PREMIERE PARTIE
JOURNAL DE MON VOYAGE, DBPUIS MON DEPART DB TOULON, QUI FUT LE ^3 P^VRIBR 1671, JUSQU'X MON ARBIV^B \ BOMB, QUI FUT LB MERCRBDT DB LA SBMAINB SAINTS, ^5 MARS 167I.
Du sSfivrter, — Je suis party de Toulon, avec un vent tr^favorable , ce a3 Kmer, & neuf heures du matin, sur une galore de Tescadre de M. de Centurion nonmi^ la Satnt'Domtnique, commands par M. de La Motte, qui en est capitaine*.
De Toulon, je suis venu mouiller h Portcros*, environ k trois heures de I'apr^midy, ce qui a est^ trouv^ h propos de peur que, passant plus avant, je m'engageasse dans la nuit, et que je ne pusse gagner Villefranche ou quelqu^un des autres ports qui sont sur ma route. Portcros, qui est le deuxi^me marquisat de Provence, est une petite isle d*environ i5 milles de tour, ^oign^e de Toulon de 46; le port est assez bon; il ne pent pourtant contenir que trois galores, bien que M. de Vivonne y ayt mouill^ il y a environ une ann^ avec quinze et trois galiotes , parce que , quoyqu on soit hors du port, on se met k convert de Tisle de Levant qui est tout proche des rochers de Portcros, qui sont fort hauts du cost^ du levant et du ponant, et qui couvrent le port de ces cost^l^. 11 y a deux petits forts, environ k demy-coste de la montagne; ces deux forts
• Voir pi^e n* 16, page 99. — * Voir pi^e n* 17 et note. — ^ Une des lies d'Hy^res.
soDt tr^-peu de diose. Us sont k la port^ d'an mousqiiet Tun de Tautre, el au-dessous est le chasteau du marquis de Marignan, qai est seignenr et goaverneur de I'isle.
Du iki/evrier. — Je suis party ce a/i f4^vrier de Portcros, ii six heores dn matin, et, apr^ avoir double le cap de Saint-Tropez , qui en est environ ^ i & milles, fay laisBi^ h ma ganehe les islei Saint-Honorat et Sainte-Marguerite, Cannes et Antibes, qui est la demi^re place de Provence, au del^ de laquelle est la rivi^ da Var, qui s^pare en cet endroit les terres de France d'avec celles du due de Savoie. Apr^ avoir pass^ devant cette petite riviere , j'ay laiss^ Nice k ma gauche , qui est une place forte et un port de mer commeTestaussy Viilefranche,beaucoup plus considerable, qui est sur la mesme coste et qui appartient aussy au due de Savoie. Nice est considerable par la grandeur de la ville et la force de la citadelle, Villefranche par la bont^ de son port, qui est franc coDune celuy de Livoume.
En6n, de Portcros je suis v^u mouiller k Monaco, ou il y a une esp^ de petit port propre pour des galores ou de petits bastimens, ny ayant pas assez de fond pour les grands vaisseaux. Aussytost que j'ay est^ arriv^ k Monaco, j*ay fait saluer la place, qui m'a r^pondu de tout son canon, et, madame de Monaco ^ ayant appris mon arriv^e et m'ayant fait faire compliment, je suis mont^ dans la ville pour avoir rhonneur de la voir. Le vent mesme s'estant fait contraire, j'ay est^ oblig^ d*y coudier cette nuit
Du ^Sfkrier, — Le vent s'estant encore trouv^ contraire , je n*ay employ^ la joumde qu*^ visiter la place de Monaco , qui est bastie sur un rocher fort haut et fort escarp^. U est environn^ presque de tons cost^s par la mer. La place est irr^pili^rement fortifi^e, estant tr^forte par sa seule situation. Elle n*a qu'une avenue par terre, qui est un petit diemin qui joint le rocher sur lequel elle est bastie k une haute montagne voisine; cette avenue mesme estant fortiB^e avec beaucoup plus de soin que tout le. reste , on pent dire que cette place est comme imprenable de tons cost^s. Cette petite principaute est cependant d'une si petite estendue qu'elle est comme enferm^e dans le corps de la place, estant si fort serr^e par les terres du due de Savoie qu'eUe n'a qu^un jardin et quelques petits morceaux de terre aux environs qui luy appartiennent. Le reste de son petit domaine ne s'estend que sur deux terres h U milles de 1^ , qui sont sur le bord de la mer, dont Tune s'appelle Roquebrune et Tautre Menton *. Menton est la maison de plaisance de M. de Monaco ^.
