is leur porteront les choses n^cessaires et que la compagnie fera le commerce des n^gres, qui est la meilleore marchandise et la plos pr^eose qui puisse venir en ce pays. Ainsy Texdusion k h compagnie poor faire seule le commerce, Texdusion enti^re des estrangers, raboKlion des taxes, la liberty aox mardiands fran^ois et aux babitans sont des choses pr^ntes k mon esprit et qui n*en aeront point effacto.

6*. Ge qoe je vous ay toit, Monseigneur, sur les difll^ntes faces que Ton a donn^ au goovernementdes isles et au commerce dont les babitans se sont plaints, et duqod, en effet, j^estois pr^enu , esloit pour appuyer mon sentiment sur Tint^rest de la compagnie. Mais tootes ces cbosea ont esi^ aneanties , aussylost que la premie intention de Sa Majesty a est($ connue. Ainsy, Monseigneur, il n^est plus n^cessaire, s'il vous plaist, qu*eiles repassent dans vostre esprit, pour me les faire rejeler, car je n*y pense plus.

7*. Je voufl ay, Monseigneur, des obUgations infinies de ne vous esire laiss^ ni pr^venir, ni Mirprendre par les diaeours de ceax qui m^ont voalu nuire ; s'ils euasent troUv^ nn esprit moina juste et moina aage que ie voetre, peut-eatre qu'ils m^auroient perdu. J^enteuda , Monseigneur, que si je D^avob plus voslre esttme je aerois perdu, puiaqu^elle eat ie fondement dea grAcea que voua m'avei faitea et de ia ooutinuationque j'en eap^re. U eat vray, Monaeigoear, qu'eatant comme Youa eatea dans lea plua grandea charges du monde, accabl^ d*uQ nombre infiny d'aflairea et pour ainay dire aaai^ de tant de peraonnea qui ne taacbent qu^i vous aurprendre, il eat presque impoasible, que voua ne ie aoyex quelquefoia , poiaqu'ii (androil eatre un demy-dieu, pour n'eatre jamaia aujet i une ai grande ^reuve de l^humaine infirmity. En tout cas, Monseigneur, je n*enipioyeray jamaia perM>nne pour juatifier mea intentiona , ni mes actions, parce quMlea sont droites ; j*attendray tonjoura voa ordrea, et j'esp^reniy en vos Ixmt^.

8*^. Je ne a^aia, Monseigneur, ai MM. lea gouvemeurs vous ont fait plainte que je voulois dimiinuer Tautorit^ de leurs cbai^ , et je ne puia trouver Ie sens de ces mots, particuii^rement en oe qui regarde Texerdce dea armea, i quoy il laut aeconatumer lea peuples. Ertrce que je leur ay d^ fendn de faire faire Texerdce aux habitans, ou que j^ay coounand^ aux habitana de ne leur ob^ en ce point? 11 faudroit que j^eueae perdu ie aena. Eat-ce qn*iia pr^tendent de pourvoir aux charges vacantea de la miliee? Cela ne aeroit paa juate. Maia oette quealion n'a jamaia eat^ agil^ entre n«ua, et Ie chevalier de Saint-Laurent y a (oujoura poorru, aans que j^aye kit sembbnt de m*en apercevoir. M. Du Lion n*a paa fait de meeme, car, de deux compagnies qui ont vaqo^, il me pria,eatant k la Guadeloupe, de pourvoir de mea commiaaiona denx halMtans, quMl me nomma; ceia Alt (ait S'il lea eust fait reeonnoiatre sana m*en parler, je ne m^en aerois point imu; ce n*est paa que cela ne regarde ma charge, mais j^eatime ai pen oette prerogative , que je les en laiaaeray jouir paiaiblement tant qu'ib y mettroot de bona aujeta comme ils ont iait juaqu'A present. Je ne connois done paa, Monseigneur, quel grief ila peuvent avoir aur ce qui regarde Texerdce dea armes, car je leur recommande cda plus express^ment que les autres choses. N^nmoins, je m*en expliqueray avec eux, et je leur feray voir Tartide da voatre iettre ou ils verront vostre intention sur Ie (ait de la justice et de la police dont ila ae eroyent directeurs. Gette lecture sans doute lea contieodra , car, outre Textrtoe deair qu'ils ont de vous ob^, leur eq>rit et leur bon sens leur feront connoiatre qu^ib Ie doivent

