‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 2)Chapitre 4 sur 470 · LES ACADÉMIES · texte numérisé non relu

LES ACADÉMIES

Les institutions académiques ont de tout temps soulevé de vives critiques. On leur a reproché «l'imposer des formes convenues et trop régulières; on a soutenu qu'avec moins de préoccupations intéressées dans certaines questions esthétiques ou philosophiques on aurait comme contre-partie plus d'originalité. Cela dit. et sans parler des émulations généreuses qu'excitent les académies, il faut bien reconnaître que l'originalité a ses excès, qui sont la bizarrerie, l'excentricité, et qu'après tout les entraves dont on se plaint n'ont guère gôné l'art et l'esprit français dans leurs allures.

La création de l'Académie des inscriptions et médailles, de l'Académie des sciences, de l'Académie de France à Rome, de l'Académie d'architecture, de l'Académie de musique, fut, si l'on examine l'influence de Colberl au point de vue des arts libéraux, son œuvre la plus considérable et la plus féconde. Ce n'est pas tout. L'Académie de peinture et de sculpture, fondée en 16/Ï8 par Mazarin, languissait; elle fut réorganisée sur de nouvelles bases. Enlin, des lettres patentes de 1676 autorisèrent l'établissement dans toutes les villes d'écoles spéciales. Admirateur passionné et parfois excessif de Richelieu, Colbert prit évidemment pour modèle l'Académie française déjà florissante, et qu'il combla de faveurs. Reconnaissante de la protection qu'il accordait aux lettres et aux lettrés, celle-ci lui ouvrit ses rangs. Le registre des séances de l'année ayant été perdu, on ignore les détails de sa réception. L'abbé d'Olivet a prétendu qu'on lavait exempté, par une faveur unique, du discours obligatoire; mais la Gazette de France du 3o avril 1667 rétablit les faits. «rLe qi du courant, dit-elle, le duc de Saiul-Aignan ayant été prendre le sieur Colbert en son logis, le conduisit en l'Académie lïauçoise, élablie chez le

tiv INTRODUCTION.

chancelier de France, laquelle l'avoit depuis longtemps invité à lui faire l'honneur d'être un de ses membres; et après y avoir été reçu avec les cérémonies ordinaires, il fit un discours à la louange du Roi avec tant de grâce et de succès qu'il en fut admiré de toute: cette savante compagnie.'» Enfin, un rimeur contemporain, digne successeur de Loret, dit au sujet de cette réception, qui fut un événement :

*Le duc de Saint-Aignan, qui joint de bonne grâce Aux beaux lauriers de Mars les lauriers du Parnasse, Et serl aux courtisans de modèle aujourd'hui , De la part de ce corps, i'alla preudre chez lui,

Et lu mena dans rassemblée

Qui d'allégresse fut comblée

De se voir un si grand appui.

Il y montra qu'en uotre laugue

Il savoit faire une harangue,

Et du beau style et du bel air.

Et preuaul notre charmant Sire

Four le sujet de son bieu dire.

Dessus un si beau texte ou le vit triompher. . . 1 n

L'année suivante, l'Académie française était admise, comme le parlement, à féliciter Louis XIV au retour de ses campagnes, privilège insigne auquel Colbert ne fut sans doute pas étranger. Quatre ans après, le chancelier Séguier, chez qui elle tenait ses séances, vint à mourir, et l'on se demanda où elle se réunirait désormais. Colbert accepta le titre de vice-protecteur, laissa au Roi relui de protecteur, et lui écrivit : » L'Académie françoise, quia supplié Vostre Majesté de la recevoir en sa protection particulière , demande où elle s'assemblera à l'avenir. H n'y a que le Louvre ou la Bibliothèque de Vostre Majesté. Le Louvre est plus digne et plus embarrassant; la Bibliothèque seroit moins digne jusqu'à ce qu'elle l'ust attachée au Louvre, el plus commode, -n — rr II faut assembler l'Académie au Louvre , répondit le Roi. Cela me paroisl mieux . quoyque

1 Ilibl.clel'Antcnal. Imprimé, i 1,80s'. Ldtre* en rrr$ à Madame.

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un peu incommode. * L'Académie alla remercier Colbert, et celui de ses membres qui porta la parole n'épargna pas. on peut le croire, les louanges à Louis XIV et à son ministre. Suivant lui, l'alliance des lettres et des armes n'était pas nouvelle; Alexandre, Ptolémée, César, Adrien, Cbarlemagne, Alphonse de Gastille seraient devenus illustres par leur mérite, à défaut de leurs exploits. crMais, dit-il, qu'un roy ayt assez aimé les lettres pour loger une académie dans sa propre maison, c'est ce que la postérité n'apprendra guère que parmy les actions de Louis le Grand. H ne se contente pas de nous accorder sa protection toute-puissante, il veut nous attacher à titre de domestiques1. 11 veut que la Majesté royale et les "belles-lettres n'ayent qu'un mesme palais, v — <rM. Colbert, .-continue le procèsverbal de la séance, donna une audience très-favorable à ce discours et répondit fort obligeamment qu'il ne s'étonnoit pas qu'une des plus éloquentes compagnies du royaume faisoit des complimens si éloquens, qu'il luy en estoit très-obligé, mais qu'il eust souhaité qu'elle l'eust traité avec moins de cérémonie et en qualité de confrère, sans l'appeler Monseigneur. Il ajouta que le Roy donnant un si beau champ qu'il faisoit à l'Académie pour l'exercer à célébrer les victoires qu'il rcmportoit sur terre et sur mer, il exhortoit tous les particuliers qui la composoient de travailler pour la gloire de ce grand prince, et que pour luy il tes assuroit que dans toutes les occasions où il pourroit servir une si illustre compagnie, il le feroit avec joye et avec plaisir *

Après les compliments, les aifaires. L'Académie française avait aussi les siennes : c'était l'achèvement du Dictionnaire, commencé depuis trente-cinq ans, et qui, impatiemment désiré, se faisait toujours attendre. Au mois de janvier 1673, Colbert, peu habitué aux lenteurs, imagina un expédient propre à abréger les relards dont le public se plaignait. Il lit accorder par le roi à la compagnie, outre ses frais de service et de copies, quarante jetons à distribuer,

' C'est-à-dire. d'après l'accoptiou «lu temps, .l'ofliciers faisant partie de sa maison. 1 Appendice, pièce xu\. rl note.

lvi • INTRODUCTION.

les jours d'assemblée, aux membres présents. Un règlement, inspiré par lui, statua que pour être réputé présent il faudrait arriver au lieu des séances avant l'heure prescrite et n'en sortir qu'après. Les jetons seraient répartis entre les membres présents, sans avoir égard aux absences , quelle qu'en fut la cause. « Aussytost que l'heure avant laquelle il faut estre arrivé sera sonnée, portait le règlement, le secrétaire de l'académie écrira les noms de tous ceux qui seront présens, sur son registre, et lorsque l'heure à laquelle on peut se retirer sera sonnée, il fera la distribution à ceux dont les noms se trouveront écrits et qui auront esté présens jusqu'à la fin, puis écrira combien il en a esté donné à chacun, et s'il en reste il l'écrira aussy.fl En remerciant Colbert, au nom de la compagnie, de l'intérêt qu'il portait à l'avancement du Dictionnaire, Charpentier lui avait dit : tr Si l'Académie achève le grand dessein qu'elle a entrepris, la postérité, qui en sentira le fruit mieux sans doute que nostre siècle mesme, n'ignorera pas que vous y avez eu une grande part, puisque nous avions absolument besoin de voslre secours pour combattre les difficultés qui nous restent à surmonter et qui se multiplient ordinairement lorsqu'un ouvrage de cette nature approche de sa fin. . . Nous espérons néanmoins d'en sortir heureusement, et nous ne devons pas mesme en douter, puisque vous voulez bien prendre le soin de ce travail académique, qui sans doute embellira la langue de ce royaume, et qui, peut-estre, aux yeux de l'avenir, tiendra sa place parmy les événemens remarquables de ce règne miraculeux *

L'impulsion portait donc sur tous les points et l'activité était universelle. Un autre académicien du temps, Charles Perrault, a dit au sujet de l'institution des jetons : «On travailla mieux, et dix fois plus qu'on n'avoit fait jusqu'alors2. i> Cependant, quelque

' Appendice, pièce 1.1. mie eouroiuic de laurier avec ces mots :

' VeWre* , liv. III. — U's jetons repré- .1 l'immortalité; et autour. firolectevr de

valaient, d'un coté, la lete ilti Roi. a\ec /' Académie française.

rcs mots : htui* le Grand; de l'antre roté.

SCIENCES. LETTRES, BEAUX-AKTS, BÂTIMENTS. lvii

empressement que mît l'Académie française à contenter Colbert, le Dictionnaire n'avançait pas, et un jour (h janvier 1 1>7^) que Segrais le remerciait d'une nouvelle faveur qu'elle avait reçue, il répondit : v Je n'ay eu aucune peine à obtenir du Roy vostrc privilège; il n'a fallu que le proposer, il a esté aussytost accordé; ce qui vous doit faire juger de l'estime que Sa Majesté a pour vostrc compagnie, et ce qui la doit presser de finir ce grand ouvrage du Dictionnaire qui est attendu avec tant d'impatience. Comme le public en recevra de l'instruction, plus de personnes seront capables de travailler à la gloire de ce grand roy. C'est à quoy vous devez vous appliquer, et vous devez croire qu'en général et en particulier je feray ce qui me sera possible pour vous servir '.a Ainsi stimulée par Colbert, l'Académie s'évertuait ensuite à mieux faire. «Ce samedy 3o juin, dit un procès-verbal signé par Mézeray, l'Académie, estant au nombre de dix-huit, a jugé, sur les remontrances de l'abbé Testu, que pour satisfaire à sa réputation et à l'attente du public, il estoit nécessaire d'aviser aux moyens de travailler encore avec plus de diligence à la révision du Dictionnaire. La chose ayant esté mise en délibération et mûrement discutée, il a esté résolu que dorénavant on s'assemblera trois fois la semaine, et que l'on travaillera à trois bureaux de quatre personnes, -n Une autre fois, le 6 juin 1 676, Colbert vint à une. séance, «loua le zèle de l'Académie pour l'accélération du Dictionnaire et l'exhorta à continuer avec la mesme ferveur, l'assurant que cela estoit fort agréable au Roy * line anecdote authentique se rapporte sans doute à cette visite imprévue du ministre. Il était arrivé pendant qu'on revoyait le motomt, qui donna lieu à des discussions de morale et de grammaire ainsi qu'à des définitions sur lesquelles chacun dut émettre son avis. <rM. Colbert, qui assista à toute la séance, et qui avoit vu l'attention et l'exactitude que l'Académie apporloit à la composition de ce Dictionnaire, dit en se levant qu'il estoit con-

' Appendice, pièce iaiii. — 1 Uni. note de la page 5A3.

lviii INTRODUCTION.

vaincu quelle ne l'avoit pas pu faire plus promptemenl, et sou lesmoignage doit estre d'autant plus considéré que jamais homme dans sa place n'a esté plus laborieux ni plus diligent1, i»

Dans ces encouragements donnés aux productions de l'esprit , les provinces n'étaient d'ailleurs pas complètement oubliées. Déjà, en 1663, il avait remis des fonds à Daniel Huet pour l'Académie de Caen. En 1 67/1,11 fit approuver la création d'une académie de vingt personnes à Soissons, à condition qu'elle enverrait tous les ans à l'Académie, française, pour la Saint-Louis, un ouvrage en prose ou en vers sur un sujet de son choix, et, l'année suivante, il assistait à la réception d'une députation de la nouvelle académie. D'autres compagnies se formèrent, de son vivant, à Arles, à Villefranche en' Beaujolais, à Nîmes, sur le modèle de celles qu'il avait établies ou perfectionnées. Quant au Dictionnaire, objet particulier de sa sollicitude, il n'eut pas la satisfaction de le voir publier. L'ouvrage ne parut qu'en 1 696 ; mais ses auteurs n'avaient pas oublié le ministre jadis si attentif à leurs travaux, et la préface montra, onze ans après sa mort, que le souvenir de sa bienveillance éclairée était encore vivant parmi eux.

Mais l'Académie française était la lille de Richelieu , et Golbert entendait se signaler autrement que par le perfectionnement de ce qui existait avant lui. Un habile antiquaire, Louis Douvrier, avait fourni au cardinal Mazarin diverses médailles. Récompensé par une gratification annuelle de mille écus, il poursuivit ses travaux sous l'inspiration de Colbert. Il entrait dans les vues du ministre de perpétuer par de belles médailles aux magistrales devises les événements d'un règne qu'il rêvait de rendre le plus fameux de la monarchie. Douvrier, consulté, lui répondit (13 août 1662) : crVous m'ordonnez de vous écrire mes senti mens touchant le dessein que vous avez de rendre immortelles les actions de nostre roy, et vous me faites conuoistre, en me choisissant pour ce grand ouvrage,

' Dictionnaire de l'Académie, Mil. de ttit) h, préface.