Du sSfiwrier. — Cette joum^e-cy, le vent s'estant encore trouv^ contraire pour partir, ne Alt employee qu'^ visiter la garnison et h me promener aux environs de la place. Pour les tableaux, il y en a un assez grand nombre, sans qu'il y en ayt pourtant aucun de remarquable , si ce n'est un Dieu le P^re , peint en d^trempe , qui a estd coup^ du haut d'un plus grand tableau. La garnison de la place , qui est sous la protection du Roy, est fran^oise et compos^e de trois compagnies , dont la premiere est une compagnie franche command^e par le prince, et les deux autres sont des compagnies de vieux corps que Ton change de temps en temps. Le prince de Monaco, bien qu'il soit souverain dans ce petit Estat, ne laisse pas de prendre une commission du Roy comme gouvemeur de cette place, afln d'y ponvoir commander la garnison. Sa Majesty y envoye encore un lieutenant du roy.
* Charlotte -Catherine de Gramoot, filie ville du d^partement des Alpes-Marilimes du d^Antoine, due de Gramont (voir II, Sai), cdt^ de ritalie.
avail ^l^ mariee le 3o mars 1660 k Louis ' Louis Grimaldi de Mourgues, due deVa-
Grimaldi. Morle le 6 juin 1678, 4 VAge de lenlinois et pair de France, prince souverain
Irenle-neuf ans. de Monaco, n^ en 1 O69 , ambassadeur k Rome
* Menton , aujourd^hui a la France, demi^re en 1 698 , mort le 3 Janvier 1701.
Du sj fhrier jusqu'au 3 man, — Depuis le 27 Kvrier jusqa'h ce jour, 3 mars, j'ay est^ oblig^ do s^jouroer k Monaco, le vent ayant eaii toujours contraire, apr^ avoir cependant tent^ deux difii^renles partances et avoir est^ obJig^, chass^ par le vent et par la roer, de relascher k Monaco, d ou estant reparty le 3 mars, apr^ minuit, j*ay costoy^ Roqaebrune, Menton, Vintimiglia, qui est la premiere place des G^nois sur celte coste, Bordighera , San-Remo et la rivi^ di Taggia , ou j'ay est^ oblig^ de quitter la ga- 1^ qui, charg^ par le vent contraire, s'en est retoum^ le mesme jour k Monaco, et moy j'ay poursuivy mon chemin par terre et sur des montagnes environ 6 ou 6 milles jnsqn'^ San-Stefano, oil je suis remont^ sur la feiouque qui m*avoit descendu de la galore , et , costoyant San- Laurenzo et San-Maurizio, j'ay est^ coucher k Oneglia, qui est une petite ville situ^ au bord de la mer et appartient au due de Savoie. Gette ville est gouvem^ par un s&iateur qu'on envoye de Nice de trob ans en trois ans. J'y ay demeurt^, jasqu*au 8 du present mois.
Du 8 mars. — Je suis party d'Oneglia pour alter h Alassio par terre, et j ay fail ao milles par des montagnes qui sont presque inaccessibles. Sur le cbemin, j'ay vu en passant de petits villages qu*on appelle Diano , Cervo , Andora et Langueglia , d'ou je suis arriv^ k Alassio , ou j*ay est^ re^u par le major de Tescadre de M. de Genturion , diez lequel j ay log^.
Du g man. — La gal^ estant partie de Monaco apr^ minuit, elle a paru h Alassio ce matin, et, estant remont^ dessus ce mesme jour, apr^ avoir costoy^ Albenga, Geriale, Boi^etto, Loano, qui appartient au prince Doria, et la. place de Finale, qui appartient aux Espagnob, j*ay est^ h Vado pour voir la forteresse que les G^ois y font bastir. Elle est en partie bastie dans la mer, sur des caissons, et en partie sur terre; c'est un pentagone rdgulier presque achev^ pr^sentement. De Vado je suis venu coucher k Savone, ou j*ay est^ rejoindre la galore que j'avois envoy^ devant, m*estant mis en feiouque pour voir plus ays^mcnt cette nouvelle place que les G^nois font bastir depuis quelques ann^ avec tantde soin et de diligence. Le port de Savone, ou j ay rejoint la galore , est tr^bon et seroit encore bien meilleur si les G^nois ne faisoient tout ce qu'ils penvent pour le d^truire et pour Tadiever de combler, de peur que celuy-I^ ne fasse tort k ceiuy de Gines, qui ne s^auroit jamais estre ni si seur ni si bon.
