AU CHEVALIER DE CLERVILLE
COMMISSAIRE GÉNÉRAL DES FORTIFICATIONS
Sceaux, 37 décembre 1670.
J'ay reçu vostre dépesche du 16 de ce mois, ensemble tous les mémoires que vous me marquez y cslre joints. Je vois que vous ne faites pas moins de diligence pour diminuer le prix des travaux à faire à Philipsbourg que vous n'en avez fait pour ceux de Brisach , afin d'en faire les adjudications au meilleur compte qu'il sera possible; sur quoy je vous diray qu'il me .semble que le défaut de plusieurs entrepreneurs pourra y apporter quelques difficultés, n'y ayant rien, comme vous le sçavez fort bien, si capable de les mettre à la raison, comme les rabais dilîérens que l'industrie des uns, plus grande que celle des autres, peut produire. Néanmoins, comme vous estes sur les lieux et que vous entendez mieux qu'aucun entrepreneur ce qui est à faire pour espargner sur le prix des matériaux el les journées des ouvriers, je me remets à la résolution que vous prendrez sur cela, ne doutant pas que vous ne fassiez tout ce qui sera possible? pour la solidité des ouvrages et l'économie des deniors du roy.
A l'égard de l'extrait des dix registres fourny par le nommé Frit 1 . commis par Saint-André pour faire la recette et dépense des deniers qui ont esté fournis pour les travaux, je vous liens trop habile pour avoir de la difficulté à en pénétrer à fond la consommation; d'autant plus qu'ayant ces
1 Frit était maître clerc du greffier do Brisach en i664 , lorsqu'il devint connu» el caiwierd« Saint- André.
registres entre les mains, vous pouvez facilement examiner sur les toisés que vous pouvez faire faire desdit* travaux , si l'argent a esté employé suivant qu'il est porté dans lesdits registres.
Je ne laisseray pas de vous avouer que tout ce que vous me dites me fait voir bien de la confusion, des apparences, et mesme des vraisemblances très-fortes de mauvaise conduite. Il n'y a qu'une seule chose qui me fait douter quelle soit en effet, qui est l'abandonncmcnt de tous les livres de comptes de Saint- André, qu'on vous a mis entre les mains, parce que l'on pouvoit assurément désavouer qu'il y en eusl, ou les retenir sans vous en donner avis, n'y ayant apparence qu'on les pust demander, d'autant qu'il n'est pas ordinaire aux entrepreneurs d'en tenir; ce qui me fait croire qu'il n'auroit pas fait une faute si grossière et sans exemple, s'il y avoil véritablement de la mauvaise conduite. C'est sur quoy j'attends vostre sentiment, afin d'en estre plus particulièrement informé.
Je ne sçais si je me trompe, mais il me semble qu'ayant ces registres entre vos mains et estant sur les lieux , vous avez trop de pénétration pour ne pas découvrir à fond tout ce qui s'est passé \
(Depot des fortification». M s». noô, 1670, fol. .la 1.)
1 Dca ordres aussi formels mettaient Clerville dans une bien fausse position. D'un côté, il voulait faire son devoir, mais d'un autre, en le faisant, il tremblait de découvrir la culpabilité de l'intendant; aussi écrivait-il à fi©l- Iwrt , le 1 6 décembre :
Je ne me sçaurois empescher de craindre que si d'une chose à l'autre vous me pousses toujours dans de nouvelles recherches, je ne rencontre que ers gens-là (Saint-André et Frit) aycnl fait quelque fraude qui puisse retomber sur M. l'intendant par le raulionnement de leur intégrité dans lequel il persiste nonolwtant tout ce qu'un luy en peut dire, et qui vous puisse fascher vous-mesme par plusieurs considérations. Aussv, comme ce me ■croit dans mes vieux jours une tache trèshonteuse d'avoir sexvy d'instrument à vos déplaisirs et a ceux des vostres, après que j'ay servy d'exemple d'une fidélité inviolable pour vous à tout le monde, je vous conjure trèsbumblement de vous vouloir contenter que je vous aye fait voir par des signes asset visibles ce que vous avici à scavoir en gros pour prendre les mesures que vous avex à prendre pour les affaires de deçà; au surplus, de me vouloir émiser »i je ne m'applique plus qu'.i r,<
qui pourra estre de la justification de mondit sieur l'intendant et à ce qui devra désormais avancer icy le service du roy. Car du reste si je voyois (pie les choses allassent pins au-delà, j'aimerois mieux me retirer pauvre et malheureux dans quelque coin fort reculé que d'estre accusé d'en avoir fait aucune |cbose] contre mou honneur, en faisant par quelque raison d'obéissance que ce soit plus que je ne dois contre celuy [l'honneur] îles vostre*. Knfin, n'ajoulei plus rien s'il vous plaist aux déplaisirs que j'ay d'estre icy, obligé de présenter, à toute heure, du poison à une personne qui traite fort civilement avec moy, ni à la peine que j'ay d'avoir toujours l'esprit guindé entre mon devoir envers le Roy et mon honnesleté envers elle. D'autant moins que je suis présentement si fort abattu de loule sorte, de fatigues de corps et d'esprit que, si peu que les grâces que j'attends toujours du Boy, par vostre entremise, tardent a me consoler, je crois que je perdray le sens aus&y bien que le repos . . . ^
Enfin, le 3o décembre, Clei ville ajoutait encore :
"Je ne doute pas que vous ne vous étonniez pourqii») je ne vous récrive pas et pniir-
KOKTIFICATIONS.
