III
XXXIV INTRODUCTION
prises lui ^laieiit inditr^rentes.) li r^ussira s'il ue prend les choses avec trop de hauteur. Le Roi n auroit pas de meilleur serviteur s'il pouvoit se detacher un peu de son temperament; il en convient lui-m^me, et cependant il ne se corrige pas.i?
Les affaires d'lrlande et la lutte avec TAngleterre protestante remplirent en effet la derni^re ann6e du minist^re de Seignelay. Jamais la flotte n avait ^t^ aussi nombreuse , aussi brillante , aussi bien pr^paree k tenter quelque grande entreprise. Elle comptait quatre-vingts vaisseaux, vingt frigates, trente brMots, quinze galores, sans les b^timents de transport. Tourville, qui la com mandait, joignait k rautorit^ des services passes les quality qui entrainent; il etait k la fois hardi et prudent, r6solu et circonspect; aussi la confiance en lui ^lait enti^re. Seignelay seul lui reprochait un ejcces de precautiom. cr Vous voila dans la situation oil je vous souhaitois, lui ^crivait-il ie 2^2 juin 1690, et en estat de faire Taction la plus glorieuse dont on ayt jamais oui parler dans la marine. Dieu veuille que vous en profitiez!. . . -n Mais Tourville ne voulait livrer bataille qu A coup sAr, et sondait le terrain. Perdant bient6t patience, I'imp^tueux Seignelay lui fit ^crire par le Roi et lui adressa lui-m^me^coup sur coup les lettres les plus pressantes^
r Vous sijavez, lui disait-il le 3 juillet, que toute TEurope a les yeux toum^s sur vous; vouss^vez le succ^ que pent avoir le gain d'un combat naval et pour le service du roy et pour vos propres avantages; vous s?avez aussy qu'onn osoit presque pas esp^rer que les armies de terre fissent autre chose cette ann^e que se tenir sur la defensive, que tons les succ^s estoient tourn^s du cost^ de la mer, et que ce seroil une esp^ce de honte si la flotte ne remplissoit I'attente du Roy et de tout le public. Ce sont ces raisons qui doivent vous exciter si fortement qu'il est impossible d'y rien ajouter. . . C'est k vous a profiter d'une si favorable conjoncture, c'est k vous k vous montrer digne du choix que le Roy a fait de vous pour commander la plus forte arm^e navale qui ayt jamais est^ en France, et k me donner occasion de faire valoir le service signals que vous luy rendrez si vous battez les ennemis. C'est ce'que je desire avec
* Nous donnons k la suite de cetle ^tude (Annexes, p. xliii et siiiv.) plusieurs lettres de Seignelay h Tourville, et une r^ponse de ce dernier.
LE MARQUIS DE SEIGNELAY. xxxv
ardeur, et que vous vouliez bien oublier en cette occasion 1 exc^s des precautions qui peuvent estre souvent des marques de prudence, et qui, dans cette conjoncture, vous feroient perdre des avantages presque certains, v
La victoire de Fleurus vint, sur ces entrefaites, accroitre le d^sir qu avait Seignelay de voir la marine se signaler k son tour. Une lettre au comte de Lauzun, commandant les troupes fran^ises en Irlande, trahit ces preoccupations, (rll ne reste plus a souhaiter, lui disait-il apr^s lui avoir annouc^ le triomphe de Fleurus, que le gain d'un combat naval, et il y a toute apparence de Tesp^rer . . . Les ennemis sont k Spilhead, au nombre de cinquante-cinq vaisseaux. M. de Tourville a ordre de les attaquer partout, et, s'ils quittent ce poste pour aller dans la Tamise, il doit les poursuivre, tascher d'entrer apr^s eux et de les brusler . . • t) La lutte des mar^chaux et des amiraux avec les ministres de la guerre et de la marine qui veulent diriger les operations du fond de leur cabinet aete de tons les temps. Ne trouvant pas Toccasion aussi propice, Tourville exposait ses motifs , et Seignelay, de plus en plus impatient, lui reprochait ses hesitations, son peu de bonne volonte k se conformer aux ordres du roi, allant rn^me jusqui lui dire un jour quil nagirait pas autrement, s'il voulait se preparer des excuses pour ne pas combattre. cr Dieu veuille que je me trompe! ajoutait-il, et que nous n'ayons pas, vous