A M. LE COMTE D'ESTRÉES
VICE-AMIRAL DE PONANT
Sceaux, 3o aoust 1673.
J'ay reçu la relation du combat 1 qui m'a esté apportée par vostre secrétaire, et je l'ay fait partir aussytost pour la porter au Roy. Je vous diray seulement que je l'ay trouvée si modeste que je ne peux pas in'empescher de vous dire qu'il vaudroit quasy mieux que vous n'en envoyassiez point au Roy, et que l'on ne peut presque tirer par tout ce qu'elle contient ce que vous avez effectivement fait, qui est d'avoir conservé l'avantage du vent, d'avoir enfoncé et percé l'escadre de Zélande et d'estre retourné ensuite pour le secours de M. le prince Robert. Et je ne puis m empescher de vous dire qu'il est absolument nécessaire que vous changiez de style, parce que celuy dont vous vous servez diminue extraordinairement et anéantit presque ce que vous faites. 11 est fort louable que vous soyez si modeste à vostre égard, mais vostre modestie ne doit point s'estendre sur les armes du rov dont vous estes obligé de soutenir l'éclat2. Dieu me garde de vous persua-
1 Un nouveau combat avait eu lieu le 1 Le 1 9 du mois précédent, à l'occasion de
ai août entre les flottes alliées et les Hollan- la bataille de Scboonveld-Bonk, Colbert
dais. Ruy ter, pour proléger le retour d'un riche déjà écrit au comte d'Eslrées : comoi des Indes, alla à la rencontre des Fran- «Je dois vous dire qu'il m'a paru dans vostre
çais et des Anglais , qu'il trouva sur le» côtes relation le mesme défaut qui esloit dans celle de de la Hollande, entre Putlen et Kamperduin. Tannée dernière, qui est que vous parles trop Après un engagement des plus meurtriers , les modestement du mérite que les forces mariflottes combinées rentrèrent dans leurs ports ; limes de Sa Majesté se sont acquis dans le
celln de Hollande demeura sur ses côtes. combal qu'elles viennent de donner, et qu'il
(1er de dire des choses fausses, mais je crois vous devoir dire que vous devez au moins relever les véritables et les mettre en leur jour.
J'attends cependant avec grande impatience des nouvelles de la suite du combat, et de l'opinion que les Anglois en ont eue, comme aussy des vaisseaux qui auront besoin de radoubs et de munitions. Je suis bien ayse aussy de vous avertir qu'il est de la dernière conséquence pour le service du roy que les flottes demeurent en mer pendant tout le mois de septembre au moins, pour empescher que les Hollandois n'ayent l'avantage de dire qu'ils ont gagné le combat, et ne tirent pour la liberté de leur commerce et leurs pirates tous les autres avantages qu'ils pourroient tirer avec facilité si la flotte des rois s'estoit effectivement retirée.
L'ambassadeur de France doit aussy faire des instances au roy d'Angleterre à ce qu'il laisse un bon nombre de vaisseaux après la retraite de sa flotte, tant pour garder la Manche que pour assurer toutes les pesches qui se font dans les mois de novembre et décembre.
(Àrcb. de la Mar. Dépêche» concernant la marine, 167S, fol. 394.)
AMBASSADEUR A LONDRES
Sceaux, 3o aoust i673.
Pour réponse à vostre lettre du a 5 de ce mois, je reçus avant-hier la relation de M. le Vice-Amiral du combat qui s'est donné entre les flottes des rois et celle des Hollandois; mais je vous avoue qu'elle m'a si peu instruit de ce qui s'est passé, que j'attends avec grande impatience celle que vous me devez envoyer, ne doutant point que, venant de M. le prince Robert, elle ne contienne en détail tout ce qui s'est passé et ce que seront devenues les flottes depuis le combat. Sur quoy le service du roy m'oblige de vous dire qu'il est absolument nécessaire de faire de fortes et vives instances pour empescher que les flottes ne rentrent dans les ports, d'autant que non-seulement les Hollandois en recevroient l'avantage de publier et mesme de faire croire partout qu'ils ont gagné le combat, mais mesmc il n'est que trop certain qu'ils en retireroient l'avantage solide de l'ouverture et de la liberté de la mer pour leurs marchands et pour leurs corsaires; et davantage, ils seroient assurés du retour du reste des vaisseaux de leur
.luroil esté important, de le relever un peu plus que vous ne l'avei fait. Surtout je vous prie de
avec beaucoup de discrétion de tout ce que les Anglois ont fait dans le mesmc combat." ( D*p. cmc.lamar.M.itte.)