Du 10 man. — Je suis party ce matin, avant le jour, de Savone, et, costoyant la riviere de G^nes, qui est la plus belle chose qu*on puisse voir h cause des petites villes, des palais et des belles maisons qui sont sur la coste, je suis venu a la vue de Saint- Pierre d' Arena , qui est un petit village aux portes de G^nes , du cost^ de la mer , oil sont la plus grande partie des maisons de plaisancedes Giooia; ieur ville, situ^ sur le penchant d'une montagne, est bastie avec tant de magnificence , la grandeur de son port, la longueur et la force du m6le qu'ils ont hasty dans la mer en rendent Tabord si agr^hle de ce cost^, que Ton ne pent rien imaginer de plus beau. On voit mesme avec quelque ^tonnement, en y arrivant , Testendue des nouvelles murailles etdes fortifications que les G^nois ont £ut fiEure pour eufermer dans Ieur ville toutes les pointes des rochers et des costeaux qui la dominent, ayant est^ obliges pour cela de gagner jusqu'au sommet de la montagne et d'enfermer leurs anciennes fortifications par une enceinte de plus de six lieues de tour.
En arrivant k G^nes, j*ay este re^u, avant que d'entrer dans le port, par un cousin germain de M. de Centurion, qui est venu au-devant de moy avec MM. Doria, le chevalier de Lomellini, MM. Grimaldi et Bajadone.
En entrant dans le port, j'ay est^ salu^ par tons les navires fran^ois qui s'y sont rencontre, auxquels j'ay rendu le salut; et ayant ensuite salut^ la place, Testendard de la
capitane d*Espagne et celuy des galores de Gines , inon salat m'a este rendu de deux coups pour quatre que j'avois tir^, k cause que j'estois sur une galore particuii^re qui n'avoit aucun estendard et que je salnois des capitanes. Cette mesrae joum^, ayant mis pied h terre h Gtnes d'assez bonne heure, j*ay est^ voir T^ise des Th^tins, qui s'appelle Saint-Cyr, qui est fort grande et riche par la quantity de marbre dont elle est bastie. Le ddme et toute la voute sont peints k fresque de la main de Carion \ L*^ise est en croix, la nef divis^ en trois voAtes; la grande est divis^ de la petite par des colonnes de Tordre composite qui sont deux k deux, au-dessus desquelles est un entablement sans frise, d'ou naissent des arcs en dessus desquels r^ent la frise, la comidie et Tarchitrave. Les omemens des chapelles sont de marbre , ou toutes les r^es de Tarchitecture sont assez bien observe, ost^ que les firontons sont bris& pour y mettre des armes.
De 1^, j'ay est^ aux J^uites, ou T^ise est tranche par la quantity et la difference des marbres, mais pas si belle que Saint-Cyr, k cause de la confusion avec laquelle elle est bastie; elle est en croix avec cinq dAmes. Les arcs sont sur les impostes et les pilastres sont entre deux; quatre colonnes portant le mesme entablement font Tomement de Tautel. C'est une mani^re fort belle , si les pilastres n*eussent pas est^ plus grands que les colonnes , ce qui donne de la disproportion et fait paroistre Tentablement trop petit; la voAte est peinte k fresque de Carion. Dans Tun des autels de la croix est un grand tableau du Guide *, d'une Assomption de la Vierge , dont la gloire est une des plus belles choses qu'on puisse voir. La Vierge est vestue de blanc et le fond rougeastre plus brun. II y a quantity d'anges et les douze apostres en bas. U y a Yis4-vis de ce tableau, k Tautre costd de T^ise, un autre, de Rubens^, qui est un saint Xavier qui ga4rii un possM^. Les deux autels ou sont les tableaux dont je viens de parler sont bien plus beaux que le reste de T^ise, parce quails sont de mari)re blanc, bormis les fusts des colonnes, qui sontd'une autre sorte de marbre. Au haut de cette ^g^ise, il y a une galerie de menuiserie dor^ ou le doge de la R^publique ^ vient quelquefois k la messe et au sermon , le palais ou il loge estant tout procbe de 1^. Dans la sacristie il n*y a rien de remarquable qu'une grande quantity d'argenterie assez mal travaiU^.