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que vous me vouiez donner quelque part à la gloire que méritent les actions de nostre maistre1.* 11 s adressa aussi à Chapelain qui, après avoir approuvé l'idée, ajouta lourdement, au sujet d'une histoire du Roi, dont Colbert se préoccupait déjà : «rLes gens propres à s'en bien acquitter estant si rares, je trouve périlleux d'en donner la commission à quelqu'un, et il n'y auroil guère que vous, avec toutes ces bonues qualités qui sont en vous, dont je voulusse répondre qu'il y réussist heureusement2.* Que pensa Colbert de la louange 1 11 est certain qu'il écrivit vers cette époque quelques chapitres d'une histoire de Louis XIV3. Quant à l'académie projetée, simplifiant son plan, il en réduisit les attributions aux médailles et inscriptions. Trois mois après, elle était fondée. On a des détails sur ses commencements par Charles Perrault, qui en fit partie avec Chapelain et les abbés de Cassagnes et de Bourzeis, renforcés d'un membre de l'Académie française, Charpentier, très en faveur auprès de Colbert4. Le iw février i663, ils furent convoqués chez le ministre, qui leur recommanda le secret et leur annonça qu'il les réunirait chez lui deux fois par semaine pour les consulter sur toutes les affaires concernant les bâtiments et sur les choses d'esprit et d'érudition. L'académie fondée pour arrêter les légendes des médailles que le Roi se proposait de faire exécuter devait nécessairement avoir la sienne. Elle fut frappée avec ces simples mots : tAcademia regxa itwcriplionum et numumalum instituta MDCLXIII. — Rervm geslarum Juki. •» Réorganisée par Pontchartrain en 1701, avec des attributions plus larges, portée à quarante membres, comme l'Académie française,

1 Jal , Dictionnaire critique de btofp-aphif el d'hittoire: Doovwbb.

' Appendice , Lettre» de Chapelain à Colbert, a' t.

1 Voir t. II, Finance*, pages 17 à 68.

' Pourquoi Louis Douvrier n'en fut-il point? On ne sait. Il continua , dans tous les cas, à travailler pour Colbert. et figura

sur la liste des gratifications des gens de lettres jusqu'en 1 680 , époque de sa mort. La fameuse devise : Nec pluribu* impor, ornée d'un soleil dardant «es rayons, lui est attribuée, et fut frappée en i663. On la trouve , a cette date , dans l'Histoire de Louis XIV |»r Bruxen de La Martiuiere.

t. III. p. 9/1.

t\ INTRODUCTION.

elle entreprit ensuite et elle continue depuis un siècle et demi la publication des collections les plus précieuses pour l'histoire nationale. La petite Académie avait, on le voit, bientôt grandi et conquis ses grades'.

Une intolérable prétention des maîtres es arts de peinture et sculpture, ne tendant à rien moins qu'à mettre en interdit tous ceux qui ne Taisaient pas partie de la corporation, avait motivé en 1 668 la fondation de l'Académie royale de peinture et de sculpture dont Charles Le Brun, un fils de maître pourtant, semble avoir suggéré l'idée. Les artistes avaient acclamé cette mesure comme une véritable émancipation. Si libérale et si bien réglée pourtant que fut l'organisation de la nouvelle académie, elle rencontra des difficultés sans nombre. Après quinze années de tiraillements occasionnés en partie par la rivalité de Mignard et de Le Brun, après l'insuccès d'un projet de fusion avec les maîtres, que prônait le doux Lesueur et que l'impétueux Le Brun repoussait absolument, après des embarras de toute sorte dont le protectorat de Mazarin et du chancelier Séguier n'avaient pu la préserver, l'Académie de peinture et de sculpture, entraînée par Le Brun, pria Colberl d'être son vice -protecteur. Le ministre, qui était prévenu, accepta, fit de sérieuses promesses, et déclara que cette dignité lui serait une obligation de travailler sans relâche à l'accroissement et à l'affermissement des privilèges académiques. A partir de ce jour, l'académie eut dans Charles Le Brun le plus despotique des maîtres. Le 1er janvier 1666, Colbert, à peine investi de la charge de surintendant des bâtiments, s'empressa de le nommer premier peintre du roi et directeur de l'académie. L'ancienne corporation des maîtres ès arts de peinture et de sculpture, qui datait d'Etienne Boileau, lit l'impossible auprès du parlement de Paris pour empêcher l'enregistrement de statuts destructifs de ses privilèges surannés. Peine inutile! l'enregistrement eut lieu. De son côté, Mignard vaincu,

1 L'ancienne académie des inscriptions et bcUet-leltres , |iar M. A. Mnury, passtiu.

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mais non soumis, quitta la place; Le Brun triomphait1. Pendant vingt ans, c'est lui qui va donner les plans et les modèles de tout ce qui se fera à Paris, à Versailles, à Saint- Germain, à Fontainebleau. <r Composant, dessinant, comme ou parle et comme on écrit; traçant du matin au soir aussi bien des formes de meubles, des broderies, des ornements, des moulures, des arabesques, que des pages d'histoire, ou profane ou sacrée, toujours prêt et suffisant à tout; splendide, harmonieux, intarissable dans l'uniformité, il était, a-t-on dit avec raison, le seul homme peut-être qui pût sauver les vices du système et en soutenir le fardeau2, v Le ministre qui allait à l'Académie française pour hâter l'achèvement du Dictionnaire devait, à plus forte raison , s'intéresser aux travaux de l'académie dont le concours lui était directement utile. On a le curieux récit d'une de ses visites. C'était le i o octobre 1682, onze mois avant sa mort, à l'occasion d'une distribution de prix. Après avoir vu les ouvrages exposés, il entendit le résumé d'une discussion qui avait eu lieu dans l'académie en 1668 entre Philippe de Champagne et Le Brun, au sujet du tableau où le Poussin a représenté Kébecca offrant à boire au serviteur d'Isaac et aux chameaux de sa suite. La lecture achevée, un académicien demanda si, à l'exemple du Poussin, un peintre pouvait retrancher d'un tableau les circonstances bizarres ou embarrassantes que lui fournissent l'histoire ou la fable. Colbert, prié de se prononcer, s'en étant défendu par le motif que ces questions étaient du ressort des académiciens, un débat s'engagea entre Coypel et Le Brun, le premier faisant remarquer que, dans un tableau de la Nativité, le Carrache avait mis sur le premier plan un bœuf et un ane, et laissé dans le fond ou sur les côtés les principales figures; le second soutenant que le Carrache n'avait pas mieux fait pour cela et qu'il avait péché contre les règles de la composition , qui

'L'Académie royale de peinture et de l'Académie des beatuc-arU, article Aaoé-

tntlpture , étude historique par M. Vitet; »ib dk priktcrk rr de «colptbie, fh l'union de* arts et de l'industrie, par 1 M. Vite!, loc. cil. p. 178.

M. le cornu» de I.n borde; Dictionnaire dt

un INTRODUCTION.

s'opposent à ce que les plus vils objets d'un tableau dominent les plus nobles, les uns et les autres fussent-ils également nécessaires à l'explication du sujet. Obligé enfin de s'expliquer, Colbert, adoptant l'avis de Le Brun, dit que, (tsans prétendre donner aucune décision sur cette matière, sa pensée étoit que le peintre doit consulter le bon sens et demeurer en liberté de supprimer dans un tableau les moindres circonstances du sujet qu'il traite, pourvu que les principales y soient expliquées suffisamment.* — «L'académie, ajoute le peintre contemporain qui raconte ces détails, demeura pleinement persuadée de la force et de l'autorité d'un sentiment si judicieux, et y déférant avec autant de joie que de respect, elle a voulu qu'il soit pris à l'avenir pour un précepte positif, et s'est fait un plaisir et un honneur de signer ce résultat'. *

La création de l'Académie des sciences suivit celle de l'Académie royale de peinture et de sculpture. Nous attribuons volontiers au xixe siècle le mérite exclusif des grandes découvertes scientifiques. Les noms de Galilée, de Pascal, de Képler, de Huygens, d'Harvey, de Pecquet, dont les grands travaux illustrèrent le xvuc, devraient nous rendre plus modestes. Le voile qui cache à l'homme les vérités naturelles était dès lors soulevé; la lumière se faisait. Dès le milieu du siècle, la Société royale d'Oxford, l'Académie des Curieux de la nature en Bavière, l'Académie (tel Cimenta à Florence, cherchaient la solution des problèmes que l'homme et l'univers offrent à l'esprit d'investigation. En France, des réunions privées dont Descartes. Gassendi, Pascal, firent successivement partie, donnèrent à Colbert l'idée de fonder une académie spéciale pour l'avancement des sciences. Comme pour l'Académie des inscriptions, il demanda l'avis de plusieurs personnes. L'une d'elles (on regrette d'ignorer son nom) lui adressa une note renfermant des pensées originales et d'utiles vérités.

1 Mémoire» inédit* sur la vie et les «irrtiffes dm memltrea de l'Académie royale Je peinture et de xculpture, publié par

MM. Dnasieux, Soulil. etc. i. I. Philippe de Champagne, p. vtfj.

SCIENCES, LETTRES, BEAUX-ARTS, BATIMENTS. lx...

t Je crois, disait l'auteur de ta noie, qu'il faut bien consulter sur le choix des savans qui doivent composer cette illustre assemblée, et prendre garde que ceux qui ont le plus de réputation à la cour ne sont pas toujours les meilleurs sujets. Pour peu d'habitude qu'on ayt avec les sa vans, on en sçait la raison; mais les personnes qui sont fort occupées aux affaires publiques ne peuvent pas sçavoir ce secret; cependant il importe, en une occasion comme celle-cy, de le découvrir et de faire observer à Mf Golbcrt qu'il y a dans le monde des sa vans de deux sortes : les uns s'adonnent aux sciences, parce qu'elles leur plaisent; ils se contentent, pour tout fruit de leurs travaux, des connoissances qu'ils acquièrent, sans affecter de les publier, et, s'ils sont connus, ce n'est que des personnes avec qui ils conversent san9 ambition et pour s'instruire mutuellement. Ceux-là sont des savans de bonne foy et des gens dont on ne sçauroil se passer dans un dessein aussy grand que celuy de l'Académie royale. Il y en a d'autres qui ne cultivent les sciences que comme un champ qui les doit nourrir; et comme ils voyent par expérience que les grandes rétributions ne se donnent qu'à ceux qui font le plus de bruit dans le monde, ils s'appliquent particulièrement, non pas à faire de nouvelles découvertes, car jusqu'icy cela n'a pas esté récompensé, mais à tout ce qui les peut faire paroistre; ils affectent surtout d'estre connus à la cour; ils font des cabales pour cela, dans lesquelles on est de complot de ne dire que du bien de certaines gens , et de parler toujours mal ou du moins froidement de ceux qui n'ont point de part à ces sociétés ambitieuses. Ceux-là sont les savans du beau monde et ceux que l'on connoist le plus. . .