9*. Je voua ay fait s^voir, Mopaeigneur, il y a longtemps, que les plus consid^rablea habitana des isles, estoient lea religieux, les socriers, les artiaans et les pescheurs, qui laiaoieat vivre Ie pauvre peuple, et que Ie reste estoit de fort petite consideration ; qu*il estoit bon que la compagnio y fiat passer dea engages, particuiierement pour Saint-Ghriatophe, ou il en manque pour comman* der lee n^gres; qu'A T^rd des maladies populaires, dont vous avei d^air^ d'estre inform^, j'en ay design^ qudqueanines qui affligent les habitans et qui se rendent asset souvent incurables ; que les chirurgiens qui sont icy sont ignorans et tuent beauooup plus de personnes quMb n*en gu^rissent, et que, s'il y avoit un m^decin dans chacune dea troia isles capaUe de oonnoistre la cause de lous ces manx et y donner des rem^des, ib feroient bien leurs aficdres. Vous repondes i cela , Monseigneur, d'une maniire qui tesmoigne que la lecture vous a donn^ du chagrin. G*est pourquoy je je ne vous parleray plus de choses semblablea, et je suivray exactement la r^ponse que vous y [aites.

10*. Je vous assure, Monseigneur, que M. P^lissier ne se plaint pas de moy, et qu'il n'aura pas sujet de s'en plaindre. Quand il aeroit venu sans porter aucune Iettre du Roy, ni des vostres, je Taurois toujours considM pour son mdrite, et il auroit este satia&it de moy, par la fadlite que j'ay de bien vivre avec un honneate homme. J^en dis de mesme de M. Du Ruau, tant il est vray que ces deux hommes ont este bien choisis.

1 1*. La mati^ eontenue en cet article est delicate, et il la faut manier au temps present avec adresse. II est certain que lea ofl&aers de la Martinique aoront de la peine d'estre asaujettis k payer les droiU, et k dig^rer Ie chagrin de Tordonnance qui ostera leur privilege, car ib appellent privilege dnq ou six ann^es de tolerance qu^on a euea, pour ne les pas contraindre au payement des droits. La revolte de Saint^Domingne a fait que plusieurs habitans se sont cchapp^s a parler lioendeusement; j'ay feit mettre en prison un sergent des bandes, pour avoir dit publiquement

qii'ils avoient bien fait, et M. Du Lion me raande qoMl en a U8e de nicsnie envers un habitant de la Guadeloupe, qui avoit dit encore quelque chose de plus. Tellcmcnt qu'il (aut conduire ce peuple avec dexterilt^, jusqu'4 ce que Sa Majeste ayt ordonnc ce qu^elle jugera A propos pour le chastiment dee rebelies. Nc^nmoins, M. Pelissier e( moy avons rcsolii de casser ce privil^c dans le r6- [[lement general des isles auquel nous travaillons, et faire quUls connoissent eui-roesmes que ce retrancbement est utile.

