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Le vif intérêt que portait Colbert au progrès des lettres et clos arts se traduit sous mille formes. On pourrait en citer encore une foule d'exemples. Une des meilleures histoires locales, celle du Berry, par La Thaumassière, fut entreprise d'après ses conseils1. Il ne tint pas à lui qu'un des esprits les plus lins et les plus ingénieux de son temps, Saint-Évreuiond, ne vît cesser son exil 2; la rancune du Roi fut sans doute insurmontable. Le duc de Montausier avait chargé divers savants de préparer une réimpression des principaux classiques ad usumDelphini. Quand l'éducation du prince toucha à son terme, on craignit que l'édition ne fut inlerronipue. Loin de là, le 36 juillet 1678, Montattsier écrivit à Daniel Huet : irJ'av parlé à M. Colbert, qui m'a dit qu'il souhaitoit qu'on achevast tous vos auteurs3, a II y avait, à côté des gratifiés, ceux qui ne pouvaient pas, et ceux, en plus petit nombre assurément, qui ne voulaient pas l'être. Nous ne connaissons dans cette dernière catégorie que Dom Mabillon. Il avait adressé à Colbert son grand ouvrage sur la Diplomatique. Le ministre, qui lavait déjà consulté utilement au sujel de la validité d'anciens titres domaniaux , lui proposa une gratilication qui ne fut pas acceptée. Peu habitué aux réponses de ce genre, il voulut le comprendre dans l'étal des pensions données aux savants; mais Mabillon persista, par le motif qu'il ne manquait de rien*. Les
1 Histoire du Berry, in-fol. 1689. Voir la dédicace à M" Paul de Beauvillier, duc de Saint-Aignan, gendre de Colbert.
* Lettres , t. Il , a* partie , Industrie, p. 533. lettre du k juillet 1670. Voici le passage : *A l'égard du retour de M. de Saint -Evremond, cette affaire n'estant pas de mon département, je ne puis en parler au Roy ; mais si dan» la suite je pouvoir quelque chose à sa satisfaction , non-seulement je ne m'y opposerai* pas.
mais mosnie je toscherois d'y contribuer lotit ce qui dé|»endroit de moy.»
' Itihl. Imp. Mss. (ùrresf*. dr I). Huet.
' Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, t. I", Éloge de Mabillon. On trouve cependant à la Rïbliollit^jue Impériale, Mss. R. S. G. i.a3o. Correspondance de Maintien, t. Il, p. a 06, une note ainsi conçue : «Ce dimanche, 9,5oo livres envoyées par llelliuzani (c'était un des agents intimes de Colbert) à Mabillon , de la part de Monseigneur. * — Lu pièce n'est pas datée. Il s'agissait sans doute d une somme nécessaire à Mabillon, pour les frais d'une mission en Allemagne que Colbert lui avait donnée au commencement de 1 ti83.
xcv.ii INTHOuKITION.
relations de Colbert avec Sauvai eurent un caractère tout dînèrent. Le savant antiquaire avait établi les droits du roi sur des terrains que revendiquait le duc de La Meîlleraye, héritier de Mazarin. Le ministre crut s'acquitter en lui envoyant une bourse de cent louis d'or. Ce n'était pas 'le compte de Sauvai, qui, estimant davantage le service rendu, réclama une pension viagère de 1,000 écus et une charge honorifique à l'Hôtel de ville. Mais sa demande fut repoussée, et, d'après un contemporain, r comme il estoit d'un naturel chagrin, il ne put supporter ce refus1.* H est à regretter enfin que Gilbert unit pas mieux apprécié l'illustre Du Cange; il l'avait pourtant chargé de préparer le Recueil de* historien* de France, et Du Cange lui avait soumis le plan et la préface de son ouvrage. Prévenu contre ce plan, Colbert y demanda des modifications auxquelles le savant se refusa, ce qui fit abandonner le projet; mais il fut repris intégralement un demi-siècle plus tard, et la continuation de ce grand travail, confiée à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, compte au nombre de ses plus utiles publications5.
On aimerait à savoir si Molière eut à se louer de Colbert. Le saura-t-on jamais? Appelé en 1 663 avec sa troupe chez le ministre pour jouer f Ecole des femmes, il ne reçut que 2Q0 livres, environ 1,100 francs. Fouquet était sans doute plus généreux, mais son successeur semblait avoir pris à tâche de ne l'imiter en rien. L'année d'après, les gratifications aux gens de lettres commencent. De ce moment jusqu'à sa mort, le grand poëte fut inscrit invariablement pour 1,000 livres sur les listes. Enfui, en 1669, l'achèvement de la fresque du Vai-de-Cràce lui fournit le sujet d'une épître où il recommanda dignement au tout-puissant ministre son ami Mignard, beaucoup trop sacrifié à Le Brun :
f Poursuis, ô grand Colbert, à vouloir, dans la France, Des arts que lu réfjis élablir l'excellence. . .