* Il ne faut pas que de petits intérests et de petites vanités de savans empeschent que tous ceux qui sont propres à cette assemblée n'y soyent appelés; et il semble que le mieux qu'on puisse faire pour les connoistre est de s'en rapporter à des personnes d'une qualité asse* éminente pour estre au-dessus de toutes ces foiblesses, et en mesme temps d'un sçavoir assex profond pour pouvoir bien distinguer les différons génies de ceux qui sont propres à faire une expérience ou de ceux qui en sçavent tirer toutes les utilités, de ceux qui ont assez de netteté desprit pour les bien recueillir et enfin de tous ceux qui ont les différens talens dont l'assortiment pourrait rendre l'Académie royale aussy belle qu'utile. Au lieu que si on s'en rapporte à des savans de profession, il arrivera indubitablement que, par intérest et par prévention, ils excluront tous ceux dont ils appréhendent la capacité ou qui ne sont pas de leur opinion; tellement qu'une entreprise la plus illustre qui fust jamais demeurera sans obtenir le principal effet pour lequel on y a dri penser, qui est de bannir des sciences tous les préjugés, pu n« s'appuyaiil que sur des expériences, d'y

IAIV

INTRODUCTION

trouver quelque chose de certain , d'en écarter toutes les chimères et d'ouvrir a ceux qui les cultiveront à l'avenir un chemin aysé à la vente" , autant que Dieu a donné aux hommes de la coonoislre pour leur utilité. Quelle gloire au Roy cl quel honneur pour M1* Colbert, si cela peut estre! Mais quel malheur sera-ce si, trompant la générosité du prince et les soins du ministre, on exclut par cabale la plupart des meilleurs sujets de cette compagnie! Au lieu de réformer les sciences, dont les abus sont peut-estre plus importans, quoyqu'on ne se l'imagine pas ordinairement ainsy, que ceux de la justice et des finances, et au lieu de trouver des choses nouvelles, on demeurera dans les anciennes erreurs. Cependant la destruction de l'ignorance n'est pas une victoire moins glorieuse que celle de la chicane et -de la mallôte; et comme le Roy a desjà étouffé ces deux monstres, il semble que la défaite du troisième luy soit réservée. Ainsy j'espère qu'on y prendra garde de près, et que, n'admettant dans cette illustre académie que des génies dignes d'elle, on verra bientost les sciences et les arts au point de leur perfection

Quel que soit l'auteur de ces sages conseils, on ne pouvait mieux dire. La difficulté était de choisir, mais elle n'arrèla pas Colbert. Le 22 décembre 1666, huit savante désignés par lui, sur l'indication de l'abbé Gallois, son commensal et son ami2, se réunirent pour la première fois dans «ne salle de la bibliothèque du roi, récemment transférée rue Vivienne. La médaille frappée à cette occasion portait pour exergue : iïeffia scientinrum Acadenùa imtiluta. La légende : ISatwœ invesligandœ et perficiendis avtibus, déterminait les attributions de la nouvelle académie. Renforcée bientôt de quelques membres adjoints, elle siégea deux fois la semaine, avec ordre de tenir ses travaux secrets, pour que d'autres ne s'en attribuassent pas l'honneur. La correspondance de Colbert prouve l'intérêt qu'il y portait. Un des membres fondateurs, Jean Richer, étant allé aux Indes, et plus tard à Cayenne, pour des observations astronomiques,

' Appendice, pièce xxvn, page 5i3. Irfs huit premiers membres de l'académie

* Jean Gallois, né a Paris en i63a, îles sciences furent : le médecin du roi,

mort en 1707; l'un des précepteurs des Cureau de la Chambre, qui était déjà de

enfants de Colbert. Son nom figure sur l'académie française; Claude Perrault.

tous les états de» gratifications accordées médecin et auteur des plana du Louvre;

aux gens dp lettres de it>67i à t683. — Pecquel. physiologiste; I/>nis Gayant,

SCIENCES. LETTRES. BEAUX-ARTS, BÂTIMENTS. «v

il le recommanda à ses agents c comme un homme de mérite s'appliquent à des choses fort curieuses, et à qui il falloit donner toutes les assistances dont il pourroit avoir besoin, * Les voyages de Richer sont demeurés célèbres, car il reconnut que le pendule bat plus lentement à Cayennc qu'à Paris, d'où il résulte que la pesanteur est moindre sous l'équateur qu'au pôle1. Un autre astronome, l'abbé Picard, que ses travaux sur le méridien ont illustré , résolut d'aller faire des expériences dans le nord de l'Europe, r Comme vous estes bien informé, manda Colbert à l'ambassadeur, de France a Copenhague, qu'entre les grandes choses auxquelles le Roy, nostre maistre, s'applique, celle des sciences n'occupe pas moins son esprit que toutes les autres qui regardent la guerre, Sa Majesté ayant ordonné à l'académie qu'elle a establie pour les sciences de s'appliquer à quelques observations astronomiques, elle a agréé la proposition qu'elle luy a faite d'envoyer un de ses principaux membres en Danemark.!) Six mois après (i5 janvier 1672), craignant que l'abbé Picard, qui venait d'être malade, ne se hâtât de revenir en France, Colbert lui écrit : «Vous ne pouvez assurément rien faire de plus glorieux pour le règne du Roy et pour la réputation de l'Académie des sciences que de travailler toujours avec la mesme assiduité et le mesme succès que vous avez fait jusqu'à présent. Mais comme j'apprends que vous vous disposez à revenir icy au commencement du mois prochain et qu'il reste encore quelques observations à faire pour tirer tout le fruit que l'on s'est promis de vostre voyage, je dois vous dire qu'il est nécessaire que vous demeuriez en Danemark jusqu'à ce que, par le compte que vous rendrez de vostre travail à ladite académie, elle puisse juger que vous aurez entièrement remply tout ce qu'elle s'est promis de vostre exactitude et du choix qu'elle a fait de vous, et pour lors

chirurgien; Claude Bounlelin, chimiste; fut adjoint h la nouvelle académie qu'en

Ha Clos . également chimiste ; Nicolas Mar- 1 668.

rhaml. botaniste; Marinlte, ingénieur 1 L'ancienne •académie des teienee* , par

physicien. Quant il l'aimé Gnllni*. il ne M. A. Maury. p. 3i.

txvi INTRODUCTION.

je vous écriray de revenir. •» Si la protection de Colbert était eflicace et fructueuse, elle était aussi, on le voit, passablement despotique.

Chaque époque a, dans le domaine de la science, ses problèmes de prédilection, ses découvertes préférées; la mode était alors à l'astronomie. L'établissement de l'Observatoire répondit à cette noble curiosité. De bonnes lunettes étant surtout indispensables, le ministre pressait l'ambassadeur de France à Rome d'en demander à deux fabricants italiens renommés, et leur promettait, outre le prix convenu, un présent considérable du Boy. En 1 67g , l'abbé Picard s'était rendu à Brest pour de nouvelles observations sur le méridien. «Continuez vostre travail avec grand soin,n lui écrit Colbert. Un autre membre de l'académie, de La Hire, était aussi allé en Bretagne pour des études d'histoire naturelle. trJ'ay reçu la lettre par laquelle vous me donnez avis de la dissection que vous avez faite de quelques poissons, lui écrit-il. Continuez à en faire la recherche et soyez persuadé qu'il n'y a point de temps mieux employé que celuy-là, parce que ce travail sera fort utile, estant joint aux autres dissections qui ont esté fuites et que l'on continue à faire dans l'académie. * Et, quelques jours après : <r Faites en sorte qu'il ne vous échappe aucun des poissons qui se peuvent pescher dans toute l'estendue des costes de Bretagne et de Normandie, et donnez-moy souvent de vos nouvelles et particulièrement de la santé de M. Picard1. n Enfin, le 17 décembre 1679, il recommandait encore à La Hire <rdc prendre bien garde de ne rien oublier, pour rendre son travail le plus ample et le plus parfait qn'il seroit possible. 7) Fontenelle raconte, de son côté, que Colbert avait conçu le dessein d'une carte générale du royaume, plus exacte que les précédentes. Pour ce travail, Picard et La Hire. auraient, suivant lui, visité la Bretagne, la Guyenne et la Provence2. Trois ans plus

1 Celui-ci s'i'tanl cassé la jambe près savoir incommodé , et peut-extrt tant cède Quimper-Corentin , CoHbort se lourmen- mura.

lait, du» une lettre à l'intendant, de le * KUuje de U flirt. Voir, sur le projet

SCIENCES, LETTRES. BEAUX-ARTS. BÂTIMENTS. uni

tard (i68q), un autre astronome de l'académie étant allé faire des observations à l'île Saint-Thomé et dans les possessions du Portugal en Afrique, il le recommanda encore à l'ambassadeur. On se figure le zèle et les dévouements que tant d'attentions devaient provoquer. Que de fois, se mettant directement en rapport avec l'académie, il l'invite à examiner les questions les plus intéressantes! Vers 16*70, Huygens lui remit une note d'expériences à faire* sur le vide, sur la force de la poudre, de la vapeur, du vent, sur la percussion ou communication du mouvement dans la rencontre des corps, dont il croyait avoir trouvé la loi. Le document original existe encore, avec l'approbation de Colbert en regard de chaque question, line autre fois (39 novembre 1675), le môme savant le pria de faire essayer divers instruments pour l'observation des longitudes. La pièce fut renvoyée à Perrault, avec ces mots : crLe Roy veut que l'Académie des sciences examine celte proposition1. * Louis XIV s'intéressait-il réellement à de pareils travaux ? Se bornait-il à seconder son laborieux et infatigable ministre? Question (lilbcile à résoudre. Ajoutons qu'eu 1681 il se rendit à l'Académie des sciences avec le Dauphin, le duc d'Orléans, le prince de Condé et une foule de courtisans. On fit devant lui quelques expériences amusantes, et il se retira en disant : «Je n'a y pas besoin de vous exhorter à travailler; vous vous y appliquez assez de vous-mesmes2. n Ce fut pour l'académie un encouragement dont la science profita. C'est ce que voulait le ministre. Tant qu'il vécut, le mouvement scientifique fut marqué par d'utiles découvertes. Sans doute, il ne s'arrêta pas complètement à sa mort; mais, négligée par Louvois. dont elle n'avait pas les sympathies, l'Académie des sciences subit un temps d'arrêt; elle dut apprendre à marcher seule. Ses commencements n'en avaient pas moins eu un éclat extraordinaire que

de cette carte, un article de M. J. Bcr- ' Appendice, pièce xxxi.

trand dans le Journal det Savant* du mois * L'ancienne académie de» xcience» , par

de Iftrier 18C8 : Les Académie* d'autre- M. A. Maury. p. a 5. foi».

wvtn INTRODUCTION.

les conquêtes de la science au m* siècle, si brillantes quelles soient, ne feront pas oublier.

La fondation de l'Académie de France à Rome fut encore l'œuvre de Colbcrt. A qui revient l'honneur de cette idée généreuse et féconde ? On a cru que Micolas Poussin la lui aurait suggérée à Rome même', mais il est bien établi maintenant que Colbert n'y est jamais allé2. On a aussi nommé Le Brun, qui avait pu juger par lui-même de l'heureuse influence que la vue et l'étude de tant de chefs-d'œuvre réunis sous un ciel si propice pouvaient exercer sur les jeunes artistes. Ceux dont les tableaux étaient remarqués aux expositions obtenaient bien depuis plusieurs années une gratification pour aller étudier à Rome; mais, outre que cette faveur n'était pas assurée, nul maître n'était là pour diriger leurs efforts et les obliger au travail. Ces lacunes frappèrent Colbert, et, vers les premiers mois de 1666, l'Académie de France à Rome fut fondée. Elle devait être composée de douze élèves français, catholiques, dont six peintres, quatre sculpteurs et deux architectes, placés sous la direction d'un peintre du roi qui aurait le titre de recteur. Levés à cinq heures en été, à six heures en hiver, se couchant à dix heures, ils devaient se rendre matin et soir auprès du recteur pour faire la prière en commun. L'arithmétique, la géométrie, la perspective, l'anatomie leur seraient enseignées dans l'école. D'après les statuts, «l'expérience faisoit connoistre que la plupart de ceux qui alloicnt à Rome n'en revenoient pas plus savans qu'ils n'y estoient allés, ce qui provenoit de leurs débauches ou de ce qu'au lieu d'estudier d'après les bonnes choses qui devraient former leur génie, ils s'ainusoient à travailler pour les uns et pour les autres et perdoient absolument leur temps et leur fortune pour un gain de rien qui ne leur faisoit aucun profit. 1» Par suite, il leur était interdit de travailler pour d'autres que pour le Roi. Un prix décerné tous les ans, lejourde la Saint-Louis, signalerait

Histoire He* plu* célèbre* amatevrx français , par M. Diimesnil. I. II. J. R. fio/Aw/, j). iAG. — * Lettre*, 1. I, Introduction, noir «le la |Kiff»» mi.