De r^^ise des J^uites je fiis ^ celle de T Annonciade , qui n'est pas encore adiev^. Elle est bastie par la maison de Lomellini, faite en croix, avec un d6me qui est point k fresque de la main de Carion. Pour le corps de T^glise , il est de marbre blanc, bormis les cannelures des colonnes, qui sont de marbre rouge. L'ordre est compost. Les colonnes servent avec Tentablement d'imposte aux arcs au-dessus desquels est le grand entablement. Le chcBur de cette ^glise, aussy bien que celuy des Tb^tins, est derri^ Tautel. qui est isoM. II y a dans une cbapelle k droile, au cost^ de Tautel, de tr^belles colonnes torses faites d'un marbre ressemblaQt k Tagate. De ce mesme cost^ encore , il y a une cbapelle de saint Louis, que les Frangois y ont fait faire et qui est assez belle.
De cette ^glise de TAnnonciade , je fris dans la grande rue de G^es qu'on appelle Strada Nuova ; eHe est tr^longue et tr^large et a est^ bastie par le Galeazzo Perugino *. Les palais qui sont de Tun et de Tautre cost^ de cette rue sont tous de marbre et superbement bastis.
Le premier dans lequel j'entray (ut celuy de Spinola , ou , apr^ avoir mont^ quelques
* Giov. Battisla Carloni, neen i585, mort * G'^tait alors Dominique Gontarini, du en i68o. en 1659, mort en Janvier 1675.
* Guido Reni, n^ 4 Bologne, en 1676. * Galeazzo Alessi, n^ ^ P<5rousc en i5oo, mort en i6^s. mort en 1572.
* Rubens, n^ en 1677, mort en i64o.
degris qui s'S^vent ao-dessus de la rue, on trouve un ovant-logis peinl, qui conduit dans la premiere cour, qui esl cair^e et entour^ d'une ]oge soulenue par des colonnes combing d'ordre toscan. Entrant k gauche sous celte loge, on voit le grand escalier, qui monte a deux rampes qui conduisent k une autre loge sup^rieure tr^bien peinte et ferm^ de tous cost^s par des vitres. Au milieu de cette loge on rencontre la porte du salon de la maison , qui est tr^r^gulier et tr^-beau. Dn milieu de ce salon , quand on se toume du cost^ par oil Ton est entre, k travers la loge dont je viens de parler et la cour carr^ qui est au milieu de la maison , on voit un grand jardin en terrasse , qui, estant remply d Grangers et de tous les arbres qui croissent dans les pays chauds, fait le plus agr^able effet du monde.
De ce palais , je ius encore dans un autre palais de Spinola ou je vis plusieurs beaux tableaux , entre autres un de Paul V^ron^se *, du sujet de la Madeleine lavant les pieds k J^us-Christ; un autre petit tableau du mesme auteur, du Baptesme de saint Jean. J'y ay vu encore deux tableaux de B^n^ette ', un du Bassan \ et une tapisserie Ir^ magniGque et brod<^ d'or qui a servy de couverture de mulcts, ou sont jnises toutes les armes des maisons qui sont alli^es k celle de Spinola.
De \k , j'ay est^ voir le palais de Francesco-Maria Balbi , ou j ay vu quelques tableaux assez beaux ; un grand portrait k cheval fait par Van Dyck ^, et un autre portrait k demy-corps du mesme; un grand tableau du Bassan; une Samaritaine k demy-corps du Guerchin ^; un saint J^rAme du Guide peint de sa premise mani^re, et deux figures de femmes k demy-corps peintes de sa demi^re.
De ce palais, j'ay est^ hors de la vieille enceinte voir celuy du prince Dona, dans le jardin duquel j'ay est^ pour voir la communication que Doria avoit auti^efois dans le port; il pouvoit sortir et entr^r dans la nouvelle enceinte k toutes les heures qu'il luy plaisoit, ce qui a est^ retranch^ k cette famille, la puissance de laquelle la B^publique a eu sujet de craindre. Comme je ne montay point dans le haut de ce palais et que je ne vis que le jardin , je ne vis aussy autre chose qu'une grande voli^re , qui est ^ un des bouts, dans laquelle il y a des arbres fort beaux qui sont converts avec du fil de Richard \
De ce palais, j'ay est^ hors la ville a Saint-Pierre d' Arena, oii j ay vu deux maisons de campagne assez belles , pour les eaux et pour le nombre d'orangers et de citronniers dont elles sont remplies.
