‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 3)Chapitre 261 sur 486 · CONTRÔLEUR DE MARINE A ROCHEFORT · texte numérisé non relu

CONTRÔLEUR DE MARINE A ROCHEFORT

Paris, 17 juillet t673.

Pour réponse à vostre lettre du 10 de ce mois, il est nécessaire que vous examiniez avec grand soin et grande application toute la dépense qui se fait dans la corderie pour l'achat des chanvres, pour connoislre à fond et bien certainement à combien revient au roy la livre de cordage, ou en gros câbles, ou en cordages plus menus, et que vous confériez ce prix avec celuy que le cordage couste aux marchands dans les villes maritimes , soit à Bordeaux, la Rochelle, Bayonne et Nantes, et mesme que vous vous informiez dans les pays estrangers, afin de connoistre avec certitude si le

1 Contrôleur de marine à Rocheforten 1673; intendant aux Iles de 1679 è 1 683 ; intendant rommissaire général an même port en 1676; do manne à Dunkerqne. Mort le 8 avril i6g5.

Roy est fidèlement servy, et s'il n'y auroit pas lieu d'espargner quelque chose en prenant quelque bon maistre François, ou en faisant venir quelqu'un des pays estrangers qui feroit tous les câbles et cordages à prix fait, en prenant toutefois les précautions nécessaires pour rendre les câbles et cordages aussy bons et meilleurs que ceux qui se font à présent à la journée de Sa Majesté.

Il est aussy nécessaire que vous fassiez le mesme travail à l'égard des ancres, et vous pouvez compter que si les plus grosses reviennent à plus de â h ou 9 5 livres le quintal, poids de marc, l'on pourrait espargner le surplus au profit de Sa Majesté. En ce cas, l'on en pourroit réduire la fabrique aux forges de Nivernois en y envoyant souvent des modèles bien faits; l'on pourroit mesme y envoyer quelqu'un des maistres de forge plus habiles, et cependant conserver dans l'arsenal de Rochefort un maistre avec quelques forgerons, pour rebattre, ressouder et . raccommoder les pièces des ancres qui pourraient estre rompues.

Je suis bien ayse de vous ouvrir deux différentes pensées qui me viennent dans l'esprit sur ce qui concerne les deux principales fabriques dont on a le plus de besoin pour les vaisseaux de Sa Majesté , sçavoir les cordages et les ancres, afin que je puisse connoistre, par l'application que vous aurez à les examiner et à les faire réussir, si vous serez capable de rechercher avec la mesme pénétration tout ce qui peut estre avantageux pour le roy, soit pour le mesnage et l'économie de ses deniers, soit pour avoir ces sortes de manufactures à meilleur marché qu'elles n'ont esté jusqu'à présent. Voicy donc mes pensées.

A l'égard des cordages, si on continue de les faire à la journée du roy, ou par différens prix faits pour les espader, filer, commettre et goudronner, il est impossible qu'ils ne coustent au roy davantage que si on les achetoit tout faits, ainsy qu'il se pratique en Hollande, en Angleterre et presque partout ailleurs; et je ne sçais mesme s'il est bien certain qu'ils soyent meilleurs. Et comme, si la corderie travailloit incessamment et 'tout autant qu'elle peut travailler, il est certain qu'elle feroit beaucoup plus de cordages qu'il n'en faut pour les vaisseaux du département de Rochefort , il faudrait examiner si on ne pourroit pas prendre le meilleur maistre cordier qui fust en ce pays-là, et luy* donner la corderie, tout ce qui en dépend et son logement, pour y faire travailler continuellement, tant pour le roy que pour les marchands, à condition qu'il fournirait, au prix dont il serait convenu, une certaine quantité de cordages qui seraient marqués par son traité, et, pour le surplus, qu'il serait toujours obligé d'avoir 6o, 8o ou 100 milliers de cordages dans les magasins, pour s'en

pouvoir servir dans tous les rencontres, avec une entière liberté de vendre aux marchands tout ce qu'il en pourra faire d'excédant. 11 faudroit aussy l'obliger à espader, filer et commettre en la forme qui seroit la plus seure pour faire les cordages plus forts et plus légers qu'ils n'ont esté faits jusqu'à présent. Pour cela il faudroit toujours tenir dans la corderie un écrivain fidèle, qui tinst exactement la main à ce que les conditions de son marché fussent exécutées; et je suis persuadé que, de cette sorte, l'on pourrait attirer dans les magasins la fabrique d'un très-grand nombre de cordages pour les marchands et l'abondance des chanvres, et perfectionner les maistres dans ce métier, et par conséquent attirer le bon marché.

A l'égard des ancres, vous devez examiner la mesme chose, avjsc cette différence qu'il est difficile qu'un habile maistre de forge ne fasse à meilleur marché et plus facilement des ancres à Rocheforl qu'en tout autre lieu , d'autant qu'il faut du charbon de terre, qui doit estre meilleur et à meilleur marché qu'au dedans du royaume , qu'il peut prendre du fer dans tous les lieux où il y en a de meilleur, et qu'il est plus facile d'avoir au dedans du royaume du fer propre à faire des ancres que les ancres mesmes , à cause de leur grande pesanteur. C'est assez vous en dire pour vous faire « onnoistre qu'il faut chercher avec soin trois choses principales pour toutes les marchandises et manufactures qui servent dans la marine :

La première, c'est le bon marché;

La deuxième, la perfection;

Et la troisième, d'en attirer la fabrique au dedans de l'arsenal, nonseulement pour les vaisseaux du roy, mais mesme pour tous les marchands , n y ayant que l'abondance seule qui puisse causer ces deux premiers points, sçavoir la perfection et le bon marché.

Achevez promptement l'inventaire général des magasins. . .

( Areh. de la Mnr. Dépêches concernant le eommtrct , 1673 , fol. 3*3. )

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