SCIENCES, LETTRES, BEAUX-AKTS, BÀTIME\TS. lux

l'élève le plus méritant. Ces recommandations paternelles indiquent la vigilante attention du ministre. Pendant dix-sept ans entiers, elle ne se relâcha pas. Le i5 juillet 16117, Pr'e 'e duc de Chaulnes, ambassadeur à Home, d'aller quelquefois voir les élèves avec la duchessé. ftCela donnerait, dit-il, beaucoup d'émulation à nos jeunes estudians et contribuerait à leur acquérir de l'estime, t Même invitation au cavalier Bernin, occupé alors de la statue équestre de Louis XIV. Celui qui exerça au début les fonctions de recteur, Charles Errard, premier peintre du roi, recevait fréquemment les instructions les plus pressantes; il fallait surveiller les académistes, les exciter à mieux faire, développer leur génie naturel. Au mois de septembre 1669, le ministre, <r décidé, lui disait-il, à fortifier autant qu'il se pourrait l'establissement de l'académie, l'engageoit à l'informer de tout ce qui serait de nature à y contribuer, v Par malheur, Errard n'exerçait pas sur les élèves l'autorité que Colbert avait entendu mettre en ses mains. De là ces reproches assez vifs (16 juillet 1671): r J'ay esté surpris de ce que mon fds m'a dit que vous n'estiez pas content du travail et de l'application des académistes, ni de leurs mœurs, et encore moins de l'obéissance qu'ils vous doivent rendre, d'autant que vous ne m'en avez jamais rien fait sçavoir. Ne manquez pas de m'écrire en détail tout ce qui se passe sur ce sujet; et comme il n'y a rien de si nécessaire poulie bien de l'académie que d'establir la subordination et la déférence que tous ceux qui y sont envoyés doivent avoir pour vous, en cas que vous ayez besoin de quelque ordre pour cela, ne manquez pas de m'en avertir, parce que mon intention est que vous ayez une autorité entière et absolue pour chasser ceux qui manqueraient à ce principe. r> L'année d'après, le nombre des élèves diminuant, Colbert en envoie de nouveaux, malgré la guerre : rSa Majesté, dit-il, aimant autant les beaux-arts qu'elle fait, les cultivera encore avec d'autant plus de soin qu'ils pourront servir à éterniser ses grandes et glorieuses actions. * Il veut donc qu'on fasse copier el recopier tout ce qu'il y a de plus beau à Home, en l'ait de tableaux

lu INTRODUCTION.

et de statues. Il veut aussi qu'Ërrard ait noln de sa santé, «pour bien establir cette académie, qui sera éternelle dans Rouie, si Dieu donne aux rois, successeurs de Sa Majesté, le mesmc amour qu elle a pour les beaux-arts, u

Une maladie, peut-être même le manque de fermeté d'Errard, le lit remplacer en 1673 par Noël Coypel, qui ne réussit pas davantage. Bientôt après, il reprenait son emploi de recteur qu'il exerça jusqu'en i685, époque de sa mort. Dans l'intervalle, Golbert y avait envoyé Girardon pour lui rendre compte de la situation de

I académie. Une lettre du 17 février 1679 explique encore mieux, s'il est possible, que les précédentes, ses sentiments sur l'institution : cr Je suis surpris que vous ne m'ayez point encore envoyé aucune eslude des élèves, et particulièrement des peintres, estant impossible qu'ils ne s'appliquent à dessiner continuellement. Dites à tous que je veux qu'ils me fassent des dessins de leur génie, et que je feray mettre hors de l'académie tous ceux qui y manqueront. . . Ayez toujours soin que les sculpteurs et peintres travaillent avec soin, application et amour aux ouvrages qu'ils ont entrepris. *

II avait chargé Le Nôtre d'aller étudier en Italie les embellissements des jardins. Peu satisfait des résultats obtenus jusque-là de l'Académie de Rome, il lui écrivit, le 2 août 1 679 : <r Vous avez raison de dire que le génie et le bon goust viennent de Dieu, et qu'il est trèsdiflicile de les donner aux hommes. Mais, quoyque nous ne tirions pas de grands sujets de ces académies, elles ne laissent pas de servir à perfectionner les ouvriers et à nous en donner de meilleurs qu'il n'y en a jamais eu en France. * Ces découragements étaient d'ailleurs passagers. Les années suivantes, il se préoccupe de faire acheter une maison pour l'académie , le palais Capranica où elle était installée lui paraissant insuffisant et mal situé. D'autres lettres sont relatives à la dépense, qui s'élève tous les ans à 20,000 livres1 en-

' I) après un mémoire sur les dépenses des bâtiments et des beaux -arts, écrit vers 1695 (voir Appendice, pièce lxui.

page 583), la dépense annuelle se serait élevée à cette époque à 60,000 livres.

SCIENCES, LETTRES, BEAUX-ARTS, BÂTIMENTS. lui

viron. Inflexible à l'égard des élèves insubordonnés ou débauchés , il ordonne de les renvoyer impitoyablement, «r Faites en sorte, écrit-il le t8 juin 1682, que ces exemples dautorité obligent les élèves d'estrc obéissans, sages, modestes et appliqués à leur travail, et faites-leur connoistre que je ne veux point qu'ils portent l'cspéc, et qu'au premier tesnioiguage que vous me rendrez qu'ils la portent ou qu'ils ne vous obéissent pas, je vous enverray les ordres pour les mettre hors de l'académie.-») Les dernières lettres de Colbert sout empreintes du même cachet de sévérité paternelle : faire recommencer toute copie médiocre; exiger que les élèves partagent leur temps entre les travaux destinés au Roi et leurs compositions personnelles; rendre compte exactement tous les mois des uns et des autres; ne payer ni le traitement ni la subsistance des élèves qui ne vont pas travailler à l'académie. Le 27 août 1689, il s'en remet à Errard pour le choix des plus belles figures de l'antique à faire copier, tout en laissant cependant aux élèves le temps nécessaire pour ce qu'il appelle les œuvre» de leitr génie. Enfin, une lettre du 48 juillet 1 683, la dernière qu'il a dû écrire à ce sujet, porte : t? Continuez toujours de maintenir l'académie dans un bon ordre. Je vous envoie à cet eiret un ordre pour licencier le sieur Bruand. * Et cet ordre, signé de lui, était ainsi conçu : <r Estant mal satisfait de la conduite du sieur Bruand, qui est à présent dans l'académie establie par le Roy à Rome, le sieur Errard ne manquera pas de le congédier pour revenir en France, ou luy permettre d'aller partout où il voudra, v Qui ne voit, dans cette sévérité même, la preuve du profond intérêt que portait Colbert n l'Académie de Rome, dont la direction devait être, s'il faut en juger par le nombre et le ton de ses lettres, la plus douce diversion à ses immenses travaux?

L'architecture, aujourd'hui fondue, dans l'Académie des beauxarts, avec la peinture, la sculpture, la gravure et la composition musicale, eut son tour, et une académie spéciale, la quatrième due à l'initiative du ministre, fut fondée pour elle. 11 \ avait eu en

luii INTRODUCTION.

i665 un conseil des bâtiments dont Le Vau, Claude Perrault et Le Brun firent partie, avec Charles Perrault pour secrétaire. Six ans après, le 3i décembre 1671, l'Académie royale d'architecture ouvrait ses séances dans une galerie du Palais-Royal , sous la présidence de Colbert. Elle devait se réunir deux fois par semaine. Un ancien secrétaire d'ambassade, dont le séjour à Rome avait fortifié et mûri le goût, André Félibien, déjà historiographe des bâtiments du roi, en fut le secrétaire1. L'année suivante, Colbert offrait un prix de mille .écus pour l'invention d'un ordre d'architecture français. Des lettres à Errard parlent de dessins envoyés de Rome. De son côté, Claude Perrault raconte qu'il en vint de partout, et, dans le nombre, de très-extravagants. Il concourut, et, suivant lui, son projet était le meilleur, mais le prix ne fut pas donné 3. Placée aux côtés mêmes et sous la main de Colbert, l'Académie d'architecture n'apparaît pas dans la correspondance; mais on a ses procès-verbaux3, et l'on y trouve de nombreuses preuves des services qu'elle rendit. Le ta juillet 1678, Perrault, contrôleur des bâtiments, l'invite, de la part expresse de Colbert, à r visiter promptement toutes les anciennes églises et les anciens bastimens de Paris et mesme des environs, pour voir si les pierres sont bonnes ou de mauvaise qualité; si elles ont subsisté en leur entier, ou si elles ont esté endommagées par l'air, l'humidité, la lune ou le soleil; de quelles carrières elles ont esté tirées; si ces carrières subsistent ou non.?) L'académie s'empressa d'obéir aux volontés du

1 Elle se composa d'abord de huit membres, tous architectes du roi, désignés par lui sur la présentation de Colbert.

C'étaient Blondel , Le Vau , Libéral Bruand, Daniel Giltard. Antoine Le Pautre, Pierre Mignard (neveu du peintre Mignard , dit le Romain , et peintre luimême). d'Orbay.

Colbert leur adjoignit . en 1 674 .Claude Perrault; eu 1 «7 S , Jules-Hardouin Man-

sart (neveu de François Mnnsart) ; en 1 67 8 . La Molte-Coquart.

* Lettres, t. V, pièce n° 79 et notes. — Ribl. du Louvre. Ms. .Votes et dessins de Claude Perrault.

' Aux archive* de l'École des beauxarU. Leur publication, sinon en entier, tout au moins sommairement et par voie d'analyse, ne pourrait manquer d'iuléresser.

SCIENCES. LETTRES, BEAUX-AIITS. BÂTIMENTS. lxiui

ministre, et, dans l'espace de neuf mois, elle visita, tant à Paris qu'aux environs, quatre-vingt-quinze monuments et trente carrières1. Ses observations motivées remplissent de longues pages de ses procès-verbaux. Mais d'autres travaux très-différents l'occupèrent aussi. Tantôt elle soumet à un examen raisonné les œuvres de Vitruve, de Vignoles, de Philibert de Lorme, de Du Cerceau. Tantôt, à la suite de plusieurs conférences sur le bon goût, elle exprime l'avis qu'il y a en architecture une beauté positive, et elle se propose d'exposer ses raisons «à Monseigneur Colbert, lorsqu'il lui plaira honorer la compagnie de sa personne. -> Plus tard, le 18 août 1681, la discussion est reprise en présence d'un des fils de Colbert, d'Orraoy, à qui il avait fait donner l'année précédente la surintendance des bâtiments. L'esthétique était alors bien peu Axée, et la critique artistique naissait à peine. La décision adoptée par l'académie mérite cependant d'être connue, «r II y a , dit-elle, dans l'architecture, un certain arrangement, nombre, disposition, grandeur et proportion de parties, qui produisent cette union d'harmonie qu'on appelle beauté, qui fait qu'elle nous plaist, et qu'elle n'est peut-estre pas moins naturelle que le nombre, la disposition et l'arrangement des sons qui produit cette union harmonique qui nous plaist dans la musique. t< Comparaison fine, ingénieuse, que madame de Staël ignorait certainement quand, à son tour, elle a défini l'architecture une musique face*.

L'Académie royale de musique (la transition est toute faite) suivit de près. Un faux abbé, Pierre Perrin, introducteur des ambassadeurs auprès du duc d'Orléans, avait obtenu au mois de juin

1 Je ne serai que juste en constatant « après M. le marquis de Lalxmle qui a nublit- cfs Drocès- verbaux dans la Rmir de r Architecture et de* Travaux public* de M. César Daly, année 1 85a , t. X , p. 1 ç/j et suiv. que. par un arrêté du 19 janvier 185a, M. Magne, ministre des travaux publics, chargea M. Micbelot. in-

génieur des ponts et chaussée», d'une mission analogue à celle dont il s'agit, qu'on ignorait alors complètement , et dont les traces n'ont été retrouvées qu'après par M. de Laborde.

3 Dictionnaire de l'Académie de* beau.r- «»<*, article Académie d'architecture.

liiiv INTRODUCTION.

1 669 un privilège pour faire jouer à Paris et dans tout le royaume des pièces françaises dans le genre des opéras italiens. Par un contraste étrange avec les mœurs actuelles, ce privilège portait que les gentilshommes, dames et demoiselles pourraient chanter l'opéra sans déroger. L'entreprise mal engagée allait sombrer quand Lully y vit un moyen de fortune, sollicita de Louis XIV un privilège annulant celui de Perrin et l'emporta de haute lutte contre Colhcrt qui, d'après Charles Perrault, soutenait ce dernier. C'était au mois de mars 1672. L'Académie de musique date véritablement de là. «rLes sciences et les arts, disent les lettres patentes, estant les ornemens les plus considérables des Eslats, nous n'avons point eu de plus agréable divertissement, depuis que nous avons donné la paix à nos peuples, que de les faire revivre en appelant auprès de nous tous ceux ,qui se sont acquis la réputation d'y exceller, non-seulement dans l'estendue de nostre royaume, mais aussy dans les pays estrangers. i> Le 26 avril, Colbert, docile à la volonté . royale, intervenait auprès des chefe du parlement pour hâter l'enregistrement des lettres patentes. «Sa Majesté, leur disait-il, vous a fait sçavoir qu'elle avoit voulu mettre ce privilège entre les mains du sieur Lully, afin que ces ouvrages estant en meilleures mains qu'ils n'ont esté jusqu'à présent, elle pust en tirer du secours pour ses divertissemens et pour ceux du public. -» L'enregistrement eut donc lieu. Nous n'avons pas à entrer dans les démêlés de Lully avec ses associés. Merveilleusement secondé par Quinault, rejetant les formules italiennes, il créa un genre essentiellement français. Cependant, deux ans après (août 1 676), un privilège nouveau, motivé sur les considérante les plus curieux, venait porter ombrage à Lully :

«Les spectacles publics, y disait-on, ayant toujours fait les divertissemens les plus ordinaires des peuples et pouvant servir à leur félicité aussy bien que le repos et l'abondance, nous ne nous contentons pas de veiller à la tranquillité de nos sujets par nos travaux et nos soins continuels, nous voulons bien y contribuer