1 3^ M. Pelissier et moy avons retard^ d^examiner a fond ies moyens de loger et d^eslablir r^vesque que Sa Majesty veut envoyer aux isles, jusqu^a ce que nous soyons A la Guadeloupe , car, estant sur le lieu , on connoist et on juge raieux Ies choses que lorsqu'on est eloign^. Mais k dire vray, Monscigneur, je ne s(»is jusqu^ii present aucune chose de mieux que ce que je vous en ay ^rit N^anmoins M. Pelissier, qui abonde en sp^ulations vives et profondes, pourra donner k mon projet une face qui aura de T^lat et de la beaute. Mais je ne s^is si pour le lieu de la residence, pour le logement de Tevesque, pour sa subsistance et cells de son clerge, il aura de meilieurs expediens que ceux que j^ay propos^. II est pr^sentement en proc^ avec le sup^rieur des p^res Jacobins de cette isle , pour retirer de ses mains une habitation qui avoit est^ achet^e il y a quatre ans par des religieuses de lenr ordre et de laquelie le sup^rieur s'est empard et jouit depuis leur mort. M. Pelissier la demande conune un bien vacant pour y restablir de nouvelles religieuses qui viendront de France; le sup^rieur soutient que la succession appartient 4 rOrdrc. Ce proc^ sera bientost jug^. Si Tisle de la Martinique avoit une maison de religieuses, que celle de la Guadeloupe eust le si^ de T^vesque, et fonder un college k Saint-Gbristophe (comme le p^re Briou, sup^rieur des missionnaires de la Gompagnie de J^us, s'y portera avec des conditions honnestes), on pourroit faire de ce pays une province de France qui seroit cousiderabie par la grandeur des terres, par le nombre des habitans, par Ics biens qui en peavent sortir, par Fesp^nmce de poovoir prendre un poste k la terre ferme , et enfin faire le commerce avec Ies Espagnols et partagerles richesses qu'ils en retirent. Mais, sans s^arrester 4 ces grandes idees,un bien solide, outre Ies autres, seroit que ies Creoles des isles pourroient estre instruits, comme en France, et Ies d^ penses que font Ies p^res en Ies envoyant en Europe seroient retranch^. Toutes ces choses, Monseigneur, peuvent estre extot^,et, quoyqu'elles ne soyent qu^en projet, on Ies verni bientost en nature, si vous le desirez. Mais Teslablissement de la dixme, que vous proposei pour faire subsister r^vesque et Ies cur^ des isles , ne se fera pas de mesme ; car je crois que Ies habitans se porteront k tontes extr^mit^ plutost que d'y consentir. lis croyent estre quittes pour le spirituel et pour le temporel en donnant loo livres de sucre par teste tons Ies ans, suivant la taxe et Ies conventions des anciens seigneurs, tellement que, si on leur demande la dixme, il faut abolir le droit; et si la compagnie est priv^e du droit, jugez quel sera le pr^udice de la seigneurie. J*ay cm, Monseigneur, que je devois vous ^re ces choses, avant d^en faire une declaration ouverte; toutefois, si I'establissement de la dixme est n^cessaire, je feray ex^uter la volenti du Roy en la mani^re qn*il sera ordonn^, sans mettre en avant ni exr^ise, niraison contraire.

1 3^ Le sieur de Bordenave estoit all^ k Gumana pour engager le gouvemeur k permettre le commerce avec Ies Francis, et luy proposer pour cela tons Ies avantages qu*il auroit d^ir^ et mesme on pr^nt de i,ooo pistoles tons Ies ans de la part des marchands fran^is. Gette proposition estoit faite pour occuper Tesprit et Tavarice du gouvemeur, car Ies biens qui viennent sans peine nc sont pas rejeles, prindpalement par un homme pauvre; mais la "veritable raison da voyage a est^ pour connoistre la descente de Gumana, la situation de la ville, et Ies avenues des deux chasteaux qui servent pour sa defense. Si Bordenave a bien servy et qu41 ayt satisfait sur tons ces points Sa Majestd et vous, Monseigneur, je me remets k ce qu^il en a rapport^; mais ce qu'il vous a plu de mVn ecrire marque que Ies difficult^ sont grandes , ou qu^il n^a pas bien r^ossy. 1 ti*, Je vons ay toujours ecrit, Monseigneur, et me suis mesme opiniaslr^ de repr^nter que le Gul-de-sac royal de la Martinique doit estre fortifie, et je vous ^ris encore cpie le Roy doit, par ce moyen, s'assurer de cette isle, afin d'estre toujours maistre de toutes Ies autres. Vons avez pu voir, par le plan que je vous ay envoy^ par M. de Bl^or, quel en pent estre le travail et quelle en pent eatre la d^pense; il faut considerer qu^avec cette constraction, Sa Majeste aura un port assurd, ou peitvenl cnlrer un nombre de grands vaisseaux, et une infinite d'autres de moindre port, sans ap-

pr^hender ni la tempesfte, ni les ennemis, ce qai n^est ni ^ la Guadeloupe, ni a SainlrGhrialophe, ni en aucuoe dea isles fran^ises qui composent la chaisne , depuia Saint-Vincent juaqu'i Porto-Rico. Ge travail sera long, at il y faut du soin, du loisir et de la d^pense, tellement que, si on y travaille paisiblement, il sera incomparablemenl roeiileur que si on le faiaoit lorsque le peril sera proche, car, en ce temps, les situations et les structures sont mat consid^r^.

Je suis convenn avec M. P^lissier qu'il fera faire une batterie de huit pieces de canon pour garder cette rade, car elle n*a aucune defense pour empescher Tabord des vaiaseaux estrangers, et les navires y sont expos^ comme s^ils estoient en pleine mer.

