XLV. — PELLISSON A COLBERT
Le dessein dont j'ay eu l'honneur de vous entretenir, quoyque asses confusément , seroit d'écrire toute cette dernière guerre ».
Je n'entendrois pas que ce fust en forme de journal , ni de relation , ni de simples mémoires, ni d'éloge ou de panégyrique, qui sont tous caractères et styles différons, qu'il faut bien distinguer. Ce serait plutost comme une grande histoire à la manière de Tite-Livc, de Polybe et des autres anciens.
Il faudrait représenter dès l'entrée Testât de toute l'Europe , et particulièrement celuy des deux royaumes de France et d'Espagne. C'est un beau champ pour parler en abrégé de toutes les vertus du Boy, et pour faire bien concevoir sa grandeur en toutes sortes , par la secrète comparaison que le lecteur feroit luy-mesme de Sa Majesté avec tous les autres souverains.
Il faudrait ensuite expliquer les causes de la rupture et les justes prétentions du Roy, non pas en avocat, mais en historien : un récit sommaire, mais fort digéré et fort estudié, des raisons que les deux couronnes allèguent, écrit en termes choisis et réduits au terme du sens naturel, feroit entendre aux personne» les moins éclairées ce que les plus habiles ont peine à démeslor dans de gros volumes. On réfuterait sur la fin, mais toujours dans ce style de narration, les principaux fonderoen» du liouelierd'E*tal\ qui est l'ouvrage d'un habile homme, et qui fait beaucoup de bruit chex lesealrangcra.
Tout cet endroit-là , comme il demande quelque ODurtoissauce, et qu'il y faut également éviter la longueur et l'obscurité , ne seroit pas le plus aysé : j'y ay pourtant fait asaex de réflexions ; j'espérerais d'en sortir à mon honneur.
1 Nmi» donnons la data de 1G71 a cette pièce, parce que ce ne fut qu'après avoir abjuré la religion protestante, le 8 octobre «670, que Pellis- «on fut chargé d'écrire l'histoire de bouts XIV.
' Il s'agit de la guerre contre l'Espagne, qui avait pour objet la revendication des droits de h
Heine sur le* Pays-bas. — Commencée le tfl mai • Cfi7. elle fut terminée le » mai 1668 parle traité d'Aix-la-Chapelle.
' Ijt tUwclirr A'fitm et Af justice, ouvrage écrit . en 1<»67, par le baron de Lisola en réponse 11
\PPKNIMCE.
Ensuite il faudrmt travailler à ce qiw* peu d'historiens modernes oui sçu bien faire, H presque |mn un lie nos François; l'esl-à-dire qu'il faudrnil fuir»» connoislre le» ailleurs principal!! en cette guerre, comme si l'on supposwit que (^ersonno ne les connut encore. Car on écrit pour la postérité
Ces manières de portraiU ou caractères, quand il* font bien touchés, qu'ils ne sont ni en trop grand nomhre, ni tout d'une Mille, mais disperses et placés avec quelque art et quelque diversité, produisent un effet admirable, f» est un des grands seereU pour rendre I histoire animée ■ et pour einpescjier qu'elle ne languisse, ni ne dégouate jamais, L'esprit du lecteur, quand il s'est une fois formé ces différentes idée», et qu'il voit ensuite chaque personnage remplir la sienne, s'en fnil un spectacle livs-délirienx.
Entre tous ces caractères, celny de Sa Majesté doit éclater. Il faut louer le Roy partout, mai* pour ainsy dire sans louanges, par un récit de tout de tout ce qu'on luy a vu faire, dire et penser, qui paroisse désintéressé, mais qui soit vif, piquant, et soutenu , évitant dans les «pressions tout ce qui tourne vers le panégyrique. Pour en estre mieux cru, il ne s'agit pas de Iny donner là les épi thé te* et h» éloges magnifiques qu'il mérite, il faut les arracher de la bouche du lecteur par les choses mesmes. Plularque, ni Quinte-Curcc n'ont point Joué Alciandsc d'autre sorte, et on l'a trouvé bien loué. Il serait à souhaiter, sans doute, que Sa Majesté approuvas! et agréas! ce dessein, qui ne peut presque se bien exécuter sans elle. Mais il ne faut pas qu'elle paroisse l'avoir agréé ui seu , moins encore commandé.
L'histoire passe beaucoup de circonstances que le journal et les mémoires rapportent. Elle ne se met point en peine île combien de pas la tranchée a esté avancée , et quels régimens sont entrés en garde chaque jour, quand cela n'a rien produit d'extraordinaire. Mais en récompense elle fait valoir bien des petites choses que le journal et les mémoires ont accoustumé de négliger. Tout ce qu'elle rencontre de grand , clic le met dans un plus beau jour par un style plus noble , pins composé, qui renferme beaucoup en peu d'espace, et où il n'y a point de paroles perdues.
Les réflexions courtes et sensées, les discours particuliers, les harangues militaires, les motifs secrets, les inlérests des princes, les négociations, les conseils, les divers sentimens du public, le» descriptions agréables des pays, des villes, des peuples et de leurs mœurs, des campemens, des travaux, des marches d'armées, tout y trouve sa place. Si l'on ne sçait fondre et allier tout cela ensemble en un corps solide plein de variété, de force et d'éclat, peindre plulosl que raconter, fairvoir à l'imagination tout ce qu'on met sur le papier, attacher par fa ses lecteurs et les intéresser à ce qui se passe, ce n'esl plus histoire , c'est registre, ou chronique tout au plus '.
( L#ttrw aittorieuss dt M. Ptlhtmm, III, ati, Paris, 17*9.)
1 ' Pour moi , disait Boileau . je crois plus les historiens sur les vices des homme? que sur leurs vertus; et quand on écrit la vie des gens, il ne faut point les ménager sur ce qu'ils ont de criminel ; rets gagne créance pour le bien qu'on dira déni. J'admire M. Colbert, qui ne pomoil souffrir Siiélonn , poire que Suétone ovoit révélé la turpitude des empereurs; c'est par li qu'il doit être recommandable aux gens qui aiment la vérité. Yonlex-vou* qu'on vous fasse des portraiU de fantaisie , comme en ont tant fait la Scudéri et son frère T Au reste dans la vie des hommes
célèbres, il faut relever jusqu'à leurs minutie*, comme n fsit Plutarque ; il n'y a non qui intéresse tant le lecteur, et cela vaut mieux que toutes er* réflexions vague* que font tous nos historien' C'est par les lai ts que les hommes sont louable* nu hlunubles ; ainsi ce sont les faits qu'il (sot soigneusement recueillir, et surtout ne point s'sppesantir snr la morale, qui sent plus le prédicateur que le narrateur.» (Uokeana , ou £*treftffu de Monchesnay avec i nu leur, Amsterdam. i7As. p. M.)
XLV",S. — LETTKKS PATENTES