SCIENCES, LETTRES, BEAUX-ARTS. BATIMENTS. lxx*

encore par des divertissemens publics. C'est pourquoy nous avons agréé la Irès-hurable supplication qui nous a esté faite par nostre cher et bien-amé Henry Guicbard, intendant des bastimenset jardins de nostre très-cher et très-amé frère unique le duc d'Orléans, * de luy permettre de faire construire des cirques et des amphithéâtres pour y faire des carrousels, des tournois, des courses, des joustes, des luttes, des combats d'animaux, des illuminations, des feux d'artifice et généralement tout ce qui peut imiter les anciens jeux des Grecs et des Bomains.n C'est d'après ces motifs qu'on résolut de fonder une Académie royale des spectacles. Mais Lui! y, qui avait si bien supplanté Perrin , se fâcha, et lit de nouveau intervenir le Roi: cette fois encore Colbert, sur la proposition duquel le privilège de Guichard avait été accordé, dut, après quatre années de lutte, écrire à M. de Harlay que le Roi ne voulait pas que les lettres patentes de 167 h fussent enregistrées. Ainsi, l'on a beau, ministre tout-puissant, gouverner en quelque sorte le royaume, relever les finances, créer les arsenaux, diriger les flottes, fonder les colonies, il faut toujours compter avec quelqu'un. Ici, celui qui tenait en échec Colbert, c'était l'entrepreneur des plaisirs du public, surintendant de la musique du roi, c'était Lully

Le créateur de tant d'académies célèbres auxquelles la France a dû la plus pure partie de son influence, et qui subsistent encore après deux siècles , n'était pas seulement doué du génie d'organisation. Tout en cherchant, il n'en faisait pas mystère, à rehausser la gloire du Roi, il obéissait d'instinct à un vif sentiment des arts. N'était-ce pas une heureuse pensée de vouloir qu'outre l'enseignement du professeur aux élèves, il y eût entre les membres de l'Académie de peinture et de sculpture des dissertations sur le goût, le beau, les qualités et les défauts des maîtres? S'il y a un reproche à lui faire, c'est d'avoir, avec Le Brun, trop sacrifié le simple au grandiose, l'idéal à l'effet. Ses encouragements à l'Aca-

1 Appendice, pièces xlvi. lxj e\ notes. — Jal, Dictionnaire critique de biographie et d'kigtoire : Lcllv, Pkrrm.

mu INTRODUCTION.

dénrie française au sujet du Dictionnaire, sa sollicitude incessante pour l'avancement des sciences, les soins paternels qu'il ne cessa de donner à l'Académie de Rome, montrent suffisamment qu'il agissait par goût autant que par devoir; le devoir seul n'eût pas maintenu sa vigilance au même degré pendant vingt-trois ans. Les jours où, s arrachant au courant des affaires sérieuses, il allait présider une de ces académies qu'il eût pu appeler ses filles, étaient ses jours les meilleurs. Connaissant, pour les avoir proposés au choix du Roi, tous ceux qui en faisaient partie, il les réunissait fréquemment chez lui. Au mois de septembre 1677, il donna une fête aux membres de l'Académie française, dans son château de Sceaux. «Pour aimer les gens d'esprit, dit à ce sujet le Mercure galant, il faut être parfaitement honnête homme. Il faut se détacher de la grandeur et du bien pour se regarder en philosophe et chercher la véritable solidité dans les sciences. Il est certain qu'on ne peut les aimer davantage que M. Colbert. 11 ne se contente pas d'être de l'Académie françoise, il y a un nombre de ces messieurs qui composent une autre petite académie qui s'assemble toutes les semaines sous son nom. C'est avec eux qu'il s'entretient fort souvent sur les plus hautes matières, a

On a la preuve qu'il avait eu en 1666 l'idée d'une académie universelle l. Fontenelle raconte en effet que son projet était de fondre dans un corps unique les littérateurs, les historiens, les poëtes, les philosophes, les savants les plus illustres. Divisés en trois sections, ils se seraient réunis deux fois par semaine a la bibliothèque du roi. «Et afin, dit-il, qu'il y eût quelque chose de commun qui liât ces différentes compagnies, on avoit résolu d'en faire, tous les premiers du mois, une assemblée générale où les secrétaires auroient rapporté les jugements et les décisions de leurs assemblées particulières.^ — trCe projet, a dit M. Flourens, n'eut point d'exécution. On s'en tint aux académies dis-

1 Appendice, pièce sxvn el noie.

SCIENCES, LETTRES. BEAUX-ARTS, BÂTIMENTS. luth

tincles. « El il ajoute : * L'Institut actuel a résolu le problème que s'était proposé Colhert \ r

BIBLIOTHEQUES ET MUSEES, FONDATIONS LITTÉRAIRES, PENSIONS AUX GENS DE LETTRES ET AUX SAVANTS.

tas deux prédécesseurs immédiats de Colbert avaient aimé ia littérature, les choses de l'esprit, les arts, et ils le prouvèrent bien, Richelieu en fondant l'Académie française et en s'occupant, au milieu des plus grandes difficultés, de compositions dramatiques; Mazarin en formant un merveilleux cabinet de curiosités et la plus belle bibliothèque qu'un particulier eût encore possédée. Colbert, qui fut aussi, du moins quelques années, mais sans le paraître, un ministre dirigeant, hérita des goûts élevés de Richelieu, et il surpassa de beaucoup Mazarin, qui, en achetant dans les Flandres, en Angleterre, en Italie, tant de beaux tableaux, d'admirables statues, de riches tapisseries et de livres rares, n'avait guère songé qu'à lui*. Nous venons de le voir créant cinq académies restées florissantes ; en même temps, il réorganisait la bibliothèque royale, fondait les cabinets des médailles et des estampes, la galerie de tableaux du Louvre, le Journal des Savants, l'école des langues; il ne se bornait pas enfin à protéger les lettrés, les savants, les artistes, à les encourager de toutes les manières , à faire venir de toutes parts les plus purs chefsd'œuvre pour exciter leur émulation, on sait encore qu'il les aimait et s'en entourait. Ses formes rudes, sa sévère physionomie si redoutée du solliciteur, semblaient s'adoucir pour eux seuls, et, soit à Paris, soit dans ses splendides jardins de Sceaux, il en avait toujours quelques-uns dans son intimité.

Des bibliophiles et des érudits renommés, les Bignon, les frères

1 FoHtenelle, ou application de ta philo- i II avait pourtant, dès t65o. ouvert

sophie moderne aujr sciences physique* , m lublioth^ue ù quelques savants, p. 36.

luviii INTRODUCTION.

Dupuy, le fameux Naudé, bibliothécaire de Mazarin, lui avaient vraisemblablement inspiré le goût qu'il conserva toujours pour les livres, ainsi que pour les documents diplomatiques, les titres authentiques, les correspondances officielles, seuls matériaux irréprochables de l'histoire. 11 était encore intendant de Mazarin, quand, la place de garde de la librairie du roi étant devenue vacante, il y fit nommer son frère Nicolas, qui fut plus tard évèque de Luçon. Reléguée, lorsqu'il vint au pouvoir, dans un obscur local de la rue de la Harpe, elle ne comptait que 16,7/16 volumes imprimés ou manuscrits; à sa mort, ce nombre se trouvait quadruplé, et la bibliothèque du roi était installée dans les magnifiques galeries que Mazarin avait fait construire à grands frais.

Des dons importants et divers achats heureux n'avaient pas en effet tardé à l'accroître. Dès 1 656, Jacques Dupuy offrait à Louis XIV 9,000 volumes imprimés et 300 manuscrit*. Un legs de livres pro- » venant de Gaston d'Orléans suivit de près, et Colbcrt écrivit à ce sujet à Mazarin que leur vraie place était à la bibliothèque du roi1. Une immense collection de lettres et de pièces originales était alors célèbre. Désireuse de la posséder, la reine Christine en donnait 100,000 écus; mais le comte de Bélhune les refusa, et, en i663, il l'offrit tout entière a Louis XIV , noble exemple que Gassini suivit à son tour, et qui a trouvé de nos jours dans le duc de Luynes un si généreux imitateur! Golbert avait en outre fait acheter en i66u les manuscrits de Brienne. Enfin, d'autres bibliothèques, notamment celle du savant Carcavi et une partie de celle de Fouquet, furent acquises au profit de la bibliothèque du roi.

De nombreuses lettres témoignent (on n'en sera pas étonné) de ses soins constante pour l'augmenter et l'enrichir. En 1665, averti qu'un amateur de Blois possède un recueil de pièces provenant des secrétaires d'Etat, il en demande un inventaire. L'année suivante, le premier président du parlement de Provence est invité à faire

1 Lettres, l. I, pièce h" |K«ragra|iln\

SCIENCES, LETTRES, BEAUX-ARTS, BÂTIMENTS. lhu

copier * les pièces les plus curieuses du trésor de la Cour des comptes et des autres archives du pays.* Quelques années après, un savant historiographe, Denis Godefroy, cherchait dans le trésor de la Chambre des comptes de Lille les titres intéressant la France, et Colbert voulait être tenu au courant de ses découvertes. Envoyé ensuite à Gand dans le même but, Godefroy reçut Tordre, puisque la capitulation de la ville s'opposait à l'enlèvement des titres déposés dans la citadelle, «d'en faire sortir adroitement le plus grand nombre qu'il seroit possible. * Un membre de la Chambre des comptes de Navarre, le président Doat, ayant offert de faire dans les provinces du midi récemment annexées ce que Denis Godefroy faisait dans les Flandres, on l'autorisa à se présenter dans tous les trésors des chartes, aux archives des villes, archevêchés, évêchés, abbayes, prieurés, commanderies, avec pouvoir de se faire délivrer tous les titres conservatifs des droits de la couronne ou pouvant servir à f histoire, pour en tirer copie. Exécutée avec ardeur, cette mission enrichit la bibliothèque du roi d'un nombre considérable de pièces qui forment aujourd'hui, avec les fonds Dupuy, de Briennc, de Béthune, et ceux non moins importants de Colbert et de Baluze, acquis postérieurement, les principales richesses du département des manuscrits.

Une mine des plus fécondes, non encore épuisée malgré la persistance des recherches, celle des manuscrits orientaux, fut aussi exploitée. Le i" avril 1671, Colbert recommandait à l'intendant des galères à Marseille le sieur Vanslèbe , qu'il envoyait dans le Levant, cr particulièrement en Ethiopie, pour y chercher des livres rares et autres curiosités qui pouvoient servir à embellir la bibliothèque de Sa Majesté. » Quelques mois plus tard , il donnait une mission analogue au consul français à Chypre. Le h juillet 1675, il reconnaissait que Vanslèbe avait acheté et envoyé un grand nombre de bons manuscrits. Une autre lettre parlait avec une satisfaction visible de 43 livres hébreux et de a-i en langue arabe provenant du mont Sinaï, sans compter diverses médailles et curiosités dont on

lxxx INTRODUCTION.

lui annonçait l'envoi. Des manuscrits russes, indiens, persans,chinois, venaient en même temps, grâce à ses recommandations incessantes, enrichir la bibliothèque désormais célèbre du palais Mazarin.

Un des plus illustres érudits du xvu* siècle. Baluze, qu'il avait attaché à sa propre bibliothèque, profitait, dans l'intérêt de ses travaux particuliers , de ces heureuses dispositions. Tantôt le ministre empruntait pour lui à l'abbaye de Saint-Gall des manuscrits pour son édition des Capiluloires ; tantôt il faisait faire des copies des principaux titres des abbayes situées dans les pays nouvellement conquis, » parce qu'il y avoit toujours, disait-il, beaucoup de choses curieuses pour l'histoire dans ces titres; v tantôt il ordonnait de prendre aux archives de Nîmes des registres concernant les Templiers, le dernier schisme d'Avignon, et des privilèges royaux <r pouvant estre fort utiles à divers ouvrages qui se faisoient à Paris, d Si le procédé était arbitraire, l'intention était louable. Le 17 novembre 1679, un trésorier de France à Montpellier, le sieur Boudon, chargé de recueillir les livres et manuscrits précieux du pays, était invité à «r visiter les archives des églises et des hôtels de ville pour y rechercher les anciens titres, actes et instruments pouvant servir a divers traités historiques auxquels Sa Majesté faisoit travailler. * D'autres lettres montrent Boudon achetant à Toulouse, à Narbonne, à Carcassonne, de nombreux manuscrits à ko livres la pièce. En même temps, le premier président de la Cour des comptes de Paris recevait l'ordre de faire faire l'inventaire de tout ce qui pouvait servir, tant pour la conservation des domaines du roi que pour l'histoire. Enfin, au mois de juin 1 683 , les archives de l'hôtel de Jacques Cœur attirent l'attention de Colbert, et il demande qu'avant d'en dresser l'inventaire , on lui indique ce qui pourrait s'y trouver de plus intéressant.

