‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 3)Chapitre 260 sur 486 · À M. D'ALMERAS · texte numérisé non relu

À M. D'ALMERAS

CHEF D'ESCADRE

Paris, 1" juillet tù'jli.

Pour réponse à voslre lettre du 8 de ce mois, je vous avoue qu'il est difficile de pouvoir se persuader que II. de Martel ayt voulu empescher que les trois vaisseaux de son escadre ne vous ayent joint, et qu'il ayt pu ♦•stre capable de donner des ordres si préjudiciables au service du roy et <i contraires à ceux qu'il avoit reçus de Sa Majesté, d'autant plus que vous

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voyez bien que le chevalier de Forbin1 ne les a pas exécutés. Mais, pour vous dire le vray, si ledit chevalier eust esté à Toulon, Sa Majesté avoit ordonné de l'arrester et de luy faire son procès.

Il est vray que le voyage qu'il a fait à Alger paroist un peu extraordinaire; et s'il donnoit une déclaration en forme, écrite et signée de sa main, portant que le sieur de Martel luy a donné l'ordre d'aller à Toulon , je suis persuadé que le Roy ne souiïriroit pas que ledit sieur de Martel en eust usé de cette sorte; mais, à moins qu'il ne donne cette déclaration bien précise et bien formelle, et que vous n'ayez d'ailleurs mesme des preuves constantes du fait que vous avancez contre le sieur de Martel (vu qu'en un fait de cette qualité il y va de la teste d'un homme, et que d'ailleurs la jonction du chevalier de Forbin fait voir qu'il est d'autant plus difficile de croire que le sieur de Martel ayt donné cet ordre qu'il n'a pas esté exécuté par le sieur de Forbin), vous auriez peine à persuader une malice aussy noire que celle-là, si vous n'en aviez la preuve bien establie.

Sur toutes choses, je vous prie de croire le conseil que je vous donne, qu'il faut quitter cet esprit d'altercation et d'inimitié que vous avez les uns contre les autres, qui est l'esprit de l'ancienne marine, si contraire au service du roy et aux intentions de Sa Majesté. Vous sçavez que nous avons un maistre éclairé et qui sçaura toujours fort bien distinguer les bonnes et meschantes intentions de ceux qui ont l'honneur de le servir.

Vous estes à présent en estât d'empescher qu'aucun vaisseau hollandois ne passe dans la Méditerranée et mesme ne paroisse sur toutes les costes d'Espagne. Et comme il est à présent public partout que vous y estes avec des forces assez considérables, que les Hollandois d'ailleurs ont trop d'occupation chez eux pour pouvoir y envoyer aucunes forces, ni égales, ni supérieures à celles du roy, et que, par conséquent, vous pouvez penser à quelque autre chose qu'à garder continuellement ce passage avec les vaisseaux que vous commandez, il me semble que, selon les vents qui régneront, vous pouvez examiner trois desseins que vous pourriez avoir pour les exécuter en douze, quinze ou dix-huit jours de temps. Mais, en exécutant ces desseins, vous devez toujours laisser dans le détroit deux ou trois vaisseaux bien commandés, en sorte que vous soyez bien assurt'' pendant vostre absence qu'aucun vaisseau ennemy ne restera.

1 Le chevalier de Forbin , de Marseille, capitaine de vaisseau à Toulon en 1666, mis à la Tour, pour le fait dont il esl question dans

celle lettre, le 37 juillet 1673, à la demisolde en 1 685. Morl le 5 août 1 697. — Parenl du corn le de Forbin, donl on a des mémoire*.

Ces trois desseins sont : le premier, d'exécuter ce qui est porté par vostre instruction sur le voyage d'Alger.

Le second, de vous informer soigneusement si quelques-uns des vaishollandois qui estoient à la barre de Cadix sont allés aux Canaries, aux avis certains que j'ay reçus lorsqu'ils sont partis de Cadix. Et vous pouvez sçavoir certainement du consul françois à Cadix s'ils y ont esté et y sont encore.

Le troisième seroit de venir sur les costes de Galice et de Biscaye, où il y a une très-grande quantité de corsaires hollandois et zélandois, pour les en chasser et en prendre le plus grand nombre qu'il vous sera possible. Surtout il faut que les vents vous favorisent en sorte que vous puissiez faire ces voyages avec grande diligence, et que vous ayez toujours soin de venir visiter vostre croisière du détroit dans les intervalles de ces mesmes voyages. Vous devez observer de prendre vos mesures si justes, que vous soyez toujours à la barre de Cadix lorsque les galions chargeront et partiront pour les Indes. Et, comme il y aura un assez bon nombre de vaisseaux françois qui porteront des marchandises pour lesdits galions et qui retourneront en France bien chargés, le Roy veut que vous leur donniez deux vaisseaux de guerre pour les escorter jusque dans les ports de leur retour, et mesme que vous les accompagniez vous-mesme jusqu'au cap de Finistère.