Du tnercredy, u mars, — J'ay est^ ce matin au D6me\ qui est une ^ise antique bastie a la gothique; aussy n y ay-je remarqu^ de considerable qu'une figure de marbre de saint Jean , qui est de Jean Langelo. Le choeur de cette (^glise est k cost^ de Tautel. De l^ , j'ay est^ k San-Stefano , ou j'ay vu le tableau du grand autel , qui est de Jules Remain • et qui repr^ente un saint Etienne lapid^.
De 1^ , j'ay est^ k Tarsenal et k la darse ou Ton bastit les galores . et j'ay vu la darse
^ Paolo Galiari,dit Pau2 FtfTon^fff, ne 4 Ve- * G. F. Barbieri, dil le Guerchin, ne en
rone en iSaS, mort en i588. i^Qif morten i666.
* Benedetto Gastiglione, dit le Grechetto • Fil d'archal; on disait a celte ^poque fil et le BMdette, n^ 4 G4nes en i6i6, mort de Richard.
en 1G70. ' Cetle eglise est aussi appel^e Sainl-Lau-
^ Giacomo da Ponte, dit BasMano, n^ en rent.
1 5 1 0 , mort en 1 599. ' Giulio Pippi , dit Jules Romain , x\6 a Rome
* Van Dyclc (Anloine), n^ en 1.598, mort en 1^92, mort en i5/i6. pn t66o.
ou sont celles d'Espagne et de G^nes. (// sera fait une descriptiim partkuUhre des danes en parlant de la force maritime des Ginois^.)
Dujeudy, is mars, — J'ay est^ ce matin h un autre paiais Balbi ou j'ay vu de tr^ beaux tableaux, entre autres une grande Judith de Paul V^ron^; deux beaux tableaux du Bassan, deux de Benedetto Castiglione, deux du Palme*, et le portrait du Titien' peint par luy-mesme.
De ce paiais, j'ay est^ h Thospital g^n^ral, qui est un grand bastiment avec quatre grandes cours et une croix au milieu qui le composent. On le bastit entre deux montagnes qu'on coupe k mesure qu on y travaille , se servant de la pierre qu'on tire de la montagne pour la mettre dans le bastiment. On fait travailler dans cet hospital toiis les pauvres mendians et tons ceux qui n ont pas de quoy vivre, Levant les jeunes enfans d^ pauvres pour leur apprendre des metiers.
De eel hospital g^n^ral , j'ay est^ h la Madone de Carignan , qui est une ^lise baslie par la famille de Sauh. Cette ^glise est tr^belle et est en petit ce que devoit eslre Saint- Pien*e de Rome, ayant est^ bastie sur le premier module qu en avoit fait Michel-Ange. Elle est toute bastie de marbre blanc, avec un tr^s-beau d6me au milieu, au has duquel , entre les pilastres qui le soutiennent, on voit quatre grandes niches, dont il y en a desj^ deux remplies de deux figures de marbre blanc failes par Puget *.
Le soir de cette mesme joum^e , j'ay est^ voir le cardinal Raggi *, qui m'a rendu la visite une heure apr^. Apr^ laquelle j'ay est^ voir Giustiniani et MM. de Sauli et de La Rov^re * ; ces demiers sont les deux gentilshommes que la R^publique m'a donn^ pour m'accompagner. Sur le soir de cette journ^e , j'ay encore est^ voir les cendres de saint Jean-Baptiste, qu'on montre avec grande c^r^monie aux personnes de quality qui passent en cette ville. On m'a fait voir encore , dans la sacristie du D6me , un bassin d'une ^meraude ou de matrice d'emeraude de 1 4 ou 1 5 pouces de diam^tre ^.
Du vendredy, iSmars. — Je suis party de G^nes h neuf heures du matin, et ayant est^ charg^ par le mauvais temps vis-^-vis de Porto-Fino , qui est environ h 3o milles de G^nes , j'ay est^ oblig^ d'y mouiller. En y entrant, la place m'a salu^ de tout son canon. Je luy ay rendu le salut. J'ay rencontr^ dans ce port le marquis de Bayonne, g^n^ral des galores de Sicile. R estoit avec la capitane et la patronne de son escadre; j'ay salu^ son estendard et il m'a rendu le salut aussytost.