François Ier. Henri II, Charles IX, Louis Xlll, avaient eu le goût des médailles; mais c'est Louis XIV, ou plutôt Colbert, qui fonda ce cabinet célèbre que la munificence de l'Etal et les libéralités

SCIENCES. LETTRES, BEAUX-ARTS. BÂTIMENTS. txxxi

privées ont grossi à l'envi. Écoutons le savant Huet, qui approchait le surintendant des bâtiments et pouvait le voir à l'œuvre : « Dans ce temps-là, non-seulement les érudits, mais les grands seigneurs étoient dévorés de la passion des médailles, dont ils faisoient des collections, et l'illustre Golbert, dans le but d'enrichir le cabinet du roi, et aussi de garnir son propre médaillier, envoyoit de toutes parts des gens à la recherche de ces précieuses reliques, qu'ils achetoient quelquefois un prix fou1.* 11 mandait, le 3 1 août 167/», à l'intendant des galères, à Marseille : rrSur ce que vous m'avez écrit qu'il y a un curieux à Aix qui a quantité de belles médailles, je vous fais ce mot pour vous dire de m'en envoyer l'inventaire, afin que, s'il s'en trouve qui méritent d'avoir place dans le cabinet du roy, je puisse vous donner ordre de les acheter pour Sa Majesté.* Transféré du Louvre à la rue Vivienne, près de la Bibliothèque, le cabinet des médailles s'accrut bientôt d'un grand nombre de pièces rares achetées à divers amateurs, ou rapportées du Levant par Vaillant, Vanslèbe, Pétis de La Croix, l'orientaliste Galland, l'ambassadeur Nointel. La création du cabinet des estampes, collection unique au monde, date de la même époque. Le recueil d'un célèbre collectionneur, l'abbé de Marolles, en forma le premier noyau, que ne tardèrent pas à grossir, outre les acquisitions nouvelles, les planches d'Édelinck, de Gérard Audran, de Nanteuil, de Sébastien Leclerc, d'Israël Silvestre, et autres graveurs auxquels les victoires, les fôtes, les événements de tout genre fournirent, jusqu'au moment où la guerre absorba tout, d'inépuisables sujets de travaux2.

Les galeries de tableaux et de slatuos du Louvre doivent, on le

1 Mémoires de fluet, p. 168, traduits «lu latin par M. C. Nisard.

' Estai historique sur la bikUotkhfue du rot, par Le Prince, nouv. édit. par M. Louis Paris, p. «187 et suiv. pour les mMaiHes. 106 et sdîv. pour les estampes.

— On trouve dan» {'Histoire des plus ce-

ni!. L II. Jean-Baptiste (Mbtrt, p. a 5a. l'indication des œuvres gravées pour illustrer les fêtes et les principaux événements du règne de 1/mis XIV.

mxiii INTRODUCTION.

sait, à l'universel ministre la plupart des chefs-d'œuvre qui les décorent, et c'est lui encore qui, en 1673, présida à la première exposition de peintres vivants1, idée féconde à laquelle la France est eu partie redevable de sa supériorité artistique. Les livrets constatent qu'à l'avènement de Louis XIV, son cabinet ne renfermait . pas deux cents tableaux, et qu'il y en avait deux mille cinq cents à sa mort3. Les trésors amassés par Charles 1", Mazarin, Jabach, le plus illustre curieux de son temps et peut-être de tous les temps, avaient afflué, grâce à Colbert, dans ces galeries formées de la veille. Cependant l'Italie avait encore des Corrége, des Raphaël, des Léonard de Vinci qu'il convoitait pour le Louvre, et les consuls, les ambassadeurs à Venise, à Florence et à Rome, avaient ordre de lui indiquer tout ce qui était à vendre. Comme il en enrichirait volontiers la France, si la guerre, la marine, les manufactures, raille charges diverses ne l'obligeaient à calculer! «tJ'ay rendu compte au Roy, écrit-il le i5 juin i663 à l'ambassadeur à Venise, de tous les tableaux de Paul Véronèse et du Titien que l'on pourroit acheter. Mais comme le prix en est fort grand et que nous sommes à présent accablés d'une inimité de dépenses pressantes, si vous pouviez couler le temps pendant cinq ou six mois, en entretenant les particuliers dans l'espérance que l'on s'en accommodera, je vous ferois remettre alors l'argent nécessaire pour les acheter, n Ces tableaux lui échappèrent, à son grand regret; mais l'ambassadeur lui en signala d'autres qui donnèrent lieu aux mêmes recommandations, lin de ses agents particuliers, l'abbé Benedetti, faisait mouler à Rome les vases, les

1 M. Du Camp, Revue des Deux-Mondes, 16 de Hapbacl, 5 de Jules Romain, 8 du numéro du 1** juillet 1867, page 1 15. Giorgione, o3 du Titien, 18 de Paul Vé-

* «Sept salies du Louvre , dans le corps ronèse, 1 7 de Poussin. » (M. le comte de du bord de l'eau, et quatre Laborde, Exposition universelle de i85i ;

autres salles dans l'hôtel de Grammont, Beaux-Arts, p. ni.) Voir de plus amples

avoisinant, furent disposées magnifique- et curieux détails dans la Notice des ta-

ment pour recevoir environ a,5oo ta- bleau,v du Iawvtc de M. Frédéric Villot,

bleanx. dont 10 de Léonard de Vinci, t8!>«, impartie, Ktrodoction.

SCIENCES, LETTRES, BEAUX-ARTS, BATIMENTS. lxixui

statues les plus célèbres, et lui écrivait (qo mai 1 666) : <rJe suis toujours en attendant quelque remise d'argent, avant dépensé 338 doubles d'Espagne pour les quatre statues d'argent de la place Navone. n Plus tard, le directeur de l'Académie de Rome, Charles Errard, fut chargé, conjointement avec l'abbé de Bourlemont, auditeur de rote, de faire faire la copie de tout ce qu'il y avait de beau dans tous les ge rires. La villa Ludovisi aurait bien fait envie au ministre, soit pour y installer l'académie, soit pour l'ambassade; maison en demandait 768,000 livres, y compris les statues qui la décoraient, et il recula. Deux paysages du Dominiquin, une toile du Pérugin, d'autres raretés qu'Errard acheta vers ce tempslà, le consolèrent un peu. Par ses ordres, la colonne Trajane est moulée en entier, opération immense à cette époque, et qui ne dura pas moins de cinq ans; malheureusement, les plâtres en furent ensuite dispersés. Un célèbre buste de Jupiter, le fameux Taureau Farnèse, un des ornements actuels de Naples, l'avaient aussi tenté; on y renonça, sans doute à cause du prix. Sa recommandation la plus fréquente était de r faire en sorte d'avoir en France tout ce qu'il y avoit de beau en Italie, v et c'est dans ce sens qu'il écrivait sans cesse à Errard, aux abbés Benedetti et de Bourlemont, aux ambassadeurs. En 1670, le comte d'Avaux lui avait proposé un Titien; mais on en avait déjà un assez grand nombre, et le prix de 12,000 écus (environ 180,000 livres d'à présent) qu'on en demandait parut exorbitant. «Prenea bien garde, disait-il un jour au directeur de' l'Académie de Rome, en lui ordonnant quelques achats, de ne vous en déclarer à personne et d'exécuter avec secret l'ordre que je vous donne en cela, n'estant pas à propos d'en faire aucun éclat et ne voulant pas mesme y mettre beaucoup d'argent. 1» Une autre fois, il envoie à Madrid deux peintres pour acheter une collection dont il voulait bien donner a5o,ooo livres. Mais ce prix ne fut pas accepté. Il fallut, bon gré mal gré, s'arrêter dans la voie de ces achats ruineux, et, faute des originaux qu'on ne pouvait avoir, se contenter de copies.

lxuiv (INTRODUCTION.

Ce n'était pas tout d'avoir lait construire ces grands palais où les marbres précieux étaient prodigués, le moment était venu de les orner, d'y multiplier les statues et les tableaux, de décorer les jardins. Les richesses artistiques de l'Italie n'y suffisant pas, les tapis du Caire, les oiseaux de l'Inde et des colonies, les cygnes de Copenhague lurent mis en réquisition. Soins minutieux de chaque jour, que Colbcrt ne laissait à personne, et qui le reposaient des tracasseries de Louvois et du tumulte des affaires! S'étourdissait-il en même temps sur les lointains murmures des populations auxquelles il fallait demander tant de sacrifices à la fois?

Un recueil littéraire qui compte aujourd'hui plus de deux siècles d'existence dut le jour à son patronage, et fut fondé le 1er janvier 1 665, par Denis de Sallo, conseiller au parlement. L'année d'avant, Colbert avait accordé à Mézeray un privilège pour un Journal littéraire général qui ne parut jamais. Le but du Journal des Savants était, suivant l'avertissement, d'informer le public « de ce qui se passoit de nouveau dans la république des lettres. * Ce cadre trop modeste ne tarda pas à être élargi : on critiqua les livres nouveaux; Ménage et Gui Patin se plaignirent, et le bruit courut bientôt qu'à la suite d'un article contre la congrégation de l'Index, à propos d'un ouvrage sur les libertés de l'église gallicane, la cour de Rome avait demandé la suppression de l'audacieux journal. Une lettre de Denis de Sallo à Colbert (mars 1 665) avoue d'autres embarras: <r Je n'aypas voulu différer plus longtemps à vous assurer qu'il ne se fera plus de journal. J'en avois donné le dessein, qui a esté approuvé de tout le monde; mais il a esté si mal exécuté par les personnes que j'y employé, que j'ay esté le premier à y trouver à redire. De plus, j'ay toujours eu regret au peu de temps que j'y employois, puisque j'estois obligé de le dérober a l'histoire que j'ay entrepris de faire. Je prétends faire mon unique occupation de ce travail et vous en aller rendre compte dès que je pourray sortir, v De son côté, le frondeur par excellence, Gui Patin, écrivit le iw mai suivant à un ami : crPour le Journal de» Savans, on s'en moque ici, et les écri-

SCIENCES, LETTRES, BEAUX-ARTS, BATIMENTS. ixxxt

vains mercenaires se voient punis de leurs téméraires jugemens par leur propre faute. . . Turdm sibi cacavit malum.* La suspension du journal fut d'ailleurs de courte durée. Golbert, qui en comprenait l'utilité, le rétablit au commencement de 1666 et en confia la rédaction à l'abbé Gallois, tout à la fois mathématicien, astronome, physicien, jurisconsulte, linguiste, qui lui enseignait, disait-on, le latin et le grec dans son carrosse, et que l'abbé de Ghoisy appelait pour cela le docteur à gages du ministre'.

Les marchands français des échelles du Levant se plaignaient depuis longtemps de l'insulïisance des interprètes. Pour y remédier, le ministre fit décider (février 1670) que les drogmans seraient à l'avenir désignés par les marchands assemblés. Gomme les sujets manquaient, l'édit portait qu'on enverrait tous les trois ans, aux frais de la ville de Marseille, six jeunes gens aux pères capucins de Gonstantinople et de Smyrne qui leur apprendraient les langues du Levant. Quelques mois après, l'ambassadeur à Gonstantinople était informé que, l'intervalle de trois ans ayant paru trop considérable , les envois auraient lieu tous les ans; sollicitude louable dont les résultats ne tardèrent pas sans doute à justifier les espérances de Golbert. Obérés de vieille date, les commerçants de Marseille se seraient volontiers passés d'une charge de 3oo livres par élève que leur imposait l'institution des Jeunes de langue; car, le a 8 octobre 1672, il fut obligé de les inviter a envoyer aux capucins de Gonstantinople ce qui leur était dû; il les pria même d'avancer à ces religieux, vu leur pauvreté manifeste, la pension des élèves de six mois eu six mois2.

Une question d'attributions où le privilège de l'Université était en cause lui fournit l'occasion de préciser ses idées sur un point important. D'anciens édits attribuaient exclusivement à l'Université l'enseignement supérieur du latin, du grec et de la rhélo-

1 Lettres de Colbert, L V , Appendice, * Lettres, 1. Il , pages 67 1 et 5 18 ; I. V,

pièce ivi. — Table du Journal des Sa- |Mff* 3o4. tant», par M. (locheris. Introduction.

uxivi INTRODUCTION.

rique. Les maîtres d'école ne devaient montrer que la lecture, l'écriture, les éléments de la langue latine, sans pouvoir garder aucun élève au-dessus de neuf ans. Naturellement, une règle aussi contraire au simple bon sens était éludée, et par suite les privilégiés réclamaient. Au mois de mai 1675, l'Université députa à Saint-Germain son recteur, son syndic et son greffier. Chargé de les recevoir, Colbert répondit que l'affaire intéressait le roi plus que personne, l'avenir de l'État dépendant de la bonne éducation de la jeunesse; il approuvait donc (le monopole était la loi du temps) la requête de l'Université, et aviserait aux moyens de lui rendre son antique splendeur. Gela dit, il émit l'avis quelle devait, de son côté, chercher à se réformer, que l'instruction donnée dans les collèges laissait fort à désirer, que les écoliers y apprenaient tout au plus un peu de latin, mais qu'ils ignoraient la géographie , r histoire et la plupart des sciences qui servent dam le commerce de la vie. Or, ces connaissances fort utiles à la jeunesse contribuaient ensuite à la gloire et à la puissance de l'Etat. Il importait, par conséquent, que l'Université de Paris examinât si les plaintes formées contre elle étaient fondées, et comment on y pourrait faire droit. Plus tard, quand la paix serait conclue, il s'occuperait sérieusement des réformes jugées nécessaires 1 . On a là l'esquisse d'un plan rationnel d'études, tracé par Colbert lui-même. Gomment n'être pas frappé de la juste part faite aux connaissances usuelles, et du temps qui s'est écoulé avant d'entrer résolument dans la voie indiquée il y a deux siècles ?

