‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 2)Chapitre 413 sur 470 · AUX MEMBRES DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE DANS SA MAISON DE SCEAUX · texte numérisé non relu

AUX MEMBRES DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE DANS SA MAISON DE SCEAUX

Septembre 1677.

On a beau donner des louanges à M. Colbert. elle» ne feront jamais éclater qu'imparfaitement les rares qualité* qui le* lui attirent Tout le monde sait que les grandes affaires l'occupent jour

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el miit, el son délassement étant dans l'étude, on |>eut dire qu'il lait son plaisir de ce qui fcroit le travail des autres. Il aime tellement les gens de lettres, qu'il ne se dérobe aux soucis de son ministère que pour s'entretenir avec eux. C'est à son esprit plutôt qu'à la considération de son rang qu'il doit la place que Messieurs de l'académie françoise le prièrent, il y a quelques années, de vouloir accepterdans leur corps. Il a pour eux une estime si particulière que , leur en voulant donner d'autres marques que celles qu'ils reçoivent lorsqu'il peut assister à leurs séances, il leur lit dernièrement l'honneur à tous de les régaler dans sa belle maison de Sceaux. Il les avoit conviés le jour précédent par. un billet qu'ils trouvèrent chacun chez eux. M. l'archevêque de Paris, qui considère infiniment cette illustre Compagnie, dont il est, ne manqua pas à s'y rendre, et il faudrait amasser bien du monde pour fournir autant d'esprit qu'il s'en trouva en peu de temps chez l'illustre ministre qui les atlendoiL

M. l'abbé Béguin' lui présenta en arrivant un très-beau livre qu'il a composé de la perfection du chrétien.

On se mil à table. Il y eut deux services en même temps, et le repas fut digne de celui qui le donnoil. Il se dit mille choses agréables pendant le dîner, qui ne finit que pour mettre ces Messieurs dans une liberté plus entière de faire paroislre qu'ils n'étoienl qu'esprit.

Au sortir de table, toute la compagnie fut dans une autre salle, où il se fit une agréable conversation. M. Quinault* y lut un fort beau sonnet qu'il avoit fait en venant à Sceaux, et M. Colberl demanda à M. l'abbé Furetière * s'il n'avoit rien fait de nouveau. Il se trouvoit qu'il avoit sur lui quelques vers sur les derniers exploits du Roi4.

Après la lecture de ces vers, l'on passa de la salle où l'on étoit dans un lieu appelé le Cabinet dê V Aurore. Ce fut la que M. Quinault récita cinq ou six cents vers sur les peintures de cette charmante maison. M. l'abbé Tallemanl le jeune en loua les ©aux par un poème dont il fit part à l'assemblée. Il est fort à la gloire de M. Le Jongleur », qui a trouvé le secret d'en faire venir où il n'y en a point et où il n'y a pas même apparence qu'il y ait moyen de les conduire.

M. Perrault, intendant des batimens, parla le dernier. Il ne dit que peu de stances, mais qui réveillèrent les attentions. Les fréquens applaudissement qu'elles reçurent sont une preuve incontestable de leur beauté. Il n'y a point lieu d'en être surpris. M. Perrault est ce qui s'appelle un esprit de bon goût, qui ne donne jamais dans le faux brillant, 11 écrit , et sait comme on doit écrire. Il possède toutes les belles connoissances, el ses ouvrages ont toujours eu un fort grand succès. Il seroit à souhaiter que nous en eussions davantage , mais ses occupations ne lui permettent pas de travailler. Au sortir du cabinet, on alla voir les appartenons el on se promena ensuite de tous côtés dans le jardin. Ces Messieurs euivnt partout sujet d'admirer; mois quelques beautés qu'ils découvrissent, rien ne leur parut si digne de leurs éloges que celui qui les avoit reçus si obligeamment.

Pour aimer ainsi les gens d'esprit, il faut être parfaitement honnête homme. Il faut se détacher de la grandeur et du bien pour se regarder en philosophe et chercher la véritable solidité dans les sciences. Il est certain qu'on ne peut les aimer davantage, que M. ColberL 11 ne se contente pas d'être de l'académie françoise; il y a un nombre do ces Messieurs qui composent une nuire petite académie qui s'assemble toutes les semaines sous son nom4. C'est avec eux qu'il s'entretient fort souvent sur les plus hautes matières. On a vu de tout temps la plupart de ceux qui ont fait une figure considérable dans le monde avoir de grandes bibliothèques el donner même des pensions a plusieurs pereounes d'esprit; mais c'étoienl d'ignorans ambitieux qui ne faisoienl

1 Daniel Béguin, né en «6o8, entra chez les Jéioitc* a l'Age de vingt ans. et devint professeur de théologie. Mort le 19 mars 169G.

* Philippe Quinault, membre de l'académie française on 1670, auditeur ù la Chambre des comptes eu 167t. Mort le s6 novembre 1 688 , à l'âge de cinquante- Irais ans.