1 Hulletin du bibliophile, août -sep- * Glossaire Du Cange, Alit. Didol.
timbre 1869 : Henri Saurai, hixinrien fie t. VII. p. xx. Pari*, pnr M. Lrrnnx dV l,inry.
SCIENCES, LETTRES. BEAUX-ARTS, BATIMENTS. ,n.
De ces main», dont les temps ne sont guère prodigues,
Tu dois h l'univers les savantes fatigues;
C'est à ton ministère à les aller saisir
Pour les mettre aux emplois que tu peux leur choisir;
Et, pour la propre gloire, il ne faut point attendre
Qu elles viennent t'offrir ce que ton choix doit prendre.
Les grands hommes, Colbert, sont mauvais courtisans. . .
L'étude et la visite ont leurs talents à part;
Qui se donne à la cour se dérobe à son art . . .
Un esprit partagé rarement s'y consomme,
Et les emplois de feu demandent tout un homme . . . *
Nobles et fières paroles! Sans doute Colbert n'aurait pas mieux demandé que d exaucer les vœux du poëte; mais pour cela il aurait fallu sacrifier l'orgueilleux, l'irascible Le Brun, qui n'entendait partager la faveur avec personne, et le ministre n'osa pas. «C'est une chose remarquable, dit Chamfort, que Molière, qui n'épargnait rien, n a pas lancé un seul trait contre les gens de finance. On dit que Molière et les autres auteurs comiques du temps eurent làdessus des ordres de Colbert. i» Le contrôleur général avait-il fait celte recommandation ? La mauvaise humeur contre Mézeray, le silence judicieusement signalé par Chamfort, permettent de le croire. Obligé de maintenir certains impôts dont l'injustice lui était démontrée, sachant mieux que personne les abus et les souffrances qui en résultaient, il ne pouvait entrer dans ses vues de laisser ridiculiser sur la scène les hommes dont il avait besoin pour remplir le Trésor. On peut conclure encore d'un grand nombre de ses lettres qu'au lieu de faire cause commune avec la cabale de* dévot* dans la croisade contre Tartuffe, il tenait pour le poëte contre le premier président de Lamoignon. Les mémoires du temps ne mentionnent qu'une seule fois son intervention à l'occasion d'une pièce de Molière, tin ambassadeur turc vint à Versailles; il était plein de vanteries ridicules et rabaissait tout ce qu'il voyait. On voulut se moquer de lui, et Colbert s'adressa à Molière, qui fit l'intermède du Mamamouchi dans le Bourgeois gentilhomme. Je note enfin un ordre du roi du
INTRODUCTION
7 janvier 167 4 défendant à tous comédiens, autres que ceux de la rue Mazarine, «le représenter» sous peine de mille écus d'amende, le Malade imaginaire, avant l'impression de la pièce.
Rendons justice à Louis XIV. Non-seulement il avait investi Colbert du pouvoir nécessaire pour imprimer aux œuvres de l'esprit le prodigieux mouvement que nous avons essayé d'esquisser, mais il lui avait aussi communiqué la passion du grand en toutes choses. Lemontey a dit avec raison : <r Si Colbert éclaira l'esprit de Louis XIV, Louis XIV éleva 'âme de Colbert. * On serait lieureux de posséder, en fait de beaux-arts, quelques lettres du prince au ministre sur d'autres objets que Versailles etClagny; mais, si rien d'écrit n'existe, nul doute que son gout instinctif pour l'éloquence de Bossuet, la grandeur de Corneille, la raison de Molière, la pureté de Racine, le bon sens de Boileau, enfin pour Mansart et Le Brun. Le Nôtre et G i raid ou, Quinault et Lulli, n'ait échauffé et enflammé Colbert. Les antipathies du Roi pour les magots de l'école flamande sont connues; elles expliquent la direction donnée par le ministre à tout ce qui était du ressort des beaux-arts. Que Louis XIII eut légué à son héritier ses goûts futiles, mesquins, sans noblesse, et tout tournait autrement. On peut se demander si les choses utiles, le canal du Languedoc, la création de la marine, la restauration du commerce et des finances, eussent été faites; ce qu'il est permis d'affirmer sans méconnaître l'originalité de Pascal, de Corneille, de Molière, dont le libre génie ne dut rien à personne, c'est que la fondation des académies, la construction du Louvre et de Versailles, les embellissements de Paris, la protection accordée aux lettrés, aux savants, toute cette œuvre évidemment commune à Louis XIV et à Colbert jeta sur l'ensemble du règne un éclat incomparable, bien nécessaire, hâtons-nous de le dire, pour atténuer l'effet des violences et des misères réelles que Voltaire n'a pas voulu voir, mais que la vérité historique ne permet plus aujourd'hui de dissimuler.