POUR BIEN FAIRE LA PREMIERE COMMISSION DE MA CHARGE
(Minate antographe. )
Comme il n'y a que le piaisir que les hommes prennent h ce qu'ils font ou h ce qu'ils doivent faire qui leur donne de Tapplication, et qu'il n'y a que I'application qui leur acqui^re du m^rite, d'ofi vientTestime et la reputation qui est la seule cbose n^cessaire h un hdmme qui a de Thonneur, il est n^cessaire que mon fils cherche en luy-mesme et au dehors tout ce qui luy peul donner du piaisir dans les fonctions de ma charge.
Pour cet effet, il doit bien penser et faire souvent reflexion sur ce que sa naissance I'auroit fait estre, si Dieu n'avoit pas b^ny mon travail, et si ce travail n'avoit pas est^ extreme ^. II est done n^cessaire, pour se preparer
^ La pi^ ne porle pas de date. II resulte ' Celte phrase, d^abord ^rite par Seigne-
d*un passage jrelatif k la mission doan^e a lay dans la copie de sa main qui existe h la
M. d'Herbigny, qu'elle est post^rieure au 1*' Bibliolli^ue Imperiale, Melanges Colbert, yo-
janvier 1 67 1 . ( Voir Marine, page Sa 1 .) lume 8/1 , a <^t^ ensuite biflR^.
une vie pleine de satisfaction, qu'il ayt toujouFs dansTesprit et devant les yeux ees deux obligations si essentielles et si considerables, Tune enfers Dieu, et Tautre envers moy, afin que, y satisfaisant par les marques d'une veritable reconnoissance , il puisse se preparer une satisfaction solide et essentielle pour toute sa vie ; et ces deux devoirs peuvent servir de fondement et de base k tout le plaisir qu'il se pent donner par son trarail et son application. '
Pour augmenter encore ce mesme plaisir, il doit bien considerer qu'il sert le plus grand roy du monde, et qu'il est destin^ pour le servir dans une charge la plus belle de toutes celles qu'un bomme de ma condition puisse avoir, et qui Tapproche le plus pr^s de sa personne; et ainsy il est certain que, s*il a du m^rite et de Tapplication, il pent avoir le plus bel establissement qu'il puisse d^sirer, et par consequent je Tay mis en estat de n'avoir plus rien h souhaiter pendant toute sa vie.
Mais, encore que je sois persuade qu'il ne soit pas n^cessaire d'autre raison pour le porter h bien faire , il est pourtant bon qu'il consid^e bien particuli^rement cette prodigieuse application que le Roy donne h ses affaires , n'y ayant point de jour qu'il ne soit enferm^ cinq h six heures pour y travailler; qu'il consid^re bien la prodigieuse prosperity que ce travail luy attire, la veneration et le respect que tons les estrangers ont pour luy ; ct qu'il Connoisse, par comparaison , que, s'il veut se donner de I'estime et de la reputation dans sa condition, il faut qu'il imite et suive ce grand exemple qu'il a toujours devant iuy.
II pent et doit encore tirer une consequence bien certaine, qu'il est impossible de s'avancer dans les bonnes graces d'un prince laborieux et applique, si Ton n'est soy-mesme laborieux et applique; et que, comme le but et la fin qu'il doit se proposer h present est de se mettre en estat d'obtenir de la bonte du Roy de faire ma charge, il est impossible qu'il puisse y parvenir qu'en faisant connoistre k Sa Majeste qu'il est capable de la faire par son application et par son assiduite, qui seront les seules mesures ou du retardement ou de la proximite de cette griice.
Sur toutes ces raisons, je ne s^aurois presque douter qu'il ne prenne une bonne et forte resolution de s'appliquer tout de bon, et de faire connoistre au Roy, par ce moyen , qu'il sera bientost en estat de le bien servir.
Pour luy bien faire connoistre ce qu'il faut faire pour cela , il doit sf avoir par cceur en quoy consiste le departement de ma charge, s^avoir :
La maison du roy et tout ce qui en depend;
Paris, risle de France et le gouvernement d'Orieans;
us INSTRUCTIONS
Lcs affaires g^n^rales du clerg^ ;
La marine, parlout 06 elle s'estend;
Les galores ;
Le commerce, lanl au dedans qu'au dehors du royaume;
Les consulats ;
Les compagnies des Indes orien tales et occidentales, etles pays de leur concession ;
Le restabiissement des baras dans tout le royaume.
Pour bien s'acquitter de toutes ces fonctions, il faut s'appliquer k des cboses g^n^rales , et h des particuli^res.