et moy, la honte d'avoir passe la campagne enti^re sans tirer aucun avantage de la foiblesse des ennemis dans le temps que le Roy a de si heureux succ^s du coste de la terre.7) Enfin, apr^s trois nouvelles lettres pleines d'anxietes et de recommandations, Seignelay eut la joie de lui en ecrire une pour le feiiciter d'un grand succ^s qu'il venait de remporter. Le i o juillet, les flottes s'etaient rencontrees au cap de Bevezier [Beachy Head)j sur la c6te d'Angleterre, et Tourville avait brAie ou coulebas douze vaisseaux ennemis ^ Quatorze ou quinze autres, compietement demotes, auraient ete pris sans une fausse manoeuvre de la flotte fran^aise. Quatre cents matelots tues et huit cents blesses temoignaient que k victoire avait ete payee cher. Satisfait ^ demi, Seignelay accompagna ses eioges de restrictions et d'excitations nouvelles qui blessirent
* Voir la relation de ce combat aux Annexes, page XLtii.
xiiTi INTRODUCTION.
Tourville. trie vous suis extr^meraent oblig^, lui r^pondit-il le 1 5 juillet, de la part que vous avez prise k ce qui m'est arriv^ dans le combat, par la lettre que vous m'avez fait Thonneur de m'^crire de vostre main; mais vostre lettre du 1 2 , que j'ay re?ue en mesme temps, a beaucoup diminu^ le plaisir que je venois de recevoir, puisqu il paroist que vous avez pu douter de mon zMe et de mon ardeur pour Tex^cution des ordres du roy. -n Quels ^taient ces doutes? Dans la crainte que Tourville ne voul{lt rentrer au port apr^s sa victoire, Seignelay le lui avait d^fendu, dAt-il s'exposer k perdre quelques vaisseaux. Quinze jours apr^s, il lui donnait Fordre d'incendier Plymouth. Tourville se borna k faire ex^cuter un d^barquement k Tingmouth, oh le jeune comte d'Estr^es brAla douze bAtiments. Le 23 aoilltenfin (les affaires d'Irlande ^taient devenues d^sastreuses dans Fintervalle), le ministre, apprenant que Tourville ^tait rentr^ k Brest, lui ordonna d'en repartir imm^diatement pour prot^ger le retour des troupes francaises, ou de remettre sur-le-champ le commandement au comte d'Estr^es. ^ L'affaire de Plymouth manqu^e, ajoutait Seignelay, sans vous estre donn^ le loisir de la tenter, vostre impatience de revenir k Brest, nonobstant les ordres precis et r^it^r^s que vous aviez re^us du Roy, me font clairement connoistre que rien ne pent vous obliger k rester en mer quand une fois Timpatience du retour vous a saisy . . . t^ A regard d'un commandant victorieux, un pareil langage pouvait sembler s^v^re. Mais Seignelay savait par ses agents que la victoire de Bevezier avait occasionn^ une stupefaction g^n^rale en Angleterre, et que les adversaires de Jacques II croyaient d^ja tout perdu. Ces mots, les Franfais arrwenty coururent dans tout le royaume-uni comme un ^pouvantail. crSi les Fran^ais, a dit Tang^ais Burnet, partisan d^clar^ du prince d'Orange, profitant de la premiere consternation, s'^taient attache k mettre le feu k nos villes maritimes, ils auraient enti^rement ruin^ TAngleterre, oh il n*y avait pas alors 7,000 hommes de troupes, d De son cAt^, lord Macaulay, apr^ avoir constats I'immense effroi caus^ dans Londres par ia d^faite du cap Beachy, la panique g^n^rale, les craintes d'une invasion, ajoute : crBeaucoup de personnes, surtout les ministres fran^is, pens^rent que, si Tourville avait ^te plus entrepre-
LE MARQUIS DE SEIGNELAY. luvu
nant, la flotte alli^e aurait pu ^tre d^truite. Tourville paratt avoir trop ressembl^, sous un rapport^ k son adversaire vaincu (ramiral Torrington). Quoique brave inarin, il ^tait commandant timide. II exposait sa vie avec une gaiety pleine d'insouciance; mais il ^tait, dit-on, d'une anxi^t^ nerveuse et d'une circonspection pusillanime, lorsque sa reputation militaire ^tait en jeu ^ i) Seignelay avait done eu raison de vouloir que Tourville, proGtant de cette panique, essaydt de brMer Plymouth et d'autres ports. Mais Toccasion que son g^nie avait pr^par^e fut manqu^e et ne revint plus.