* A n loi no Porclière. Reço s l'académie française en 1669, il on fut e\cln en i6*fi|x>ur «voir tra-

vaillé a un dictionnaire , alors que l'académie préparait le sien. Mort le i4 mars tC88, à l'Age de soixante-neuf ans.

* Le Mercure donne ici trois pièces sur la priât dt Yaletidenms, le nefftdc Cambrai, d» Saini-Omrr et la bataille de Cattt l.

* Le Jongleur avait une grande réputation comme sourcier.

' Voir In note u de l.i page fxj 1

l'un cl l'autre que par ostentation et qui se mettoient peu en peine de voir les livres et les sçavans. M. Colbert n'en use pas de cette sorte. Il ne dédaigne point de se familiariser avec les gens de lettres , de s'abaisser jusqu'à ceux qui sont fort éloignas de son rang et de se dépouiller de la grandeur qui l'environne pour se rendre en quelque sorte leur égal. Comme il a toutes les lumières qui peuvent lui en faire aimer l'entretien , doit-on s'étonner si, se rendant le père et le protecteur des sciences et des bcaui-arts , il seconde si bien le roi qui les fait fleurir, et qui n'a pas mérité le nom de //oui* le Grand par sa soûle valeur, mais onr ore pr toutes les actions de sa vie. . .

( Mercure galant , du mois d'octobre 1677, pagetsO.)

LXXl. — MANSART1 A COLBERT.

Clagny, 10 septembre 1677.

Monseigneur, je crois que vous trouverez bon que je prenne la liberté de vous écrire pour vous informer de Testât du bastiment de Clagny. Vous sçaurez , Monseigneur, que tous les tailleurs de pierres ont tous quitté le bastiment1, et il n'y en a pas un seul qui travaille depuis lundy à tnidy, fondant leur révolte sur ce qu'ils disent que Ton leur doit quatre semaines, et qu'absolument ils ne travailleront pas qu'ils ne soyent payés , ce qui cause un grand désordre dans le bastiment , dont j'ay cru vous devoir donner avis. Je me sers aussy de cette occasion , Monseigneur, pour vous tesmoigner l'extrême déplaisir que j'ay eu de ne m'estre pas trouvé à Clagny, lorsqu'il vous a plu y venir pour y régler les modèles de corniche que j'avois fait faire avec beaucoup do soin. M. Bréau m'avoit promis de me faire l'amitié de m'averlir, après Pen avoir extrêmement prié , lorsqu'il scauroit que vous y viendriez. J'estois 4 Paris alors et me portois beaucoup mieux que j'avois fait , la fièvre ni'ayant quitté que j'avois eue onze jours durant; mais si j'eusse esté averty, je commençois à avoir assez de force pour aller A Clagny vous expliquer tout ce que j'avois fait et vous faire voir aussy le modèle de In galerie de Clagny dans toute sa perfection et avec le changement que vous m'aviez ordonné d'y faire, et peut-estre aurois-je eu le bonheur de vous plaire on quelque chose, qui est le seul bien où j'aspire. Si je ne craignois pas vous importuner trop en vous écrivant une trop grande lettre. Monseigneur, je ne manquerais pas de vous faire counoistre la douleur que je ressens dans la crainte que j'ay de vous déplaire en quelque chose; et si j'estois assez malheureux que cela fust, je vous supplie, Monseigneur, de me le vouloir dire, afin que je me corrige et que par la suite je puisse mériter qu« vous me regardiez favorablement. Je ne vous rompray point la leste , Monseigneur, des soins que je prends à Clagny ; mais je vous diray seulement que j'y suis au moins Irais ou quatre jours la semaine; l'on travaille à toutes les corniches qu'il vous a plu de régler, l'on pose la menuiserie dans le bastiment de l'aile de la galerie, la corniche de ladite galerie est presque au trois quarts faite.

J'ay donné depuis peu le reste de toutes les mesures pour les cabines de mari ire que vous faites faire dans le parc de Versailles, au cabinet de la Renommée, ainsy que vous me l'a» ci commandé. Pardonnez, s'il vous plaist. Monseigneur, à la liberté que je prends de vous écrire, mais ce n'est que par la passion que j'ay de vous assurer avec un profond respect combien je suis très-humblement. Monseigneur, vostre très-humble, très-obéissant et Irès-affeclionné et soumis serviteur.

(Peignot, Document* aulhentiqtiet tttr le» dépendes de btnàt .17 K, page 19. -- Ddort , Mit coyote* aux meirotu de Paru , Il . 98. j

• Joics-Hardonin Mansarl, né le 1 G avril 1 646 . architecte du roi. Il obtint le titre An premier architecte en 167,') .fut anobli en nepl.-mbrr «683 et reçu de l'ordre de Saint-Michel en i693. Mort le < 1 mai 1708.

' Peux an* après , toun les ouvrier» dn bâtiment employés à Saiiit-Gcrmain , Marly et Versailles n'étant mi* mi grêvo , l« prévôt d« l'hoir I fut chargé d'informer *t d'arrêter l«s séditieux. (Depping. Cnrreep. «fa. II. Mg.)

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