L'intendant de Provence, saisi d'un beau zèle, avait fait fermer l'imprimerie arménienne de Marseille, pour un livre suspect sorti de ses presses. «Vous auriez pu attendre, lui écrivit Colbert (22 février 1 680), les ordres du roi, parce qu'il n'est pas bon.

1 Histoire de l'Université de Pari» , par M. Jourdain, p. a3o, et pièce* justificatives, n* cxxxn. — A lu même époque.

Bowuet disait de l'histoire, qu'elle est la

maîtresse de la tie humaine, et de la politique et des iuailjt!mcitif]ues,fN'e//»Mrroi{ le plus à la justesse du raisonnement.

SCIENCES, LETTRES, BEAUX ARTS, BÂTIMENTS. lxxxvii

sous prétexte d'un abus, d'oster ces sortes d'eslablissemens, n'y en ayant aucun, de quelque nature que ce soit, qui ne soit susceptible de beaucoup d'abus. » Toujours à l'affût de ce qui présentait un caractère d'utilité, il avait eu l'idée d'une sorte de manuel pour l'usage des eaux minérales, et s'était fait envoyer par Riquet des échantillons de Baréges, de Balaruc et des autres sources de la province, et pour connoistre, disait-il, leurs différentes qualités et sçavoir à quoy elles estoient propres, v C'était devancer le temps, car à peine aujourd'hui, malgré les progrès de la science, cette généreuse pensée commence-t-elle à recevoir une exécution sérieuse. Un collège anglais fondé vers la fin du XVIe siècle, à Saint- Omer, allait succomber; Colbert le releva au moyen d'une subvention de 6,000 livres, promise depuis la fondation et jamais payée, mais en mettant pour condition expresse que cent gentilshommes anglais de la religion catholique y seraient élevés. Enfin, deux mois avant sa mort, le 19 juin 1 683, il informa les intendants (dernière preuve de son goût pour les travaux de l'esprit) que le Roi serait charmé qu'il y eût sur les divers points du royaume des hommes adonnés aux lettres, aux sciences, à l'histoire , et qu'ils obtiendraient des gratifications proportionnées à leur valeur. <r Quand vous ne trouveriez pas, ajoutait Colbert, de ces personnes avancées en âge et qui eussent employé tout leur temps à quelque science ou a quelque littérature particulière, si vous trouviez quelque jeune homme de vingt-cinq à trente ans qui cust du talent et de la disposition d'esprit à s'appliquer à la recherche de tout ce qui pourroit composer l'histoire d'une province, ou à quelque autre science, vous pourriez l'exciter à entreprendre ce travail et à redoubler son application à la science ou recherche qui seroit de son goust ou de son génie; et, en ce cas, suivant son travail ou son mérite, je pourrais luy obtenir quelque gratification de Sa Majesté. *

Ces promesses, dont le progrès des études historiques ou scientifiques était l'unique mobile, rappellent les pensions accordées, pendant la première moitié du règne, mais dans des vues moins

uxiviii INTRODUCTION.

désintéressées, à un certain nombre de littérateurs et de savants français et étrangers. On sait aujourd'hui à qui s'adressaient ces faveurs, quel en était le chiffre par année, combien de temps elles durèrent, dans quel but Colbert en avait suggéré l'idée à Louis XIV. L'abbé d'Olivet raconte qu'en 1 66a , le Roi voulant récompenser les savants les plus célèbres, Colbert chargea Chapelain de lui en dresser la liste, qui fut composée de soixante personnes, quarante-cinq Français et quinze étrangers1. Comment une mission pareille avait-elle été confiée au pédantesque auteur de la Pucelle? C'est que Chapelain, l'un des pensionnés de Mazariu, était en outre l'ami du duc de Montausier qui le recommanda sans doute au ministre. Enfin, si les contemporains se sont justement moqués de ses tristes vers, un juge difficile, Voltaire, qui avait probablement vu sa longue correspondance, a loué son érudition, lourde et indigeste, il est vrai, mais consciencieuse. «11 avait, dit-il, une littérature immense, et ce qui peut surprendre, c'est qu'il avait du goût et qu'il était un des critiques les plus éclairés 2. n Dans ces lettres, dont un grand nombre sont adressées au ministre dispensateur des grâces, Chapelain fait connaître les motifs de ses propositions et par quels titres les gratifiés justifient les libéralités du Roi. La première liste connue, celle de 1666, comprend, parmi les Français, le savant Sainte-Marthe, Molière, les deux Corneille, Fléchier, Racine, Benserade, Huet, Quinault, Conrart, Charles Perrault. Boileau n'y est pas encore, mais ses trois victimes, les abbés Cotin, Cassagnes et de Pure, y figurent. Naturellement, Chapelain ne s'est pas oublié, et il est porté pour 3, 000 livres sur l'état : 2,600 de plus que Racine, dont la gloire commence à poindre; 1,000 de moins que Mézeray, alors en pleine faveur. Au nombre des étrangers, on remarque Graziani, rr bien versé dans les belles-lettres et qui excelle dans la poésie italienne;» Conringius,

» Histoire de /' Académie français ,<<dil. Anecdote». — Voir en oulre. dans lédi- Livet.t. II. p. i34. tion Beuchol. t. XIII, p. a58, note, el

' Siècle de Loui» XIV. chapitre xxv . t. XXXVIII . p. H5o. Unnoiie *w In Sntirr.

SCIENCES, LETTRES, BEAUX-ARTS, BÂTIMENTS. ixxin

« fameux professeur d'histoire;* Hevelius, «savant dans l'astronomie; * Boeklerus, «bien versé dans l'histoire et dans les humanités; * Huygens, rr grand mathématicien, inventeur de l'horloge et de la pendule; * Gevaertius, «r en considération de sa profonde érudition; * Heinsius, «grand poëte et grand orateur latin;* Vossius, «excellent dans la géographie. *

D'autres noms apparurent. En 1 665, Boileau obtient une pension de i,*oo livres, «pour luy donner moyen de continuer son application aux belles - lettres , * et celle de Racine est élevée à 800 livres. Successivement on voit passer sur les listes Scudéry, Félibien, Saint-Réal, Baluze, Varillas, Cassini, «célèbre mathématicien de Bologne, lequel a esté convié par Sa Majesté de venir en France ;t Viviani, «premier mathématicien de M. le duc de Toscane;* Carlo Dati, «Florentin, des plus fameux de l'académie délia Cm$ca;r> Ferrari, «professeur d'éloquence en l'université de Padoue. * En 1669,1a pension de Racine fut élevée à 1,300 livres, tandis que celle de Molière restait fixée au chiffre de 1,000 livres, qu'elle ne dépassa jamais. À qui faut-il s'en prendre si, à partir de 1667, le nom de Boileau disparaît des listes de gratification, où on ne le retrouve qu'en 1677, après la mort de Chapelain, avec une pension de 2,000 livres? Quant à Racine, il n'y fut jamais porté pour plus de i,5oo. Il est vrai qu'il n'avait pas composé h passage du Rhin. On sait les griefe de Mézeray contre Colbert. Estimé pour son talent, mal noté pour l'indépendance de ses opinions1, il. avait été invité, s'il tenait à conserver sa pension de A, 000 livres, à parler désormais plus modérément, de la gabelle et des tailles. Le Roi, aurait dit Colbert à ce sujet, n'avait pu croire, en lui donnant cette pension, qu'il écrirait avec si peu de retenue; Sa Majesté respectait trop la vérité pour exiger que les historiographes la déguisassent par des motifs de crainte ou d'es-

' Cela ne paraîtra pas surprenant de la avoir révélé la turpiUule des Empereurs. part d'un ministre qui , au dire de Boi- ( Appendice, p. 53s , noie.) leau, ne pouvait pan nouffrif Suétone pour

xc introduction;

pérance , mais elle n'entendait pas aussi qu'ils poussassent la licence jusqu'à faire des réflexions sans utilité sur la conduite de ses ancêtres et sur une politique établie depuis longtemps et confirmée par le suffrage de la nation l. Était-il possible de concilier les justes droits de l'histoire avec de telles prescriptions? Mézeray essaya d'adoucir sa critique, ne satisfit personne, vit sa pension réduite de moitié, et adressa au ministre, le 16 mars 167a, une lettre qui précise les faits. Craignant que ce retranchement ne fût la punition de quelque nouvelle faute qu'on lui aura imputée, il voudrait bien être mis à même de se justifier et de la réparer, rt J'examine pour cet effet, ajoute-t-il, à la dernière rigueur, je cherche jusqu'au fond de mou âme, et ma conscience ne me reproche rien. Je travaille, Monseigneur, selon vos intentions et selon les règles que vous m'avez prescrites. Je porte mes feuilles à M. Perrault, j'avance le travail autant qu'il est possible a. » Les critiques de l'historien parurent-elles encore trop vives à l'ombrageux ministre? 11 faut bien le croire, car, à partir de 1673 , sa pension fut complètement supprimée, et son nom cessa de paraître sur les états.

Rien n'est plus curieux que de voir dans les lettres de Chapelain les motifs déterminants de ces gratifications. Si quelques-unes avaient pour objet de récompenser ou d'encourager de vrais littérateurs, de vrais savants, dont les œuvres ou les découvertes pouvaient ajouter à l'éclat du règne, que de fois, surtout quand il s'agissait des pensions étrangères, c'était le désir de produire dé l'effet, d'obtenir pour Louis XIV des louanges retentissantes, qui dominait tout! Nous avons ici le témoignage même de Colbert : <r Ces grands hommes, dit-il, charmés de se voir dans une si puissante protection , ont formé le dessein de faire l'histoire de ce prince en toutes façons, sçavoir : celle de son règne en latin, en françois, en pièces de poésie, en panégyriques et autres pièces d'éloquence, et

1 U rie deFrançois-EudeicU Mherm,, (Bibliothèque Impériale, L a7, n. t4, hinoriofpaphe de France, par M. de La 101.)

Roque, Amsterdam, 17*6, page 37. 1 Appendice, pages 5aa et 537.

SCIENCES, LETTRES, BEAUX-ARTS, BÂTIMENTS. ici

en médailles; celle de sa vie privée, où seront en détail tous les mouvemens de son esprit et toutes les choses qu'il a dites et faites1. » En 1 663 , une petite maladie de Louis XIV provoqua, {[râce aux excitations de Chapelain, une avalanche de stances, de poèmes, d'odes latines et françaises. «rUn conseiller de Bretagne de mes amis, écrit-il à ce sujet, qui fît, il y a un an, un poëme latin de douze cents vers sur la naissance de le Dauphin, m'apporta hier une ode françoise qui n'est pas méprisable, sur le mal et la guérison du Roy. Un fort habile médecin, nommé Petit, qui n'est pas moins habile poète latin, fit, il y a deux ans, un excellent épithalame pour le mariage de Leurs Majestés, qui a passé par nostre élamine, et, par mon induction, a fait un autre poëme latin, qu'il retouche pour me le remettre avec le premier. Sa fortune n'est pas bonne, et il est de ceux que l'on obligeroit facilement à travailler beaucoup, si on les y excitoit par les libéralités du prince, et le bien qu'on luy feroit exciteroit les autres à essayer par leurs travaux de s'en attirer, v Un jour, Chapelain parle d'une ode française cr d'un jeune homme appelé Racine» qui la lui a apportée, et qui la repolit sur ses avis3: «ha matière en est la guérison de Sa Majesté. Vous trouverez avec cette lettre le sonnet que je vous lus vendredy sur le mesme sujet, et que j'ay mis au point où il doit demeurer.» Dans d'autres occasions, il soumet au ministre les odes, lesépîtres qu'on lui adresse, pour savoir celles qui devront être supprimées ou placées en tète de volumes qu'on se propose d'offrir au Roi. Mais c'est dans ses rapports avec les savants étrangers que l'intervention de Chapelain prend une réelle importance.

' Lettre* de Colberi, t. II. I" partie, Finance g, p. 6».

