AU DUC DK SAINT- A1GNAN
GOUVERNEUR DE NORMANDIE
Paris, 31 juin 167 3.
J'ay reçu la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire, le 17 de ce mois, sur le sujet des équipages des sept bastimens qui dévoient partir du Havre pour aller joindre l'armée navale. Quoyque je voye bien le nombre d'hommes qui ont esté tirés du gouvernement du Havre, et les raisons qu'il y auroit de décharger l'estendue de vostre gouvernement de fournir ces équipages et de rejeter cette charge sur ceux de Dieppe 1 et de Honfleur, qui n'ont fait jusqu'à présent aucun devoir pour cela, je crois qu'il suffit de vous dire en quatre mots lestât des armées navales du roy pour estre persuadé que vous ne vous arresterez point à toutes ces raisons et que vous ferez l'impossible pour faire partir ces vaisseaux.
Je vous prie donc, Monsieur, de considérer que tous les olficiers de l'armée navale ont fait des merveilles dans les deux combats qui se sont donnés, et que ces deux combats ont consommé toutes les poudres et les boulets qui estoient sur les vaisseaux du roy, en sorte que l'armée, qui est à présent retirée dans la Tamise avec celle d'Angleterre'2, ne se peut plus remettre en mer, si elle ne reçoit promptement les i3/i milliers de poudre
' Voir pièce n° 336. » Le* flottes étaient rculrées le 1 6 juin dans la Tamise.
et tous les boulets qui sont au Havre, et que, si l'armée no les reçoit avec une diligence incroyable, nous courons risque que la flotte bollancloise, commandée par Ruyter, qui est assurément le plus grand capitaine qui ayt jamais esté en mer, ne manquera pas de profiter du vent et des marées pour la venir combattre à l'ancre ou pour fermer la Tamise, en un mot pour prendre tous les avantages qui peuvent donner un très-grand mouvement à toutes les affaires du roy, n'y ayant rien qui puisse estre si contraire au service de Sa Majesté, ni tant éloigner la paix et tous les avantages que le Roy peut retirer, qu'un favorable événement pour les Hollandois sur mer, qui leur rcmettroit le cœur et restabliroit leur commerce, et par conséquent leur donneroit de l'argent. Je ne puis assez vous exprimer l'importance de ce moment dans la conjoncture présente de toutes. les affaires du roy, et je crois qu'il n'en falloit pas tant dire pour échauffer vostre zèle et pour vous faire faire l'impossible.
Sur ce que vous dites que les gouvernemens de Dieppe et de Honfleur ne font rien, je vous diray seulement qu'il y a de certains momens dans lesquels il n'est pas permis de raisonner sur la faute d autruy, et que ces gouvernemens n'ont pas pour gouverneur M. le duc de Saint-Aignan , qui joint avec sa dignité et la principale charge de la maison et de la personne de Sa Majesté 1 un zèle très-passionné pour son service et pour sa gloire. Il y va de tout dans cette conjoncture, et je crois que c'est assez vous dire pour estre persuadé qu'à l'instant que vous recevrez cette lettre, que je vous envoyé par un courrier exprès, vous ferez fermer toutes les portes du Havre, et irez et enverrez de maison en maison prendre tous les hommes qui ont monté en mer, que vous ferez ensuite la mesme chose dans tous les bourgs et villages de la coste, et ferez partir ces vaisseaux vingt-quatre heures après.
Pour vous donner des moyens de bien faire connoistre à toute 1 estendue de vostre gouvernement de quelle importance et de quelle conséquence il est de mettre lesdits bastimens en . mer, j'envoye une ordonnance au sieur Brodart, pour estre publiée dans le siège de l'amirauté, portant qu'à faute par les habitans du gouvernement du Havre d'avoir fourny les équipages de ces vaisseaux, non-seulement les ports seront fermés, mais mesme que tous les capitaines des vaisseaux du roy ont ordre de prendre en mer. tous les vaisseaux appartenans aux habitans de ladite ville et de toute la coste. Et, quoyque je ne doute point que cette ordonnance ne demeure inutile, je vous diray néanmoins que si ces bastimens ne pouvoient estre mis en
' frlle de premier Renlilhomme de ta d«nhre.
m MARINE
mer dans une conjoncture aussy importante et aossy pressée que celle-cv et dans laquelle il est question de tout, je ne fais nul doute que 8a Majesté ne .prist quelque résolution aussy désavantageuse pour les habitans du Havre que tout ce qui a esté fait jusqu'à présent en cette ville leur a rapporté d'avantages.