Les g^n^rales sont :
!Quil faut s^avoir ^ fond tout ce qui conceme les estats des maisons royales, lesquels il faut lire souvent;
Sfavoir le nombre et la quality de tous les officiers qui prestent serment entre les mains du Roy ;
De tous les officiers qui prestent serment entre les mains des grands officiers, comme : grand maistre, grand escuyer, grand cbambellan, premier gentilbomme de la cbambre, grand maistre de la garde-robe ,^ capitaine des gardes du corps, grand mareschal des logis, capitaine des Gent- Suisses, capitaine de la porte, et grand provost;
De tous les officiers qui dependent de ces grandes cbarges, c'est-^-dire dont les provisions sont exp^di^es sur les certificats qu ils donnent;
Gonnoistre et s^avoir la difference qu'il y a entre un officier qui re$oit le serment de divers officiers qui sont sous sa charge, et qui foutefois ne donne point de certificats, les charges dependant du Roy et point de luy, et ceux qui donnent des certificats, auxquels les charges appartiennent, quand elles vaquent.
Au grand maistre de la maison appartiennent les charges des sept offices, et les provisions sont expedites sur ses certificats.
Les offices de la bouche et du gobelet appartiennent au Roy, et aucun n'a droit d'en donner des certificats.
II faut apprendre toutes ces differences dans, la pratique, en faire des observations ,et les mettre dans les registres de ma charge, pour y avoir recours en toutes occasions.
11 faut lire avec soin tous les r^g^emens faits par le Roy et par ses pr^d^cesseurs sur les fonctions de toutes les grandes charges, afin d'en paroistre savant, et inform^ dans tous les rencontres.
11 estbon aussy et bien n^cessaire de s'informer pareillement, et avec prudence el retenue, de toutes les fonctions particuli^res des officiers de
la maisoD, d'autant qu'il y en a une infinite qui ne sont pas conlenues dans les r^glemens; comme aussy des diff^rends que les officiers ont quelquefois entre eux , qui sont ordinairement terminus par ordre verbal du Roy; faire des m^moires de tout dans mes registres pour y avoir recours; et, comme il n'ya eu jusqu'^ present personne qui ayt fait ces observations ou qui les ayt r^dig^es par ^crit, il est certain qu'en les faisant il se pr^sentera un million d'occasions dans le cours de la vie de mon fils dans lesquelles ces observations, qui sont da fait de sa charge, luy donneront de I'estime et de la reputation.
Sur ce mesme sujet, s'il veut quelquefois rcndre visite a M. le mareschal de Villeroy, qui est inform^ de toutes ces cboses mieux que personne ne I'a jamais est^, il en tirera assur^ment beaucoup de connoissances dont, en ce cas, il faudroit faire des m^moires k mesure qu'il apprendroit quelque chose, pour les mettre dans mes registres, ainsy quil est dft cydessus. •
Apres avoir parl^ de tout ce qui concerne la maison du roy, il faut voir ce qui est a faire dans ma charge pour la ville de Paris, et dans le Soissonnois et I'Orl^anois, qui sont les seules provinces de mon d^partement.
Paris estant la capitale du royaume et le sdjour des rois, il est certain quelle donne le mouvement a tout le reste du royaume; que toutes les affaires du dedans commencent par elle , c'est-i-dire que tons les ^dits , declarations et autres grandes affaires, commencent toujours par les Gompagnies de Paris et sont ensuite envoy^es dans toutes les autres du royaume , et que les mesmes grandes affaires finissent aussy par la mesme ville, d'autant que, dis lors que les volont^s du roy y sont ex^cut^es, il est certain qu'elles le sont partout, et que toutes les difficultes qui se rencontrent dans leur execution naissent toujours dans les Gompagnies de Paris. G'est ce qui doit obliger mon fils a bicn s^avoir Tordre g^n^ral de cette grande ville, n'y ayant presque aucun jour de conseil ou il ne soit n^cessaire d'en parler et de faire paroistre si Ton S9ait quelque chose ou non.
Pour cet effet, il est n^cessaire que mon fils repasse quelquefois sur Testude du droit et des ordonnances qu'il a faite, et particuli^rement ces derni^res; il faut que toute sa vie il les estudie en tons rencontres, et qu'il paroisse en toutes occasions qu'il les sfache parfaiteinent; qu'il revoye et relise avec soin tons les trait^s particuliers qui ont est^ faits pour luy par les plus habiles avocats du parlement ' ; qu'il les assemble tons , qu'il
* Voici quels ^taient ces m^moires : Un autre petit traits des assemble du
Ud traits des assemblies du clerge, par clerg^, de M. Patra.
M. Baluze. Un petit m^moire pour s^voir combien les