Ses derni^res lettres, aujourd'hui sans importance, nont trait quaux details du service. Les grandes affaires ^taient pour ]e moment termin^es, et d'ailieurs la mort Tavait touchy de son aile. Recueillons, avant d'arriver aux jours supr^mes, quelques faits qui r^vilent I'homme de goM, le curieux des belles choses, le lettr^. La description de la f^te offerte k Louis XIV a pu donner une id^e de sa magnificence. Jamais le luxe des meubles n avait il6 pouss^ aussi loin *. II faisait venir des marbres d'une ville d'Afrique d^truite par un tremblement de terre'. Un sieur Alvarez lui avait achete en Italie pour 3oo,ooo livres de tableaux, qui furent pay^s, disait-on, en lettres de course et en bdtiments prM^s*. Mais la correspondance prouve au contraire qu il lui envoyait des sommes considerables. Un jour m^me, Alvarez ayant pr^tendu que, s'il s'etait adresse k Louvois^, celui-ci eAt pay^ sans marchander tout ce qu'il lui aurait demands, Seignelay lui ^crivit : trCest un discours qui m^riteroit autre chose qu une r^ponse, et je vous apprendray
' Hittmre d'Angleterre 9<m$ le rigne de Colbert et Seignelay, h roccasion de tra-
Gvillaume III; ann^ 1690. vaux ex^t^ au port deToalon; tantAt il
' L'abb^ de Choisy ^vit le i5 d^ se moquait avec ses intimes des hcmbar-
cembre 1690 k Bussy-Rabutin que lemo- deriee et des pitm/abke etUreprisee contre
bilier de Seignday avait 6i6 estim^ a Alger. Le si^e de G^ues aurait dA pour-
1,700,000 livres. La Bibliothkpie Imp^ tant lui donuer quelque estime pour Sei-
ride (section des manuscrits) en possMe gnelay. Enfin, ayant h^t^, h la mort de
un inv^taire formant un volume in-folio. son collie , des places fortes, qu'il avait
^ Piganiol de La Force, Deecriptian de dans ses attributions, Louvois ^ivit k
Paris, t. II, p. 18. Vauban, le 6 novembre 1690, de Taider
^ Sandras de Courtils, Vie de Jeat^ k mettre un pen dordre dans ce service,
Bt^tieie Colbert, ou il y en avait si pen. Bonnes haines de
* Toujours Louvois I TantAtild^non^t cour! Eiles survivaient h la mort. au Roi du mkne coup (i/i r(^vrier 1680)
uxviii INTRODUCTION.