Du samedy, ili mars, et du dimanche, i5. — Je suis party de Porto-Fino ce matin avec un temps fort peu assur^ et ay gagn^ avec beaucoup de peine Porlo-Venere, d'ou j'ay envoy^ h Lend *, qui est un village sur les bords du golie de la Spezia , pour tascher d'avoir des chevaux et me rendre h Rome en diligence.
' Seignelay n^a pas donne cette description. ' Jacopo Palma,nd en i48o, mortem 548.
^ Tiziano Veceili, ou le Titien ,116 en 1/177, mort en 1576.
* Puget avail ^le envoyeen Italic par Fouquet. Apr^ la disgrace de son protecteur, il demeura k Gdnes, ou il a iaiss^ de nonihreuses statues. (Voir Marine, page 354.)
* Laurent Raggi, evdque de Catane, tresorier general de I'^lat ecclesiastique et intendant general de ses galores. Cardinal dcpuis 16/17. ^^^^ en Janvier 1 687, a V^ge de soixanle et quinzo nns.
^ La famille de La Rov^re a donn^ deux papes 4 ri&glise : Sixte IV ct Jules II.
^ Ce bassin^ connu sous le nom de Sacro Catino, passe pour avoir apparlenu k Salomon. D'apr^s la tradition, c'esl dans ce vase que Jesus-Christ aurait mange Tagneau pascal avec ses disciples. II fut rapports de C^r^e par les Genois, en 1101. Ayant ^16 transport^ a Paris en 1809, on reconnut que c*^lait lout simplement du verre de couleur.
• Leric! est k quinze kilometres de la Spe-
Dumardy, ij mars, ^ Je suis descendu k ierre aujourdliuy. J*ay laiss^ la galore k Porto- Venere et suis venu h Lerici , d'ou , estant mont^ a cheval , je suis venu coucker h Massa, auquel lieu ii ny a rien de considerable que les carri^res de marbre blaoc qui sont dans ces montagnes \ dont on fait venir le raarbre en France.
Du mereredy, 18 mars. — Je suis party aujourd'hny de Massa et suis arriv^ h midy k Lucques. Les environs de cette ville sont tres-beaux , et comme le terroir de cette r^publique est tr^petit, il est cdtiv^ avec un soin tout ^ fait particulier. La ville est fortiiQ^ aussy r^guli^rement qu'il est possible. EUe est environn^ de onze bastions revestus de briques dont tout le sommet, dans tout le tour de la ville, est entoun^ d'une tr^bdle allde d'arbres. Les foss^ de la ville sont sees , revestus aussy de briques. Le dedans de la ville n'a rien de considerable, et il n'y a ni ^glise ni bastiment qui m^rite la curiosity.
Dujeudy, ig mars, — Je suis party de Lucques et suis venu disner k Pise, oil je n'ay vu qu'en passant cette ville , me r^servant k voir demain ce qu il y a de remarquable.
De Pise, je suis venu coucber k Livoume, oil j'ay eu encore le temps en y anivant de voir la statue du grand Cosme de M^dicis , qui est tout devant la darse ou Ton met les galores; elle est de marbre blanc, mise sur un pi^destal de cette mati^re, sur lequd et au pied de la statue on voit un amas d'armes des di£ferentes famous. A chaque coin du piedeslal dn voit un esclave attach^; les figures de ces quatre esclaves sont de bronze, et repr^sentent un p^re et ses trois enfans. II n'y a rien de plus beau que le sont ces figures-1^. Apr^s les avoir considerdes longtemps , je me suis venu retirer chez le Cheri- Bey (?), qui m'a log^. C'est un Turc de nation qui estoit autrefois tefterdar du Grand Seigneur, c est-h-dire maistre de la douane de Constantinople; il se retira avec beaucoup de richesses en chrestient^, craignant que le Grand Seigneur, qui avoit fait estrangler son fi'^re, ne luy fist le mesme traitement. II vint en ce temps-1^ surlescostes dltalie, et, apr^ avoir demands protection au Grand-Due, il s'esl retir^ k Livoume, ou il a basty une tr^-belle maison k la mani^re turque et fait le Grand-Due son heritier. L'apparlement des femmes est s^par^ de celuy des hommes. II a des bains tr^s-propres et tr^scommodes, et il m'a log^ et traits fort magnifiquement.
