GOUVERNEUR DE BRETAGNE A RENNES
Saint-Germain, 10 aoust 10*7*.
J'ay reçu vostre lettre datée du Port-Louis 1 le 5 de ce mois. Je ne sçais m le rapport que vous a fait le marquis de Kerjean est bien véritable; mais je vous avoue que j'en doute fort. J'ay écrit en Angleterre pour estre informé de la vérité, et je dois vous dire sur ce sujet qu'il faut estre un peu en garde contre les officiers de marine touchant les rapports qu'ils font des rencontres qu'ils ont à la mer, et particulièrement contre ledit sieur marquis de Kerjeau.
11 n'y a rien à présent de plus important et de plus nécessaire au service du roy que de le faire entrer dans la Manche avec tous les vaisseaux qu'il commande2; et vous devez fortement travailler, soit de vive voix en
• Petite ville forte située dans le départe- *Le marquis de Kerjean a ordre de croiser
5 Le mémoire ci-dessous, daté du 3o juil- qu'au Conquesl avec six vaisseaux. I«t 1673 . indique en détail les mesures prises «M. de La Barre doit faire la mesme chose,
* cHte époque par Colbvrt pour garantir U depuis le Gonquest jusqu'au cap de Finistère,
«ver un pareil nombre de vaisseaux,
cas qu'il soit auprès de vous, soit par écrit, à l'exciter à bien faire couiioistre ce qu'il vaut en une occasion aussy importante que celle-cy, estant certain qu'il y a plus de ho vaisseaux qui sont sortis de Hollande et de Zélande, qui sont tous petits bastimens depuis 8 jusqu'à a o pièces de canon , qui ontdesjà pris une quantité considérable de vaisseaux françois dans la Manche1, et qui font courre grand risque à tous ceux qui sont dehors, particulièrement aux Terre-neuviers, qui sont à présent sur leur retour. Et c est cette raison principale qui oblige les Estats de Hollande et de Zélande de donner des permissions pour armer en cours, ce qu'ils avoient refusé jusqu'à présent.
Vous voyez donc combien il est important que ledit sieur marquis de Kerjean fasse une diligence extraordinaire pour se rendre dans la Manche, et pour y croiser continuellement, en mettant deux de ses vaisseaux au Pas de Calais et deux autres au Conqucst, et en disposant sa navigation en sorte qu'il puisse estre partout et donner, s'il est possible, une telle crainte aux vaisseaux hollandois et zélandois qu'ils n'osent entrer dans la Manche. Mais je vous conjure de l'exciter fortement à bien faire son devoir; sur quoy mesme il est bon que vous soyez averty que le capitaine Corneille, de Dieppe, ayant trouvé au Conquest le vaisseau dudit marquis de Kerjean et les frégates qu'il commande, et luy ayant demandé de l'escorte, on luy répondit qu'il estoit à terre à la chasse, et qu'il n'y avoit rien à craindre dans la Manche. Considérez, s'il vous plaist, si un capitaine qui tient cette conduite est capable de répondre exactement d'une action aussy importante que celle à laquelle il est employé. Mais j'espère que vous luy ferez si bien connoistre combien il est de conséquence de s'en bien acquitter, qu'il y fera son devoir.
En cas que les vaisseaux de la compagnie des Indes orientales ne fussent point encore en estât de partir, ce que je ne puis croire, il faudroit
assurer IVntrée de la rivière de Bordeaux et donner chasse aux corsaires biscayeus.
«Le chevalier de Château-Renault, qui commande sept vaisseaux, tiendra la mer, depuis le cap de Finistère jusqu'au détroit , pour les mesmes escortes et pour faire la guerre aux corsaires de Salé.
■ Et le marquis de Martel , lieutenant général des armées navales du roy, croisera continuellement, depuis le détroit jusqu'en Levant, avec dix vaisseaux de guerre et toutes les galères, en sorte qu'avec de si puissantes forces il y a
roy sera non-seulement à couvert de toutes les insultes des ennemis de Sa Majesté, mai» mesme en «cureté contre tous les corsaires. ■ ( Cop. de ItUrtM de Cotbert, fol. 58.)
1 Colhert s'exprimait tout différemment dan* une dépêche adressée à l'intendant de Rordeaux, le 9.3 septembre suivant (voir II, 666, note); mais le but de cette lettre était évi-
deaux, alarmés par le récit des prises q»« faisaient les Hollandais, et Ion s'explique ainsi les réticences du ministre.
que ledit marquis de Kerjean laissast un des siens pour les escorter, et qu'il donnast des rendez-vous seurs au Conquest aux deux vaisseaux qui croiseront, lesquels pourront avoir ordre de les escorter jusqu'au Havre, afin que leur navigation pust estre en toute seureté.
Outre les six vaisseaux de l'escadre de Bretagne , j'envoye encore les ordres à deux frégates de l'armée qui doivent avoir escorté le Brave jusqu'à Brest de se joindre au marquis de kerjean, et aux capitaines de luy obéir; en sorte que, par ce moyen, il y aura huit vaisseaux dans la Manche. Je souhaite fort qu'il s'acquitte bien du service que le Roy désire de luy en cette occasion; mais, entre nous deux, je vous avoue que j'en doute un peu.
A l'égard des ouvrages de Brest, quoyqu'il soit bon de les achever le plus tost qu'il se pourra, la raison de la récolte doit vous obliger à donner quelque relasche aux peuples qui y travaillent.
Pour ce qui concerne la proposition que vous me faites de donner les ordres nécessaires au marquis de Kerjean et à M. de La Barre pour se joindre et aller ensemble à la rencontre des vaisseaux hollandois qui viennent des Indes orientales, je vous diray que ce seroit un voyage fort inutile et qui dégarniroit absolument nos costes; d'autant que, s'ils reviennent, ils doivent passer par le nord de l'Ecosse; mais toutes les apparences du monde veulent qu'ils entreront dans un des ports d'Espagne, ou dans un de ceux de Norwége. Ainsy il ne faut pas penser à cette entreprise.
(Arch. de la Mar. Dépêche* concernant te comment , 1679' '33.)