a raveuir a ne m'ea pas tenir de pareils 't) Un ministre qui
naurait pas eu la conscience Hette eiii-\l paii^ de la sorte? Les relations. de Seignelay avec Boileau, Racine, F^nelon, annoncent un esprit ^l^gant, cultiv^, que les affaires et la soci^t^ des ferames nabsorbaient pas^. Boileau, juge s^vire, que la richesse et le rang ne suffisaient pas pour attirer, lui avail d^di^ une de ses ^pilres, et il a raconl6 avec sa verve incisive une anecdote oili tous deux sont en sc^ne de la mani^re la plus piquante. G'^tait k Toccasion d'une pi^ce de Quinault, BelUrophoUy k laquelle Boileau (les collaborations litt^raires datent de loin) navait pas ^t^ Stranger. Un soir , apr^ diner, Seignelay I'interpella, en pr^ence de Racine et des dues de Chevreuse et de Beauvilliers, sur un endroit de la pi^ quil trouvait invraisemblable. crApr^ m'avoir harcel^, dit Boileau, par plusieurs raisons qui n^toient pas tr^buchantes, croyant m'avoir mis au pied du mur, il me dit , avec un sourire amer et d^igneux : crR^pondez, r^pondez h cela.D Gomme je vis que la chose ^toit prise avec une hauteur qui ne me convenoit pas, j'eus le courage de lui dire : (c Monsieur, j'ai toujours fait ma principale 6tude de la Poetiquey tout le monde convient m^me que j'en ai ^crit avec assez de succ^. Si vous voulez que je vous r^ ponde, il faut que vous consentiez que je vous instruise au moins trois jours de suite, d Apr^s cela, je lui d^cochai six pr^ptes des plus importants d'Aristote. II se sentit battu. Toute la compagnie rioit dans TAme, et M. Racine, en sortant, me dit : <rO le brave homme que vous Mes! Achille en personne n'auroit pas mieux combattu, que vous '. d Ne croirait-on pas assister k ce grave d^bat ? Le feu des paroles, le bruit des voix, Taccent, rien ny manque. Qui oserait affirmer aujourd'hui que Seignelay n avail pas raison conlre Aristole, Racine et Boileau?
Mais le temps des controverses lilleraires, des affaires, des rivalit^ ardentes, des amours illicites ^tait pass6 pour toujours. Nous sommes au mois de juillel 1690, el Ton sail k la cour, pen-
' Ardiives de la Marine ; lettre da 9 9 no- Eftpril saperieor, en qui la vdupte
vembre 1 685. ^^ deroba jamais rieo a Tbabil^. . .
' L'abU de Chaidieo Fa jiigt^,iisa ma- ' BoltBona; OEwres de Boiieam; ^it.
m^re^-dans ce passage de son ^pttre an de Saint-Marc, t. V. p. 6. chevalier de Bouillon :
LE MARQUIS DE SEIGNELAY. xxxix
dant que Seignelay signe ces dep^ches oik ^clatent ses derni^res impatiences, que ses jours sont complfe. D'apr^s Bussy, qui, n'en ayant rien tir^, ne le manage plus, trcest sa fortune qui lui coupe la gorge, et, s'il n'avoit pas pu tout ce qui! a votflu, il vivroit plus longlemps. 7) 11 navait pas attendu jusqu^alors pour songer aux int^r^ts de r^me. Dans une longue lettre qui parait remonler au raois de juin, F^nelon lui avait conseill^ de se r^concilier d^finitivement avec Dieu. D autres lettres avaient suivi , et une correspondance r^gl^e s'^tait ^tablie. En homme qui vit au centre des grands ^garements et qui en voit tous les jours les effets, Tillustre pr^lat lui montrait r^oMnient la voie de la rehabilitation et le pressait d*y entrer. Ses lettres, r^pondant k une s^rie de confessions ^crites, nous montrent rhomme de cour au}c prises avec la mort, soul^vent les voiles de la vie intime et ouvrent les replis d'un coeur dans lequel toutes les passions ont r^gn^.
((Vous n'aurez plus, disait F^nelon, de ces plamrs furieux qui enivrent TAme, qui lui font oublier son malheur h force de I'^tourdir; mais vous aurez ce calme int^rieur et ce tesmoignage consolant qui soutient contre toutes les peines; vous serez d'accord avec vous-mesme. . .
(( Rien n'est meilleur que de vous d^fier de vous-mesme. G'est le fruit que vous devez tirer de vos chutes. G'est pour vous humilier que Dieu a permis qn'elles ayent ^t^ si fr^quentes, si longues, si profondes, et, apr^s lant de graces re(ues autrefois, vous aviez plus besoin qu'un autre de tomber de bien haut, parce qu'il faut abaisser vostre hauteur, qui est extreme. . .
