A M. MATHAREL
INTENDANT DE MARINE A TO.ULON
Sainl-Germain, 19 septembre 1670.
J'ay reçu vos lettres des 5 et 9 de ce mois. Je vous avoue que j'ay de l'impatience d'apprendre le départ de M. de Martel et que j'ay de la peine à croire qu'il soit encore à la rade de Tui'lon. S'il n'en estoit pas encore party lorsque cette lettre vous sera rendue, pressez-le par toutes sortes de moyens de mettre à la voile, rien n estant si important au service du roy que de faire promptement paroistre des vaisseaux de Sa Majesté dans les rades de Tunis. ■ .
A présent que vous devez estre débarrassé d'armemens et de désarmemens , appliquez-vous à faire travailler continuellement au radoub de tous les vaisseaux qui sont dans le port, en sorte que vous puissiez vous mettre en estât, s'il est possible, de n'y employer guère d'ouvriers pendant les mois de décembre, janvier et février. Je vous recommande la mesme diligence à l'égard des constructions, estant important que les vaisseaux dont le Roy a fait estai cette année soyent, s'il se peut, entièrement achevés au printemps prochain. Après cela, Sa Majesté se contentera d'en faire bastir à Toulon par chacune année un ou deux de 5o pièces de canon chacun, et deux frégates de 20 à 3o pièces propres à faire la guerre aux corsaires d'Afrique et pour servir de frégates d'avis, de bruslots ou de baslimens de chargea la suite des armées navales.
Comme il est assez difficile qu'une frégate d'avis qui doit estre beaucoup coupée puisse servir de vaisseau de charge, je vous prie de bien examiner si tous ces usages ne peuvent convenir à un seul vaisseau , parce qu'en ce cas il faudra bastir des frégates extraordinairement légères de voiles pour servir dans la guerre contre les corsaires, et de frégates d'avis et mesme de bruslots dans les grands corps d'armée, s'il en est besoin, et en faire construire d'autres plus fortes en bois, qui ayent un grand ventre à plates varangues et qui puissent, comme les flustes, estre naviguées avec peu d'hommes et porter les vivres aux escadres et armées navales du roy. Examinez aussy s'il ne seroit pas nécessaire d'avoir de petites frégates de 1 o à 1 a pièces de canon pour faire la guerre aux corsaires d'Afrique et servir mesme de frégates d'avis pour les escadres; et d'autant que vous n'en avez point à Toulon, j'estime qu'il seroit nécessaire d'y en bastir deux; mais il faut prendre garde de ne pas retarder pour cela les autres ouvrages.
Je suis bien ayse que vous ayez résolu avec MM. de Martel, d'Almeras
et le sieur Puget qu'on ne mettrait plus dorénavant de si grandes figures aux poupes des vaisseaux ; il faut éviter cet embarras-là , et y faire le moins d'ornemens qu'il se pourra. Les Anglois elles Hollandois, dans leurs constructions d'aujourd'huy, observent de n'en mettre presque point, et de ne point faire du tout de galeries; tous ces grands ouvrages ne servent à autre chose qu'à rendre les vaisseaux beaucoup plus pesans et à donner prise aui bruslots. 11 est donc nécessaire de les imiter en cela, et pour cet effet que le sieur Puget réduise les ornemens des poupes qui restent à faire aux vaisseaux qui sont à l'eau et sur les chantiers, en sorte qu'ils ne les puissent point embarrasser dans la navigation ; il sera nécessaire aussy que vous m'en envoyiez les dessins pour les faire voir à Sa Majesté avant qu'il les «•xécute1.
Si vous estimez que le vaisseau FElbeuf ne puisse plus servir en guerre ni en bruslot , vous pouvez le faire raser et le mettre en ponton ; mais vous devez observer généralement à l'égard de tous les vaisseaux de les conserver si soigneusement, et de les tenir toujours en si bon estât de radoub, qu'ils puissent durer au moins trente ans. Examinez en quel estât sont ceux du port de Toulon et combien chacun peut servir, et envoyez- moy un mémoire qui contienne leur âge, leur port et le nombre de canons qu'ils doivent porter, eu égard à leur force ou foiblesse.
Je veux croire que vous avez à présent achevé d'examiner Testât général des marchandises et munitions pour la fourniture de vos magasins, et que vous aurez observé qu'il n'en faut faire venir aucune des pays estrangers; je l'attends au premier jour, pour vous faire fournir le tout.
' Le ik octobre suivant, Colbert écrivait au même intendant :
i Quant aux ornement des poupes et des galeries des vaisseaux, j'a\ vu un mémoire que M. d' Aimeras m'a envoyé sur ce sujet, et je le trouve fort bien et fort sensé. Je l'envoyé à M. de Terron pour l'examiner, mais je puis tous dire à l'avance qu'il faut s'attacher à les diminuer, et qu'il n'y a rien de si important que de retrancher tous ces grands ouvrages auxquels les sculpteurs s'attachent plus pour leor réputation que pour le bien du service. Pour cet effet, prenex bien garde que le sieur Puget se réduise au gabarit et à la commodité
pins pesans ni leur navigation plus difficile. . . a Et le 1 6 novembre :
* Il sera bon que vous fassiez aussy travailler
le sieur Puget au grand arsenal de marine qui est à bastir à Toulon, conforme au projet que je vous ay envoyé. Mais prenez bien garde que , comme c'est un homme qui va un peu vite, et qui a l'imagination trop chaude, il ne fasse pas des bastimens somptueux , mais seulement solides et commodes.
«J'ay vu les dessins que ledit sieur Puget a faits des poupes des navires que l'on achève à Toulon; je les trouve tous fort beaux; mais nullement convenables aux vaisseaux. Ainsy il faut s'attacher à faire des ornemens simples, et en oster toutes ces grandes figures humaines , qui sont tout à fait inutiles, et ne servent qu'à embarrasser la navigation. . . » (Dtp. conc. la mar. fol. 5to et 567.) — Voir pièces n" 189, ao5 et notes.
J'attends aussy le règlement de la police générale qui se doit observer dans les ports, et mesme sur les vaisseaux lorsqu'ils seront en mer. Comme ce travail est de grande importance, en y travaillant faites-y une profonde réflexion afin de n'omettre aucune chose pour bien establir nostre marine et de faire en sorte que toute la conduite, la navigation et l'action soyent, s'il se peut, plus parfaites que celles des estrangers.
Comme j'ay dessein de faire bicntost passer mon fils de Rochefort à Toulon *, je vous prie de travailler avec soin avec tous les officiers du port à disposer tout ce qui peut regarder les fonctions de tous les officiers de marine, afin qu'en peu de temps il puisse s'instruire sur ces matières dont vous connoissez l'importance et l'estendue ; et comme vous en avez plus de connoissancc qu'aucun autre, je crois que vous pourrez aussy beaucoup contribuer à les luy apprendre avec facilité et méthode . . .
( Areb. de la Mar. Duchés concernant la mariné, 1670, fol. 44». )