1 5*. La lecture de cet article, Monseignear, m^a mis dans un si grand ^tonnement que je n^en suis pas encore revenn, et je ne puis comprendre conoment on a pu vous persuader que je me sois port^ avec tmp de chaleur centre M. Du Lion, car je n'use jamais de tant de drconspection que quand il fant employer Tautorite, parce que j^appr^hende toujoursd^y trouver nn pi%e, outre que je s^is, il y a longtemps, que le ponvoir legitime doit estre dans le devoir, et non pas dans le vouloir; mais comme ce fait ne regarde que les frais et les vacations du juge de la Martinique en Taflaire qui s^est pass^ centre de Court, je vous infbrmeray des raisons de ma taxe par un detail qui ne peut estre contrediL

Vous s^urex done, s^il vous {Jaist, que, pour plusieura raisons ^ je ne pus me dispenser d*envoyer le juge de la Martinique ^ la Guadeloupe; que ce juge n'a pu partir de cette isle qn^avec un valet pour le servir, el nn greffier pour ^rire; que son transport de la Martinique i la Guadeloupe ne s^est pu faire que dans nne barque, et qu^aucun naaistre de barque ne va d^icy k la Guadeloupe a moins de i,5oo livres de sucre. Les cabaretiers ne nonrrissent ieurs hostes 4 nooins de ho livres de sucre par jour, comptant 3o livres pour les deux repas et to livres pour le d^euner, c^est4-dire que, manger ou non, ii faut payer; en caicuknt done trente jours qui ont est^ employ^ k faire les informations de tontes parts k ho livres pour la d^pense du juge, autant pour le greffier, et ao pour ie valet, on trouvera 3,ooo livres; ajoutez-en i,5oo pour aller k la Guadeloupe, et autant pour revenir 4 la Martinique, ou trouvera 6,ooo livres. II faut ajouter encore k cela les salaires du juge et du greffier, qui sont tax^ et pay^ dans toutes les juridictions oik se rend la justice, et vousjugeres, Monseignenr, si 3,ooo livres suffisent pour le rembonrsement des frais du juge, et pour le payement des salaires de luy et de son greffier. Ainsy vous voyex comme j'abuse de Tautorite du roy centre M. Du Lion, et conrnie je le veux miner par une taxe exorbitante.

Je vous ay Mt, Monseigneur, la v^rit^ pure sur ce sujet, sans y avoir mesl^ ni Tart, ni la passion, que je ne connois pas ; mais je vous avoue ing^nuement que le reproche qui est dans vostre lettre m^a perc^ le coeur, en voyant le mepris que vous faites de la v^t^, si sincere et si sainte , que je depose en vos mains. Je Tappelle sainte, parce que je traite avec vous comme je fais avec Dieu, devant lequel je ne puis mentir. Ainsy, Monseigneur, agr^z, s^il vous plaist que je retrace ce que j^ay desj4 ^crit, qn^il est impossible qu%m bomme accable de diverses affaires ne soit quelquefois sorpris. Si n^anmoins vous avez bien r^lu que M. Du Lion ne paye au juge que 3,000 livres de sucre, il n^en sera que cela, mais je ne puis m^empescher, ni en honneur, ni en conscience , de payer le surplus, puisquMl n^a agy que par mes ordres, et quHl est en droit de me les demander. Cette affaire restera suspendue, Monseigneur, jusqu'a ce que j^aye Thonneur de s^voir vos intentions l4-dessns.

1 6*. L^affaire do Royer a este jng^ durant que j^estois 4 Saint-Christophe. Vous Tavez s^u ; jusqu^4 pr^nt ii ne m^ritoit pas la mort pour avoir contrevenu 4 la defense de Sa Majesty. C*cst pourquoy il n'a est^ condamn^ qu'4 une amende de 6,ooo livres de sucre. Je Tay tax^ au dela de ses faculty, car il n^en Sfauroit payer la moiti^. 11 est cass^, et ses affaires sont en maovais estat; c^est le plus grand chastiment qn^on puisse luy faire.

1 7"*. Le corps du navire la Beym-Esiher a este restitu^ au capilaine Geoi^ Backer, qui le commandoit; il partira d^icy quand il voudra, pour s'en aller, 4 Saint-Cbristophe, recevoir du comniis g^n^ral les marchandises qui sont entre ses mains, suivant Tinventaire qui en a est^ iiadt et sign^ de luy. A Ngard des captures qui seront faites 4 Tavenir, vous n'en entendrez plus parler.Je lesjugeray icy, puisque c^est la volonte du Roy.

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