«Qu'aucun domestique ni amy n'ose vous donner des lettres ou vous lire des choses touchantes de la part des personnes ^ . .
«Ge qui m'embarrasse le plus n'est ni vostre promptitude contre vos domestiques, ni vos oppositions pour les gens qui vous traver;sent; ce que je crains pour vous, c'est vostre hauteur naturelle et vostre violente pente aux plaisirs. . .
« Vous estes environed de gens de plaisir; tout ne respire chez vous que I'amusement et la joie profane. Tous les amis qui ont vostre confiance ne sontpleins que de maximes sensuelles; ils sont en possession de vous parler suivant leurs coeurs corrompus. . .
* Les points ploc^ h la suite de ce que, pendant la maladie de Seignelay, mot sont dans la lettre telle qu elle a ^t^ une de ses mattresses se d(^isa en public. — Sandras de fiourlils raconte courrier pour arriverjusqu'^ lui.
XL INTRODUCTION
c(U n'est pas question de prescher ni de baisser les yeux; mais il s'agit de se tairc, de toarner ailleurs la conversation, de ne tesmoigner nuUe complaisance pour le mal, de ne rire jamais d'une raillerie libertine ou d'une parole impure. . .
(c Parlez , Monsieur, a madame la marquise de Seignelay comme vous I'avez r^solu , et tout au plus tAt. . . Lisez aussy ou faites-vous lire par M. le due de Ghevreuse un chapitre de Y Imitation chaque jour \..r>
Quel effet produisaient ces conseils sur celui dont ils font si bien connaitre les emporlements et les faiblesses? Les iettres de F^ne- Ion t^nQoignent qu'il supportait impatiemment son mal et que lamour de la vie luttait en lui centre la mort, de plus en plusimniinente. Un docteur c^l^bre, Helv^tius, avait ^t^ appel^ : il ne le soulagea pas. En d^sespoir de cause, on fit venir un empirique du Languedoc, nomm6 Pailhoux, k qui Ton donna /i,ooo livres, et qui ne fut pas plus heureux. Le 5 octobre, le Roi ^tant all^ k Fontai-* nebleau, Seignelay, indice fatal et signified tif, neut pas assez de force pour I'y suivre. Le i /i , il r(5gla les pensions de ses domestiques; quatre jours apr^s, il ecrivait : er L 'incertitude ou je suis de r^v^nement de ma maladie m'oblige k donner ordre k mes affaires et k faire s?avoir par cet 6crit quelle est ma demi^re volont^ sur la disposition de mes biens. ..^ En mSme temps, il confia la tutelle de ses enfants k sa femme, trne pouvaijt, disait-il, leur donner une personne d'une vertu plus solide et d'un plus veritable m^rite*. ..-n Sans doute F^nelon, interrompant sa correspondance , le visitait alors assidAment. De son c6t^, le pieux Racine allait fr^quemment lui lire les psaumes, dont il lui faisait des paraphrases, et Tabb^ Renaudot. Tun des auditeurs, dit quil y enlevait tous les coeurs. Le 2 2 octobre 1690, Seignelay se fit conduire k Versailles, et il y mourut le 3 novembre. cr Quelle jeunesse! quelle fortune! quels ^tablissements! s'^cria madame de S^vign^ k cette nouvelle. Rien ne manquait k son bonheur; il nous semble que c'est la Splendeur qui est morte. ^n Le bruit courut en m^me temps qu'il laissail cinq millions de dettes et que la marquise de Seignelay renon^ait a la communaut^; mais Tabb^ de Choisy, alors k Paris, ecrivit k Russy
' C(nTeipimdaHcedeFenelim,i.\,p,fkB * Bibl. Inip. Mss. Cabinet des litres:
et suivantes. Colbert.
LE MARQUIS DE SEIGNELAY. xli
que, loutes dettes payees, Seignelay laissait encore 600,000 livres de rente.
