‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 3)Chapitre 156 sur 486 · A M. MATHAREL · texte numérisé non relu

A M. MATHAREL

INTENDANT DE MARINE A TOULON

Sceaux, 1" octobre 1670.

J'ay reçu vos lettres des 19 et a 3 septembre, par la dernière desquelles j'ay esté bien ayse d'apprendre le départ de M. de Martel, après un si long séjour dans le port. 11 faut bien examiner les causes de son retardement pour les pouvoir retrancher à l'avenir, et employer tous moyens possibles pour empescher que les escadres ne consomment inutilement leurs vivres dans les rades. Ce doit estre là l'objet principal de vostre application , et de prendre des précautions telles pour les arméniens qui se feront cy-après que, dans le mesme temps qu'une escadre rendra le bord, l'autre soit en estai de sortir aussytost; ou, pour mieux faire encore, comme toutes les escadres qui seront armées dorénavant tiendront la mer une année entière, il faut faire en sorte qu'elles partent quinze jours auparavant la fin des vivres de celles qui seront à la mer; et je dois croire qu'en agissant aiosy que vous me le promettez vous n'aurez pas de peine à y réussir.

Pour cet effet, il faut travailler incessamment à perfectionner l'enrôlelement de tous les matelots par classes, et les accoustumer à estre, ponctuels pour se rendre à point nommé au lieu qui leur sera désigné. Mais ce qui importe encore plus, est de former les équipages des vaisseaux de proche en proche; en sorte que l'on soit assuré d'en trouver un en cinq ou six communautés, plus ou moins, n'y ayant certainement que cet ordre et une grande exactitude qui puissent faire réussir cet establissement. J'écris au sieur Brodart de conférer souvent avec vous sur ce sujet. A l'égard du sieur Dulignon, comme il a beaucoup de temps d'avance, ■■il me semble qu'il est assez exact, et qu'il me paroist, par ses lettres, qu'il a une forte envie de se bien acquitter de cette fourniture, je dois espérer qu'il se mettra en estât de pouvoir embarquer les vivres des escadres, de quelque nombre de vaisseaux qu'elles soyent composées, en moins de huit ou dix jours de temps.

Aussytost que vous m'aurez envoyé un rôle des officiers qui ont servy en second la campagne dernière, contenant le temps que chacun d'eux a wrvy, je parleray au Roy pour leur faire donner quelques mois d'appoin-

temens. Quant à ceux du département de Toulon, il faut les employer aux classes des matelots, les distribuer dans les départemens et m'en envoyer aussy un rôle, à la fin de chaque mois, pour les faire payer de leurs appointemens.

Je ne doute pas que, par le moyen des forges de Dauphiné et des ouvriers de Toulon, vous n'ayez , dans quelque temps, le nombre d'ancres qui vous manquent. Il faut travailler continuellement à perfectionner cette manufacture, prendre les avis de tous les officiers des vaisseaux, sur les défauts qu'ils peuvent avoir reconnu à celles de leur bord, et les faire observer aux forgerons, afin qu'ils les évitent. J'estime mesme que, lorsqu'il arrivera quelque vaisseau anglois ou hollandois dans vos rades, il sera bon que vous fassiez visiter leurs ancres , et en prendre des dessins avec les proportions afin d'en faire former des modèles et les envoyer à Vienne pour y estre suivis; n'y ayant rien de si important pour nostre marine que de travailler incessamment à perfectionner toutes les manufactures qui y servent, et principalement celle-cy, qui est une des plus considérables.

Je suis bien ayse que vous ayez commencé le radoub des vaisseaux par ceux qui en ont le plus besoin. Il faut continuer ce travail jusqu'à ce qu'ils soyent en estât d'estre mis en mer; et c'est une maxime générale que vous devez toujours observer, de faire travailler au radoub des vaisseaux aussytost qu'ils auront rendu le bord et que vous en aurez fait la visite.

Il est aussy également important que vous fassiez travailler en diligence aux constructions des vaisseaux et que, dès le moment où vous aurez fait avaler à l'eau les deux vaisseaux que vous avez fait préparer pour cet effet, vous fassiez poser les quilles de l'Indien et du Maure. Mais il faut observer de n'en plus mettre à l'avenir sur les chantiers qui ne puissent estre achevés en moins de trois mois, la bonté et la durée des vaisseaux dépendant principalement de les bastir en fort peu de temps.