Du vendredy, jio mars, — J'ay vu ce matin k Livourne, avant d'en partir, la darse des galores du Grand-Due , qui est un grand espace carre ou peuvent demeurer, avec les cinq galores que le Grand-Due y tient toujours et qui composent son escadre , une centaine de petils bastimens, n'y ayant pas assez de fond pour les grands vaisseaux. On fait le lour de cette darse sur des quais assez larges. De la darse, on soil sur le port de Livoume , qui est k couvert d'environ a milles de long par un m61e qui est basty dans la mer. On s y prom^ne en carrosse fort ays^ment; il est mesme si large que six carrosses y pourraient aller de front. On voit de Tautre cost^ du port, quand on est an bout du mAle, le reste de Tancien ra61e qu on appelle le m6le de Pise, et qui est k present tout k fait dans Teau, mais qui ne laisse pas que de rompre la mer. Du coste du nouveau port et aupr^ du nouveau m6le , il y a une haute torn* de marbre dans la mer, qui est le fanal.
En rentrant dans la ville de Livoume et en sortant du m6ie, il y a une citadelle de quatre bastions r^guliers environn^e d'un foss^ qui est plein d'eau de mer. La ville de Livoume est d'ailleurs bien forlifi^e , environn^e de cinq bastions. A un de ses autres bouts, du coste de la terre, il y a une autre citadelle k bastions aussy forte que celle du cosie du port. J'ay vu encore , avant que de sortir de Livoume pour m'en retourner
' 1.0s famcusos rarrieres de Carrare.
h Pise, le bagne, qui est I'hospita] ou sont enfeniK^ les for^ts; c^est un bastiment de figure carr^e avec cour au milieu; les formats sont disperse par chambr^es et sont nourris en ce lieu-lli comme s'ils estoient dans la galore. Du bagne, j'ay est^ voir la principale ^glise de Livourne, qui n*a rien de beau ni de remarquable qu'un portique agr^able qui est au devant de la grande porte; de cette ^glise, j'ay est^ voir la synagogue des Juifs, qui est, li ce qu'on dit, la plus belle qui se puisse voir daus TEurope.
Apr^, je suis party pour m'en venir h Pise, ou j'ay eu encore le temps de voir, sur le bord de TAmo, Tendroit ou le Grand- Due fait bastir ses galores; il y a sept reraises pour mettre les galores k convert, au bout desquelles il y a un grand magasin pour mettre tout le bois n^cessaire.
Du samedy, fk i mars. — J*ay employ^ la mating de ce jour ^ ce qu'il y a de plus considerable dans Pise, que la riviere d'Amo partage en deux. G*est en premier lieu un pont tr^-bien fait, qid est,h cequ'on dit, du dessin de Michd-Ange; ensuiteje vis le D6me, qui est T^glise cath^drale, fort grande et bastie de marbre blanc, d un goust barbare ^ la v^riie, mais qui commen^oit pourtant desjii k sortir du gothique '; eUe a este bastie il y a environ 5oo ans. Le dedans est fort ricbe, remply de beaucoup de fusts de colonnes antiques dont on a conserve quelques chapiteaux anciens. La plupart des colonnes sont de pierre de granit; les grandes portes de T^glise sont de bronze et gamies de bas-reliefs. Au devant du grand portail de I'^glise est le Baptist^re, qui est une esp^e de rotonde avec un d6me qui le couvre. La plupart des colonnes qui sont dedans sont antiques , de granit. Les vases ou les fonts qui sont au milieu sont de marbre, faits en grands bassins de fontaine.
En entrant h gaucbe est le Pergamo, ou chaire ^ prescber, de la sculpture de Nicolas Pisano *, contemporain des architectes de ladite ^ise. Le dessous du Pergamo est sontenu par cinq colonnes de diffi^rente bauteur, les unes de porphyre, les autres de marbre de diffi^rentes couleurs. Ces colonnes sont ajust^ par des soubassemens qui les rendent ^gales. Entre le Baptist^re et T^glise, h cost^ des deux, est un cimeti^re' enclos de quatre grandes galeries en forme de cloistre ferm^ par le debors, tout de marbre, pav^ de mesme, voAl^ par-dessous, avec plusieurs separations pour les sepultures des plus illustres families du pays. Toutes les quatre faces sont peintes. Les peintures sont a fresque et sont du Giotto ^, qui est un des premiers peintres de son temps qui a ressuscite la peinture. Les autres peintures sont d'autres peintres de ce temps-lli , qui est ^ peu pr^ Tan 1839. II y a un autre cimeti^e au milieu du cloistre, k ciel ouvert, qui sert pour les personnes de moindre qualite. II faut remarquer que toute la terre de ce cimeti^re est apport^e de la Terre-Sainte.