Voltaire, dont le tact historique ^tait des plus fins, malgr^ des erreurs de detail syst^matiquement exag^rees, a dit de Seignelay ff qu il avait un g^nie plus vaste encore que celui de son p^re. v Le grand chroniqueur du dix-septi^me si^cle, Saint-Simon, I'avait juge de mSme. crM. de Seignelay, dit-il, avoit toutes les parties d'un grand ministre d'Etat et d^sesp^roit M. de Louvois, qu il mettoit souvent k n'avoir pas mot k r^pondre devant le Roi. v Cela explique la mauvaise humeur de Le Tellier contre le jolt causeur. Ses plus grands d^fauts, et ils ^taient pouss^s k Textr^me, venaient de sa fiert^, de sa hauteur, de son emportement incorrigibles. Inferieur k son p^re comme organisateur, il semble I'avoir d6pass6 par la hardiesse des vues et la grandeur des projets. G^nes, I'Espagne, Alger, les Etats barbaresques, TAngleterre, la Hollande sont ik pour le prouver. Plus de preoccupation du commerce et de Tindustrie aurait mieux servi les v^i^itables int^r^ts du roi et du royaume; T^lan en sens contraire ^tait malheureusement donn^ par Louvois. Seignelay eut le tort de le copier, on pent dire aveugl^ment, et la gloire de r^ussir. La marine fran^ise, n6edelaveille, n'a jamais et6 plus brillante et plus heureuse que sous son minist^re; apr^s lui, elle ne fit que d^croitre; jamais tant de marins c^l^bres ne soutinrent k la fois le pavilion. C*est T^poque de Du Quesne, de Ghdteau-Renault, de Tourville; le commencement de Forbin, de Duguay-Trouin, de Jean Bart. Le si^cle des grands prosateurs, des grands poetes, des grands pr^dicateurs, des grands capitaines, a ^t^ aussi celui des grands marins. Comment s'^tonner que, malgr6 les fautes du r^gne et les vices du temps, ce si^cle soit toujours I'objet de la predilection publique? La mode viendra, elle est d^j^ venue, au siMe de Louis XV; celui de Louis XIV ne pourra qu'y gagner. Si je ne me trompe, la figure de Seignelay ne d^parera pas, quand elle sera mieux ^clair^e par Thistoire, la vaste toile oil se groupe la foule des illustrations contemporaines. Laissons parler une derni^re fois Saint-Simon, qui Tavait connu et qui le juge sans passion d'aucune sorte : (rSes d^fauts, dit-il, r^pondoient a ses grandes qualit^s. . . Pour la haine et Tamiti^, il n'eut
xLii INTRODUCTION.
de pareil que Louvois. Savant, 6clair6, beaucoup d'esprit, de d^licatesse, d'<^tendue, de penetration, de justesse, beaucoup d'humeur, m^me avec ses amis. -w On vient de voir que pour le goAt, I'esprit, et surtoutla liberie de Tesprit, il luttait d^j^ contre Boileau, falalement emprisonn^ dans les liens de la r^gle et les formules d'Aristote. Un autre contemporain , bien capable de le juger aussi el qui I'avait vu k Toeuvre, le comte de Forbin, dit que sa mort prematur^e fut une perte considerable pour la marine , qu'il avait portee bien haut, et quil aurait sans doute encore perfectionnee. (fLa France, ajoute-t-il, a eu peu de ministres si actifs, si laborieux, si vigilants que lui. ..d On pent appr^cier aujourd'hui cette activity exuberante dont les preuves vont'enfin sortir de I'ombre des archives. Si Seignelay sacrifia au j)laisir, au point d'y trouver la mort, du moins les affaires de TEtat pass^rent toujours devant. Dej^ atteint et condamne, ses d^p^ches k Tourville, k Lauzun, aux intendants de la flotte, ont une ardeur, une flamme singuli^re. Ses jours sont compt^s, et Tamour des grandes choses le devore : il voudrait brAler Plymouth et apprendre que les escadres ang^aises ont ete an^anties. Impatience gen^reuse, patriotique, bien digne du fils de Colbert, mais qui le consume et pr^cipite sa fin! Les instructions de F^nelon, les entretiens de Racine, les conversations pieuses du due de Chevreuse et de sa famille, rien ne calme cette imagination surexcit^e par taut d'exces. Quelle n'eAt pas ete sa douleur s'il avait vu le d^sastre de la Hogue, si pr^s d'^clater! Mais ce d^sastre, qui projette sur nos annales maritimes une lueur sinistre, il Faurait sans nul doute pr^venu par des ordres energiques, par sa presence m^me, etTon pent ^tre sAr, en songeant au siege de G^nes et k la rare bravoure de sa race, qu'il eAt sans hesiter risque sa vie pour sauver d'une destruction honteuse les plus beaux navires de cette flotte que lui et son p^re avaient mis leur g^oire ^ creer.