Le sentiment de M. d'Almeras sur la largeur des vaisseaux que vous mettrez sur l'atelier mérite assurément qu'on l'examine bien à fond, avant que de suivre l'ancien devis ; mais je vous avoue que cela seroit estrange (ce devis ayant esté, ainsy que vous l'avez vu, fort esludié par feu M. de Beaufort, M. du Quesne, et plusieurs autres officiers de marine) qu'il s'y trouvast encore quelque chose à réformer. Il ne faut donc rien négliger sur une matière si importante, mais, au contraire, conférer avec ledit sieur d'Almeras, les autres officiers de marine et les ouvriers du port, pour voir ce qui se peut faire pour perfectionner la construction de nos vaisseaux. J'attends le résultat de ce que vous aurez arresté ensemble sur

ce point pour l'envoyer à M. deTerron, afin d'avoir aussy son avis et celuy des ouvriers de Rocheforl, avant que de prendre une dernière résolution à cet égard.

Je vous ay desjà écrit, par mes précédentes, qu'il estoit nécessaire de bien examiner les ornemens de sculpture des poupes et galeries des vaismm que le Roy fera construire cy-après, d'autant plus que, par toutes les visites que j'ay fait faire, en Angleterre et en Hollande, des vaisseaux de ces deux nations, on a remarqué qu'elles n'en mettent plus, particulièrement les Anglois; estant vraisemblable qu'ils n'ont pris cette résolution qu'en suite d'une longue expérience, qui leur en a fait connoistre le désavantage. Je n'ay rien à y ajouter, si ce n'est que je me remets aux consultations que vous ferez sur ce sujet avec nos principaux officiers de marine et charpentiers , écrivant aussy à Rochefort , afin que l'on y examine pareillement ce qui est à faire pour diminuer ces sortes d'ornemens l.

Si l'expérience que vous avez ordonné de faire sur les vaisseaux, des lampes suspendues en équilibre pour s'en servir au lieu de chandelles de cire, réussit, comme il y a apparence, il faudra en faire passer l'usage dans nos autres arsenaux de marine 2.

Aussy tost que vous aurez fait prendre les alignemens des halles et autres uastimens à faire dans le petit parc, pour mettre les masts, fustaiiles et allusts de canon à couvert, envoycz-moy une copie du devis que vous en aurez fait.

J'ay vu la lettre que le lieutenant de l'amirauté de Marseille a écrite au sujet des matelots anglois. Il ne suffit pas de celte lettre pour faire connoistre l'effet des ordres du roy sur ce sujet; il faut retirer un certificat

1 Colbert écrivait le 19 septembre à de Seuil : «Je croyois que la sculpture du Soleil- Rojal fust fort avancée. Puisque vous raanquex <f habile» ouvriers pour les grandes figures, je «eus en enverray d'icy au plus tost. Mais il faudra éviter les défauts qui se rencontrent dans le* ornemens de la poupe du Royal-ljouu , où l'on a remarqué que ces grandes et pesantes boires ne peuvent que l'embarrasser beaucoup dan* sa navigation. J'avoue qu'il faut que les M' h- rt'|i<in<lt'iit a la grandeui et à II magnificence du Roy, qui parois! en ces superbes wrps de bastimeus , mais il faut aussy prendre prie qu'il» ne soyent incommodes.

-I/? jeune Hubac, qui est parly pour Brest, tore dira que les Anglois ne mettent plus de

•Ti.-% ain rostes la poupe <!•' leurs vais-

seaux, ni mesme de ces grands ornemens de sculpture. Vous examinerez, avec le père et les officiers de marine, s'il sera bon de les imiter. . .» (Dép. cime, la mar. fol. /1A9.) — Voir aussi pièces n" 1 84 , io5 et notes.