• Sept an» après, ce jeune poêle dédiait Bérénice à Gilbert. On lit dans son tyitre dédicatoire : «J'aurou icynne belle occasion de m'estendre sur vos louanges, ■i voua me permettiez de vous louer. Et que oc dirois-jc point de tant de rares

qualités qui vous ont attiré l'admiration de toute la France; de cette pénétration à laquelle rien n'échappe; de cet esprit vaste qui embrasse, qui exécute tout à la fois tant de grandes choses ; de celte âme que rien n'étonne, que rien ne fatigue !» — ( \ppcndiee, pièce xxxvu.)

xcii INTRODUCTION

Plusieurs souverains, inquiets du résultat moral de ces largesses, les voyaient avec déplaisir; d'autres, en plus grand nombre, en avaient autorisé l'acceptation. Pour que l'effet n'en fût pas perdu , Chapelain <r couhit de son mieux aux gratifiés ce qu'ils avoient à faire, et le ressentiment public qu'une libéralité si grande et si extraordinaire exigeoit d'eux, v Le Florentin Carlo Dali (il prétendait surpasser les anciens dans l'art de bien louer) avait demandé des notes pour un panégyrique de Louis XIV. rr Comme la chose ne seau roi t estre de petite importance puisqu'elle regarde le Roy, dit Chapelain à Colbert en les lui soumettant, j'espère que vous en ferez une de vos affaires, et qu'après avoir pris le temps de parcourir cet écrit vous me ferez sçavoir si j'en puis charger le courrier, ou si, avant que de le faire, il y aura quelque chose à retrancher ou à ajouter. d Annonçant, peu de jours après, l'envoi d'autres notes sur le Roi et sur le cardinal Mazarin au sieur Ottavio Ferrari, de Padoue, Chapelain ajoutait : «Entre tous les écrivains que Sa Majesté honore de ses faveurs, ceux qui me semblent les plus dignes d'estre ménagés sont les historiens, et entre les historiens ceux qui traitent des affaires présentes ou qui ont relation aux nostres. Vous le croyez ainsy sans doute, Monseigneur, et c'estoit l'opinion des deux fameux cardinaux qui ont fait le bonheur de la France. C'est aussy ce qui me fait vous proposer un autre savant professeur d'éloquence a Dantzick, historiographe du roy de Pologne, duquel j'ay vu la guerre contre les Cosaques rebelles et leur chef Kminieski. . . Vous jugerez si vous le devez acquérir au Roy en luy procurant ses grâces, à quoy il y auroit d'autant plus de facilité qu'il a fait voir, par les épigramrnes que vous trouverez dans mon paquet, son inclination à révérer Sa Majesté et ce qui la touche. a Gagner, comme avaient fait Richelieu et Mazarin, les écrivains qui travaillaient à l'histoire contemporaine, tel était donc l'objet capital des gratifications! Une occasion se présenta pour demander à l'un d'eux un service considérable. H s'agissait de faire établir, par une main étrangère (ce qui produirait en Europe un ex-

SCIENCES, LETTRES, BEAUX-ARTS, BÂTIMENTS. xciii

cellent effet), les droits de la Reine sur les Pays-Bas espagnols. Un professeur allemand, Conringius, s'y montra tout disposé, et on lui transmit les documents nécessaires; mais un profond secret était indispensable aGn de ne pas le compromettre, et pour que son travail, traduit en flamand et en espagnol, fût partout répandu comme venant bien d'un Allemand, cr II doit avoir reçu, écrivit Chapelain à Colbert le i5 avril 1667, l'ordre de continuer l'ouvrage et d'essayer, quand il sera achevé, de le faire imprimer en Allemagne, a quoy vous contribuerez pour les frais. Mais comme il n'appréhende rien tant que d'en paroistre auteur, à cause du mal inévitable qui luy en arriverait, par la violence des intéressés, et qu'il ne me fait instance de rien tant que de luy faire garder le secret, je ne m'oserais promettre qu'il s'accommode à vostre désir sur cet article. * L'idée de publier ce travail en Allemagne fut ensuite abandonnée, pour ne pas faire tomber l'auteur dans un abîme inévitable; d'ailleurs, les événements ayant marché, la publication du Traité des droits de ta Reine était devenue inutile. Gonringius put donc se rassurer. Il fut du reste maintenu sur les états. <r C'est une plume à conserver pour le besoin, écrivait Chapelain, et dont les écrits peuvent estre d'un très-grand usage. 1»

On est tenté de croire, en voyant la vivacité qu'il mit jusqu'à la fin à plaider la cause des savants étrangers, qu'il avait lui-même suggéré l'idée de ces gratifications. En 1668, il prévenait Colbert * qu'ils avoient tous sur le métier quelque chose de considérable pour la gloire du Roy.* Un seul, le sieur Villiotto, trompa son attente, en mesurant l'éloge à Mazarin, dans une histoire pour laquelle il lui avait envoyé des notes; exception unique d'ailleurs, car les panégyriques les plus exagérés de Louis XIV et de ses ministres remplissaient la plupart des livres nouveaux publiés en Allemagne ou en Italie1. En attendant, les lettres de remercîment arrivaient, c'était bien le moins, avec une ponctualité mathématique, et Cha-

1 Combien PeHiwon était plu» adroit! d'un projet d'histoire de Louis XIV, il Écrivant à Colbert en 1071. au »njet lui disait: «-Il Tant louer le Roy partout .

xav INTRODUCTION.

peiain ne manquait pas d'en relever les ternies. Comme on devait s'y attendre, les énormes dépenses de la guerre de 1672 refroidirent le ministre obligé d'y pourvoir. Dès cette année même, les gratifications aux savants étrangers furent réduites de plus de moitié, et Tannée suivante on les supprima. Quant à celles des Français, elles furent continuées jusqu'en 1690, où l'on cesse d'en trouver trace. Les unes et les autres avaient coûté en vingt-six ans 1,707,168 livres'; mais c'est là un chiffre approximatif, car il ne comprend ni les gratifications secrètes, ni d'autres pensions, notamment les 2,000 écus donnés pendant longtemps au Bernin pour la fameuse statue équestre du Roi. Ajoutons que cette statue, objet de tant de recommandations, causa à Versailles, lorsque enfin elle y arriva, une déception au moins égale a celle que le public avait éprouvée vingt ans auparavant, à l'apparition de la Pucelle.

Quelles précieuses lettres n'aurait-on pas de Golbert à ces littérateurs, ces savants, ces artistes, dont les œuvres le charmaient, si la correspondance de la surintendance des bâtiments n'était devenue, on le craint du moins, la proie du feu! En l'absence des

mais pour ninsy dire sans louanges, par un récit de tout ce qu'on lu y o vu (aire, dire et penser, qui paroisse désintéressé*, mai* qui soit vif, piquant et soutenu, évi-

vei-8 In panégyrique. Pour eu estre mieux cru, il ne «agit pas de luy donner là les épithétes et les éloges magniliques qu'il mérite , il finit Ira arracher de la bouche du lecteur par les choses mesmes. PI11tarqne.ni Quintc-Curce, n'ont point loué Alexandre d'autre sorte, et on l'a trouvé bien loué. Il seroit h souhaiter que Sa Majesté ngréoBt ce dessein, qui ne peut presque se bien exécuter sans elle. Mais il ne faut pas qu'elle paroisse l'avoir agréé ni »cu . moins encore com- ,1

1 On trouvera a Y Appendice, pièce x, le relevé des gratifications aux savants pendant le ministère de Colbert , d'après des registres officiels que possèdent les Archives de l'Empire. Depuis l'impression de cet Appendice, M. Bou tarie, a qui je dois tant de précieuses indications , m'a signalé un autre vomme original, paraphé par Colbert, contenant les gages des officiers des maisons royales , des architectes , peintres , graveurs , sculpteurs, etc. les pensions et gratifications des gens de lettres français et étrangers, des officiers de l' Université, des académiciens. Ce volume est coté 0 io,63o. Je ne puis qu'y renvoyer ceux qui voudraient faire un travail spécial sur ce sujet et le à fond.

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registres qui la contenaient, on ne peut que glaner ça et là, dans les livres contemporains, quelques particularités. Un des plus célèbres graveurs du temps, Gérard Edelinck, d'Anvers, était venu à Paris; mais, poussé vers l'Italie et cherchant sa voie, il sollicitait d'être envoyé à l'Académie de France à Rome. Dans la crainte qu'il ne s'y fixât, Colbert l'occupa, le maria, et parvint ainsi à garder en France l'homme à qui l'art de la gravure au xvu* siècle doit ses plus beaux portraits !. Son mauvais vouloir contre Puget n'a-t-il pas été exagéré? Celui-ci avait, il est vrai, été employé par Fouquet, ce qui n'était pas un titre de faveur, et, après la mort de son protecteur, il s'était établi à Gènes. En second lieu, les officiers de la (lotte l'avaient desservi. Cependant, moins de prétentions au début et une déférence nécessaire aux vues des constructeurs maritimes auraient certainement tout aplani. Quand on avait voulu l'attirer à Toulon, sa vanité naturelle s'était exaltée, et il avait fait des conditions ridicules. Le ministre ne répondant pas, Puget s'était rendu à Paris, où il n'obtint pas même une audience, tant son orgueil avait paru excessif. On l'employa pourtant à la décoration des navires; mais il se découragea, repartit pour Gênes, en revint bientôt et se remit à l'œuvre. Ses exigences indisposèrent encore une fois les autres sculpteurs, l'intendant de la marine et le ministre, qui finit par écrire que Puget ne devait pas prendre la direction des constructions, que c'était a lui de s'assujettir pour la sculpture à ce qui serait résolu par les officiers et les charpentiers du port, et que s'il se mettait de pareilles chimères dans l'esprit il faudrait bientôt le remercier, cr II vaudroit mieux, écrivait un chef d'escadre, que le Roy luy donnast 10,000 écus tous les ans pour ne jamais mettre les pieds dans l'arsenal.» Les vaisseaux de l'État n'étaient-ils, comme les églises pour beaucoup d'artistes, que des sujets de décoration, et devait-on tout subordonner à l'effet? Poser la question, c'est la résoudre. Puget eut le tort de se débattre

1 Mémoires inédit* sur les membre» de tare, publiés par MM. Dussieox . Son- V Académie royale de peinture et de aculp- lié, etc. t. H, p. 68.

\<m INTRODUCTION.

trop longtemps contre des nécessités évidentes; il finit cependant par se corriger, comme le prouve une lettre de l'intendant de marine du 5 septembre 1670 : <rLe défaut qu'ont les maîtres sculpteurs à l'égard des poupes et des galeries dont ils nous donnent les dessins, est qu'ils s'attachent plus aux règles de leur art et à la démangeaison de faire de belles figures qu'aux besoins, commodité et service du navire. Nous pouvons désormais éviter cet inconvénient. Le sieur Puget mesme en convient, et qu'il faut doresena vaut employer en ces ornemens le moins qu'on pourra de ces grandes figures et pesantes machines qui ne font qu'embarrasser le derrière des navires et souvent nuire à leur navigation1. * L'injustice reprochée à Colbert 2 se trouve ainsi pleinement expliquée. Il faut encore reconnaître que les chefs d'escadre, Vivonne en tète3, s'élevaient fortement contre ces lourds ornements bien avant que Puget eût travaillé à l'arsenal de Toulon , et qu'ils continuèrent à se plaindre tant que cet abus n'eut pas été réformé. Enfin, l'opposition de Colbert au grand artiste provençal fut si peu systématique qu'à l'époque où il fit procéder à l'agrandissement de Marseille, malgré la résistance des échevins et des habitants, il recommanda sur toutes choses de suivre les plans et les idées de Puget*. C'est, en effet, grâce aux ordres formels du ministre que la ville dont la prospérité lui paraissait si utile à l'intérêt général eut la première eu France des mes, des places, des quartiers magnifiques restés longtemps sans rivaux. Quel dommage qu'il n'ait pas appelé l'auteur de ces plans grandioses à diriger, au lieu des Le Vau et des Blonde!, les embellissements de Paris!

1 Voir à Y Appendice, pièce xi.111.

p. 5*9, une autre lettre de cet intendant (a6 juin 1671) au sujet de reproches adressé» a Pwget par le môme chef d'escadre (M. d' Aimeras). rPuget, disait-il, s'estoit bien corrigé, et depuis longtemps il n'estoit sorty de sa main aucun dessin qui eust pu mériter aucune cen-

sure. » — La lettre est fort curieuse. Voir aussi les notes qui s'y rattachent.

* Pierre Puget , peintre , sculpteur, architecte, décorateur de vaisseaux , par Léon Lagrange. 3* partie, p. 97.

* Bihl. Imp. Mss. Mélanges Colbert , vol. 169, fol. 55.

* Léon tagrange, loc. cit. p. ifio.

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