ANNEXES
Versaiiles, 3 juillet 1690.
Vous verrez par la lettre du Roy cy-jointe rimpatience avec laquelle Sa Majest^ attend la nouvelle d*un succ^ considerable sur mer. Je vous avoue qu*il seroit bien fascheux que vous ne trouvassiez pas le moyen de profiler de la superiority de la flotte de Sa Majesty que vous commandez , puisqu'il paroist, par la d-marche que les ennemisont faite de mouiller h SpitbeadS qu'ils viennent au-devant de vous pour facililer leur d^faite , dans une rade oil vous pouvez les attaquer facilement et avec tout Tavantage que rarm^e du Roy aura sur celle des enneinis qu'elle trouvera mouill^e le long de leurs costes et qui, par les nouvelles assurances que nous avons de tous costes, n'a pas la moiti^ des matelots n^cessaires pour rendre complets les Equipages des vaisseaux. G*est dans cette occasion od un bomme de courage et qui a une veritable gloire doit tout basarder, et c*est avec une impatience que je ne puis vous exprimer que j'attendray des nouvelles de ce que vous aurez fait, ne doutant pas du succ^s , d^s que vous aurez occasion d'attaquer les ennemis.
Vous s^avez que toute I'Europe a les yeux tourn^s sur vous k present; vous s^avez le succis que pent avoir le gain d'un combat naval , et pour le service du roy et pour vos propres avantages; vous s^avez aussy qu'on n'osoit presque pas esp^rer que les armies de terre fissent autre cbose cette ann^e que de se tenir sur la defensive, que tous les succ^s estoient attendus du cost^ de la mer et que ce seroit une esp^ce de bonte si la flotte ne remplissoit Tattente du Roy et de tout le public. Ce sont des raisons qui doivent vous exciter si fortement qu'il est impossible d'y rien ajouter. La conjuncture n a jamais est^ plus favorable; les ennemis viennent au-devant de vous pour se faire battre, et le prince d'Orange, qui se voit accable de tous costes, ne se soucie plus de tout basarder, voyant qu'un succ^s est capable de restablir ses afiaires presque perdues en Angleterre et que la perte d*un nouveau combat ne les gastera pas davantage qu elles ne le sont.
Cest k vous a profiler d'une si favorable conjoncture, cest a vous k vous montrer digne du cboix que le Roy a fait de vous pour commander la plus forte arm^e navale qui ayl jamais est^ en France , et ^ me donner occasion de faire valoir le service signale que vous luy rendrez si vous battez les ennemis. G'esl
' Bade dc Porlsmoiilh , ontrc Pile de Wight el la cMe meridionalc de TAnglelerre.
iLiv INTRODUCTION (ANNEXES).
ce que je d^ire avec ardeur, et que vous vouliez bien oublier en cette occasion Texcis des pr^autions qui peuvent estre souvent des marques de prudence, et qui, dans cette conjoncture, vous feroient perdre des avantages presque certains.
Je le souhaite passionn^ment pour la gloire du Roy, pour I'int^rest de son service, pour vostre reputation et pour vos propres avantages, que je me feray un plaisir sensible de vous procurer quand vous voudrez m'en ouvrir les voyes par le service important que vous estes en estat de rendre.
(Areh. do la Mar. D4pSehe$ de la mar. de Ponani, 1690, fol. 6.)