Au derri^re deTeglise est une grosse tour ronde de marbre blanc', qui sert de clocher, entour^e de huit galeries , soutenues par des colonnes isol^es. II est h peu pr^ de vingtcinq toises de haut; mais ce qu'il y a de particulier c'est qu il penche et qu'il sort bors de son centre ou de son plomb pour le moins de quinze pieds , sans qu il paroisse que ce grand corps de bastiment se d^mente en aucun endroit , ce qui fait voir qu'il a este fait pour pencher. II est de la mesme mani^e que lout le reste. II y a au devant du
* Le Ddme dale de 1073; le Baplisl^re, ' Le Gainpo S»nto, commence en 1378, dont parie ensuite Seignelay, a M commence termini en 1/16/i.
en ii53. * Bondone Giolto, nd en 1976, mort en
* Nicolas de Pise, n^ en celle ville au com- 1 336.
roencement du iiii* siMe, mort a Sienne vers * Le Gampaniie a cte b4li en 1 1 7/1.
clpcher et k cost^ de T^glise dont nous avons pari^, on vieux tombeau anliqae attache h ia muraille de cette ^lise, ou il y a autour un bas-relief admirable. Au devant du mesme tombeau et h cost^ de T^glise , il y a une colomie de granit ou Ton a ajout^ le chapiteau et la base, sur laquelle on voit un vase de marbre blanc antique, avec des figures en bas-relief tout autour qui sont merveilleuses.
II y a encore k Pise la maison des chevaliers de Saint-Etienne , qui est Tordre du Grand-Due. La maison est du dessin de Georges Vasari * ; vis-^-vis cette maison ou ce palais est une grande place ou est la figure d'un des dues de Florence, de marbre blanc, avec une fontaine. A cost^ est une ^glise pour les chevaliers de Saint-Etienne, toute de marbre blanc. La face en est tr^belle et tr^r^guli^re.
Voil^ tout ce qu'il y a de plus remarquable k Pise; la ville est tr^peu peupl^, qnoyqu'il y ayt une university, ^cole de droit et de m^decine. J'en suis party ce mesme jour, jeudy, et m'en suis venu coucher k la Scala.
Du dimanche, a si mars. — Je suis party ce matin de la Scala et suis venu disner k Poggibonsi; et de Poggibonsi j'ay est^ coucher k Sienne, oil j'ay eu encore le loisir de voir ce qu'il y a de remarquable. II y a une place assez bdle dans le milieu. Ce qu'il y a pourtant de plus beau est le Ddme, qui est une grmide ^ise avec un clocher tr^ haut, le tout hasty en marbre blanc et noir. J'ay vu d'assez belles peintures anciennes dans la Libreria*, Le pav^ du choeur de cette ^glise est admirable; il est fait de marbre de rapport blanc et gi*av^ comme un dessin achev^; il est de Beccainmi^, c^d[>re peintre. U y a dans la mesme ^lise une chapelle de marbre dans laquelle est le tombeau du p^re du pape Alexandre VII. Cette chapelle est tr^riche et d'un tr^s-beau dessin. II y a entre autres choses quatre niches dans lesquelles il y a quatre statues de marbre blanc, dont deux sont de Bemin ^, Tune d'un saint Jdr6me, et Tautre d*une Maddeine. La place de Sienne ^ qu*on appelle des Seigneurs, est une grande place ovale, au milieu de la ville. Le palais ou Ton rend la justice est k une des faces de cette place; il y a une fontaine assez grande avec un bassin de marbre blanc; autour de cette fontaine il y a dix ou douze figures en bas-relief qui ne sont pas mauvaises. C'est cette fontaine dont . . . ^ a pari^ dans ses ouvrages.
Du hndy, fkS mars, — Je suis party de Sienne ce matin, et suis venu disner k Torrinieri et coucher k Radicofani *.
Du mardy, ai mars. — Je suis party ce matin de Radicofani, et ay est^ disner k Aquapendente et coucher k Ronciglione.
Du mereredy, iiSmars. — Je suis party ce matin de Ronciglione, et ay est^ rencontrtf par les carrosses de M. le cardinal Antoine k Bracciano^ et suis venu coucher ce mesme jour, a 5 mars, k Rome.