Vous devez observer que les Hollandois feront tous leurs efforts et se serviront de toute leur industrie pour pouvoir envoyer à Cadix leurs marchandises pour en charger les galions. C'est pourquoy il est nécessaire que vous soyez fort sur vos gardes pendant tout le temps qu'ils se chargeront, non -seulement pour prendre tous les vaisseaux hollandois qui se présenteront, à quoy je ne crois pas que vous ayez beaucoup de peine, n'estant pas persuadé qu'aucun s'y présente, mais mesme pour observer les vaisseaux neutres. Sur quoy je suis bien ayse de vous avertir que les vaisseaux anglois, suédois et danois, doivent estre libres, quand mesme ils seraient chargés de marchandises appartenant aux ennemis de Sa Majesté, mais que les Hambourgeois et ceux des autres villes hanséatiques ne sont point libres et sont sujets à confiscation , s'ils sont chargés de marchandises appartenant aux ennemis de Sa Majesté 1 ; vous devez seulement prendre garde de ne pas trop estendre la liberté que cette explication vous donne.

En cas que le chevalier de La Motte2 vous joigne, vous examinerez si

1 Voir II, pièces n*' so5, 979 et notes. suspendu , puis rr-tabli dans son grade on 167t.

' Le chevalier de Lamotle, de Valence, aide- Tué à Gènes, le >ih mars 1 684 , sur la cha-

en 1 665 . capitaine de vaisseau en 1 669, loupe du CepabU , qu'il commandait.

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vous pourriez le mener avec vous sur les costes tic Galice et de Biscaye, d'autant qu'il y a quantité de petits corsaires contre lesquels il pourroit réussir; mais, comme il a esté destiné pour empescher les courses des Mayorquins qui ont armé sous la bannière de Hollande, si vous avez avis qu'il y en ayt en mer, il faut le renvoyer tourner toutes les isles de Mayorque, Minorque et Sardaigne.

Aussytost que les deux vaisseaux l'Heureux et le Galant seront arrivés à Cadix, ne manquez pas de les renvoyer sur les costes de Galice et de Biscaye joindre le chevalier de Château-Renault, n'y ayant rien de plus important pour le service du roy que de ruiner tous les corsaires hollandois qui se retirent dans les ports de ces costes-là, et pour cet effet de tenir forte l'escadre dudit chevalier de Château-Renault.

(Airh. de la Mar. Dépêche* concernant la marine, 167$, fol. «91.)

AMBASSADEUR A LONDRES

Pari», 7 juillet 1673.

J'ay reçu, par mon courrier, vostre lettre du 3 de ce mois; vous verrez, par l'extrait de la lettre du sieur Brodart, que les sept bastimens du Havre sont partis avec bon vent ; ainsy je ne doute point qu'ils ne soyent arrivés, dès le lendemain, aux Dunes, et de là dans la Tamise. Mais il est arrivé par malheur qu'une fluste qui apportoit 3o milliers de poudre n'a pu les embarquer; j'ay donné ordre sur-le-champ audit sieur Brodart de les envoyer, avec 5o autres milliers qui sont arrivés depuis, sur le premier bastiment qu'il trouvera, et mesme de se servir des vaisseaux qui ont chargé les 600 matelots à Saint-Malo pour envoyer ces 80 milliers de poudre. En tous cas il a esté reçu à l'armée i34 milliers de poudre du Havre, 16 de Boulogne, je crois, 6 de Dunkerque, et 60 que vous ave/ achetés; ce sera en tout plus de 900 milliers. Pour vous dire le vray, j ay bien de la peine à croire qu'il soit nécessaire d'un plus grand nombre, el, de quelque manière que ce soit , j'auray soin d'envoyer encore les 80 milliers du Havre.

Je crois que l'armée ne manquera de rien cette campagne, et qu'elle aura mesme assez promptement toutes les munitions nécessaires pour pouvoir estre remise en mer aussytost que la flotte d'Angleterre.

Sur tout ce qui est contenu en vostre lettre concernant vostre crédit : comme M. Colbert, je conviens de tout; comme IL l'ambassadeur, il y

auroit à vous dire sur ce sujet une infinité de choses qui seroient trop longues; contentez-vous seulement que je vous dise que vous estes en erreur.

Vous faites fort bien de vous appliquer à remettre l'union dans les esprits de tous les officiers de marine; mais il est bon sur ce point que vous fassiez connoislre aux officiers principaux et autres qu'il n'y a rien à quoy le Roy nostre maistre s'applique davantage qu'à establir une subordination aveugle des inférieure aux supérieurs, et que c'est une matière sur laquelle il n'y a point de quartier à son égard. Ainsv c'est à eux à prendre garde que Sa Majesté n'ayt connoissance d'aucun différend qui puisse altérer cette subordination. Et, pour vous dire quelque chose de plus particulier sur cette matière, la relation de M. le Vice-Amiral a dcu estre une pièce secrète qui ne doit estre connue que de luy et du Roy, et je vous prie de vous informer avec soin par qui et avec quel moyen elle a esté rendne publique, parce que vous devez juger facilement qu'il est impossible qu'un général d'armée puisse satisfaire à toutes les prétentions de ceux qui ont servy, en sorte que, dès lorsqu'une relation tombe dans le public, elle est sujette à un million d'inconvéniens qui n'arrivent pas lorsqu'elle est secrète, et la résolution que le Roy prend de confier ses armes à un général tire après soy la conséquence du tesmoignage de ceux qui ont bien ou mal fait.

Informez-vous aussy par quelle voye la relation que le chevalier de Valbelle s'est avisé d'envoyer icy à mon commis a esté rendue publique. . .

( Arch. de U Mar. Ikpécha du tecrvtaire tÉM , i673 , fol. 97.)

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