Cette affaire est d'une telle conséquence que je vous prie de me dispenser de vous écrire d'aucune autre.
(Areb. do la Mar. Dépéehtê concernant la mari,* , if>73. fol. «67. ï
AMBASSADEUR A LONDRES
Paris, «8 juin i673.
Pour répondre à vostre lettre du a a de ce mois, dans laquelle il me paroist un peu plus d'aigreur qu'il ne conviendroit entre nous, je vous diray que je conviens de tout ce que vous dites, que vous avez signé un traité, que le Roy est obligé d'avoir tant de vaisseaux et tant de bruslots; mais vous ne trouverez pas que le Roy soit obligé, quand Sa Majesté a dans ses ports tout ce qu'il iuy faut, et qu'elle donne tous les ordres nécessaires et au delà mesme de tout ce qu'il se peut imaginer pour remplacer les vaisseaux qui ont esté bruslés dans le combat, et toutes les munitions qui ont esté consommées, vous ne trouverez pas, dis-je, que Sa Majesté soit obligée d'acheter une seconde fois tout ce qu'il luy faut en Angleterre, dans un temps mesme où l'entretènement de a5o ,000 hommes, cent vaisseaux et vingt-cinq galères , ne luy permet pas de faire des dépenses non nécessaires.
Vous avez deu avoir assez bonne opinion de moy pour estre persuadé que je ne manquerais pas à ce qui estoit nécessaire pour le service du roy en une occasion aussy importante et aussy pressée que celle-là; et en effet je m'étonne que, lorsque vous m'avez écrit cette lettre, vous n'eussiez point encore reçu celle par laquelle je vous donnois avis que j'avois donné ordre à Dunkerquc d'envoyer tout ce qu'il y avoit de marchandises et munitions pour les radoubs et remplacement de ce qui avoit esté consommé avec deux bastimens pour servir en bruslots, et au Havre pour faire partir quatre caiches, trois vaisseaux armés en bruslots, i34 milliers de poudre et plus de 80,000 boulets, et que j'avois mesme prié M. le duc d'Aumont1 d'envoyer à l'armée les poudres et boulets qu'il a dans ses ina-
1 Gouverneur de Bonlo^no.
fjasins, qui luy appartiennent. Tous ces ordres sont exécutés, et pour jmhi que le vent ayt esté favorable, je dois croire que tout est arrivé à l'armée. Vous voyez bien que, pour peu que vous eussiez attendu, vous auriez vu toutes ces dispositions et tous ces ordres donnés, et vous auriez pu examiner ensuite tout ce qui auroit pu manquer.
A l'égard du crédit dont vous vous plaignez si fort, si vous examinez bien cette matière, vous trouverez que vous n'avez pas tant de sujet de vous plaindre ni raoy de me formaliser contre le sieur Frémont; jusqu'à présent les ambassadeurs n'ont point eu le pouvoir d'emprunter de l'argent pour le roy, et il n'y a point d'exemple qu'aucun l'ayt jamais fait.
Si mon fils vous a écrit qu'il envoyoit 1 0,000 livres pour tous les achats qu'il ordonnoit de faire, qui montoient à beaucoup davantage, il a eu tort; • c'est une jeunesse et une faute qu'il a faite; mais il a vingt et un ans, et c'est assez dire pour faire connoistre qu'il est capable de faire des fautes. Mais en m'appliquant à l'instruire, comme vous sçavez par expérience que j'y ay de l'application , je redresse facilement ses fautes jusqu'à ce que l'âge • luy ayt donné plus d'expérience et qu'il puisse agir de luy-mesme. En deux mots, vous pouvez faire acheter les deux bruslots; avec celuy qui est resté des neuf, celuy qui estoit aux Dunes, celuy qui doit estre venu avec M. de Martel et les trois du Havre, ce seront huit qui pourront servir, et cela suflit.
Vous sçavez tout ce que je vous envoyé de poudres, je crois qu'elles suffiront; si elles ne suffisent, vous en pourrez acheter quelque quantité, mais la [première] dépense qu'il faut faire est celle des radoubs pour remettre tous les vaisseaux en mer.
M. de Martel est party le 17 de Brest, avec les trois vaisseaux qu'il commande, en sorte qu'il doit avoir joint l'armée.
( Arch. de la Mar. Déf>érhcti du recrrlaire d'Etat, 167 3 , fol. fft.)