INTENDANT D'ALSACE
Paris, 3 janvier 1 67 1 -
Je vois, par ce que vous et le chevalier de Clerville m'écrivez, en quelle horrible confusion ont esté conduits les travaux et maniés les deniers de Brisach et Philipsbourg. Je vous a y écrit et tant de fois et si fortement sur re sujet, (jue je n'estime pas nécessaire de vous en parler davantage.
Je vous diray seulement entre nous deux que vous n'avez jamais esté capable d'estrc intendant de deux places aussy considérables que celles-là, ni mesmc de toutes autres, et que vous n'en avez jamais eu les principes, ni ne vous estes appliqué à 1rs apprendre. Dieu veuille qu'il n'y ayt rien autre chose à tout ce que je vois !
A l'égard du soulèvement des paysans de Schlalten, je ne puis pas comprendre que vous ayez souffert que les entrepreneurs des travaux ayent pris tous les bois qui leur ont esté nécessaires, sans les payer; toutefois, cela n'est qu'une petite partie du désordre des affaires que vous avez conduites '.
Je donneray ordre au trésorier des fortifications de renvoyer prompte • ment à Brisach le sieur Sajjeot 2.
Lin intendant habile ne tomberoil jamais dans l'inquiétude où vous estes
quoy je vous remets le soin de rompre une fll«c<? que peut-cslre vous estimez que je devrais rompre le premier, et que j'ay toute sorte de fan II lé à rompre. Mais quoyque je me sois «lo*jo donné f honneur de vous dire que j'ay eu besoin d'une adresse laborieuse, pour me conserver dans le tempérament honneste au moyen duquel j'ay pu jusqu'à celle heure trouver icy la commodité de servir le Roy, sans choquer ni l'autorité, ni l'humeur de M. l'intendant , j'y rencontre présentement d'autant plus de peine qu'il connoisl, par ce que tous iuy mande! louchant mes doutes et le* plaintes que je prends quelquefois la liberté de tons faire du désordre que je trouve dans les comptes de ses gens, l'inflexible autorité que je garde pour l'observation de vos ordres au milieu des respects qne je rends et fais partout rendre aux siens. J'ay sujet d'appréhender qu'à l'arrivée du prochain courrier il ••u prenne de nouveaux ombrages de moy qui l«- porlawnl à quelque chose dont il arrivas!
[jue fasebeux scandale qui me mettrait au désespoir et qui pourroil aussy vous faucher de vo>treeosté. Enfin, j'ose croire que ce n'e>t pas à rnoy à Iuy contredire de droit fil , ni à donner pour ainsy dire des démentis aux opinions qu'il soutient et qu'il atteste avec beaucoup de chaleur. Si r'estoit un autre homme que Iuy j'agirais bien avec une autre vigueur que je me permets de faire; vous sçavczà quoy l'amour et la vénération que j'ay pour vous m'obligent à son égard. Je vous serais mesme bien obligé si vous vouliez trouver bon que je me récusasse comme estant trop attaché aux intérests de toute voslrc famill*' . . .* ( Son Colberly vol. n5, fol. 58 et 73.)
1 Les paj sans du Schlalten venaient de repousser, les armes à la main, les entrepreneurs de Brisach, qui, depuis quatre ans, allaient couper dans leurs forêts les bois nécessaires pour faire les pilotis des fortifications . sans leur payer la moindre indemnité.
1 Commis du trésorier des fortifications.
hii FORTIFICATIONS.
de trouver des décharges: il faut qu'il se mesle seulement de donner ses ordonnances, et ensuite c'est au trésorier à tirer ses déchargés, à mesure qu'il paye.
Je vous ay écrit plusieurs fois de faire signer au chevalier de Clerville les mémoires de la dépense et des ouvrages faits dans les places d'Alsace ; mais comme je vois que vous n'en voulez rien faire, je crois inutile de vous en parler davantage.
(Dépôt de* fortifications, Mu. 906, 1671, fol. 3.)
INTENDANT D'ALSACE
Paris, 10 janvier 1671.
Pour répondre à vostre lettre du 3i du mois passé, je vous tliray seulement que je n'ay encore vu que vous seul d'inlendan', depuis que je suis au monde, qui avt travaillé autant que vous faites à la justification d'un entrepreneur aussy fripon que Saint-André.
Après cela, je me conlentcray de vous répéter ce que je vous ay desjà dit beaucoup de fois, qui est que je ne jugera y pas s'il y a de la mauvaise conduite en vostre fait; mais au moins jamais homme n'a tant trouvé d'expédiens que vous pour le faire croire. Vous pouvez penser le déplaisir que j'en ay, et avec quelle passion je souhaite que tous ces soupçons se trouvent mal fondés. Pour cet effet, travaillez incessamment, ainsy que je vous l'ay si souvent recommandé, à faire voir, clair comme le jour, l'employ utile des deniers du roy destinés aux travaux des places d'Alsace; et comme vostre principale affaire est celle-là , vous ne devez point penser à revenir icy qu'elle ne soit terminée, qu'il n'y ayt des amas de matériaux considérables, et que l'on n'ayt commencé à travailler aux ouvrages, en sorte que pendant vostre absence ils puissent s'avancer comme si vous estiez sur les lieux.
J'ajoute seulement ce mot pour vous donner avis que j'envoye un ordre au sieur de La Neuvelle de faire arrester Saint-André, et de ne luy laisser que la liberté de rendre compte de l'employ des deniers qu'il a reçus.
( Dépôt de* fortinValiofl». Mm. «o5, 1671. fol. 6 )