1 Le i3 mai de l'année suivante, Colbert écrivait au même intendant : «Je seray bien ayse de voir les moyens que vous avez trouvés pour rendre plus clairs les fanaux des vaisseaux. Aussylost que la boiste dans laquelle sont les dessins qu'en a faits le sieur Puget sera arrivée , et que je les auray vus , je donnera y ordre pour vous faire envoyer les glaces que vous demande!. Il est bon d'en faire l'essay et que vous trnvailliex toujours à perfectionner quelque ebose dans nostre marine. . . s (Dép. conc. la mar. fol. t/ti.)

du consul, et faire toutes choses pour entretenir la bonne correspondance que Sa Majesté veut estre gardée avec les Anglois de la mesrae façon que le roy d'Angleterre la fait observer par ses sujets.

J'approuve l'ordre avec lequel vous avez dressé la table générale des marchandises nécessaires pour l'année prochaine. Mais je dois vous faire observer que, outre le magasin général, qui doit estre perpétuellement fourny pour les quarante vaisseaux de guerre, les frégates d'avis, flustes et bruslosts de vostre département, il faut que vous ayez encore le magasin particulier de chacun desdits vaisseaux fourny de tout ce qui est nécessaire à son armement; en sorte que, revenant de la mer, et ayant remis dans son magasin les agrès, apparaux et ustensiles qui se trouveront à son désarmement, l'on puisse remplacer promptement ce qui se trouvera avoir esté consommé pendant son voyage, et que, aussytost que le Roy enverra ses ordres pour armer ce vaisseau , il n'y ayt qu'à prendre sa garniture dans son magasin. Estant certain qu'en observant cet ordre nous aurons toujours dans les magasins particuliers tout ce qui est nécessaire pour armer tous les vaisseaux, et dans le magasin général la mesme quantité de marchandises, agrès et apparaux, pour un second armement de pareil nombre de vaisseaux. Et c'est sur ce pied-là particulièrement qu'il faut fonder la perfection de nostre marine.

Le sieur Dulignon m'écrit que M. de Martel a fait embarquer un homme pour estre contrôleur des vivres de son escadre, et qu'il l'a fait admettre à la table des officiers d'infanterie, nonobstant le refus qu'il (Dulignon) en faisoit. Vous sçavez que l'intention du Roy est que personne ne soit embarqué sur ses vaisseaux sans son ordre ou commission expresse. Et ainsy, quand bien mesme l'establissement de cet homme seroit avantageux, il ne devoit point le faire de son chef; c'est à quoy il faudra prendre soigneusement garde à l'avenir.

Je vous ay cy-devant écrit au sujet des magasins et des fours qu'il est nécessaire de donner au sieur Dulignon, pour la préparation et conservation de ses vivres; ainsy je m'assure que vous aurez concerté avec luy ce qui est à faire sur ce sujet. Et en cas que vous ne puissiez pas luy en fournir la quantité dont il aura besoin, il faudra en louer des particuliers, en attendant que, le grand arsenal estant une fois résolu, on puisse voir où l'on placera commodément les magasins des vivres et leurs dépendances.

J'apprends qu'il y a une prodigieuse quantité de bois en Arles, et que, à moins d'une extraordinaire diligence, ils ne pourront tous estre voiturés avant l'hyver. Contribuez en ce qui pourra dépendre de vous pour faire

trouver au commissaire Julien le nombre de barques et d'allégés nécessaires pour ebarger tous ces bois avant les premières glaces.

Vous trouverez cy-joint un mémoire1 que j ay fait sur le règlement général de police de la marine, estimant qu'il est nécessaire de travailler sur ce plan pour le faire aussy général et aussy estendu qu'il doit estre pour la police de nos arsenaux. J'en envoyé de pareils à MM. de Terron et de Seuil, afin qu'ils y travaillent en mesme temps que vous, de sorte que j'at- (endray ce que vous aurez fait sur ce mémoire, avant de travailler à mettre ce règlement en iorme.

Faites-moy sçavoir si les vaisseaux des deux escadres qui sont à la mer •"Ht assez bien radoubés et en assez bon estât pour pouvoir tenir la mer pendant une année entière; et, en ce cas, ce qui seroit à faire pour leur envoyer durement des vivres, lorsque le temps de leur désarmement approchera.

(Arch. de la Mar. Dépêche» concernant la marine, 1670, fol. 668.)

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