flotte des Indes orientales. Toutes ces raisons sont si fortes et si puissantes que je ne puis quasy m'imaginer que le roy d'Angleterre ayt eu la pensée de retirer ses vaisseaux dans ses ports; mais en cas que, par quelque raison de nécessité que Ton ne peut pas deviner, il y eust quelque apparence à cette retraite, vous devez vous servir de ces raisons pour faire changer celte résolution; surquoy je ne vous diray rien davantage, ne doutant pas que vous n'y suppléiez toutes celles que vous estimerez à propos pour le bien du service de Sa Majesté dans une occasion aussy importante que celle-là.
A l'égard de la fluste venant des Indes, vous devez seulement tenir la main honnestement à ce que le tiers de ladite prise soit donné au Roy, ainsy que le traité le porte; et comme il est à croire que le roy d'Angleterre en usera ainsy qu'il a accoustumé de faire en toutes autres occasions, je crois que vous n'aurez pas besoin de faire de fortes instances pour cela1.
Par le rapport que m'a fait le secrétaire de M. le Vice-Amiral, il ne m'a pas paru qu'il y eust beaucoup de dépenses à faire aux vaisseaux; je ne laisseray pas, par le premier ordinaire, de vous envoyer des lettres de crédit pour quelque somme, et ce pendant j'espère de recevoir de vous incessamment la relation du combat et de tout ce qui l'aura suivy, sur laquelle je pourray donner les ordres avec plus de connoissance. Je me remets à ce que je vous ay écrit sur les instances que vous devez faire au roy d'Angleterre pour laisser des vaisseaux en mer pendant l'hyver, tant pour empescher l'entrée de la Manche aux Hollandois que pour assurer la pesche du hareng et pour tout ce qui peut regarder la liberté du commerce.
(Arch. de la Mar. Dépêche» du tccrrtmre d Êlat, i673, fol. 1*4.)
1 Tous les navires hollandais qui revenaient de l'isle de Sainte-Hélène* ; vous nouvel vous
des Indes purent, pendant le combat, rentrer assurer que j'en ay eu autant de joye que si
dans leurs ports, à l'exception d'un seul, qui cette prise avoit esté faite par les vaisseaux da
deux jours auparavant s'était engagé au milieu Roy nostre maistre , à cause du bon estât auquel
des flottes ennemies. — Le 8 septembre sui- cet avantage met les affaires du roy d'Anglevant Colbert écrivait à son frère :
«Vous m'avei fait le plus grand plaisir du «Je ne doute point qu'après un succès si
monde de me donner part de la grande nou- avantageux vous n'ayez facilité à tirer le tiers
velle de la prise des vaisseaux de la compagnie du vaisseau qui a esté pris par l'escadre do
des Indes orientales de Hollande et de la reprise France... »( Dtp. du secrétaire d'Etat, fol. i3s.)
* Au commencement de 1 678 , une escadre des Provinces-Unies avait pris l'Ile de Saiu Anglais; mais, au mois de mai de la même année, une escadre britannique lavait reprise.
AMBASSADEUR A LONDRES
Pari*, 5 septembre 1673.
Pour réponse à vostre lettre du 28 du mois passé, je vous diray que, si les relations de M. le prince Robert sont désavantageuses aux François , celles des François luy rendent bien le change1. Et, si l'on peut pénétrer la vérité au travers de tous les différens discours qui se font, il est très-difficile de ne pas croire que M. le prince Robert n'ayt plié fort longtemps, et qu'en pliant avec le vent il ne se soit éloigné de telle sorte que l'escadre de France, qui a 11 oit à luy à toutes voiles pour le joindre , n'y ayt pu parvenir qu'à la fin du jour; et il est certain que Spraag se mit en panne et attendit fort fièrement l'attaque des ennemis, qui venoientavec le vent sur luy, et se défendit fort vigoureusement.
Je vous répète encore que, si l'on peut pénétrer la vérité au travers de toutes ces différences, il est presque certain que, si M. le prince Robert eust nus en panne comme Spraag, l'escadre de France, après avoir percé l'escadre de Zélande, qui luy estoit opposée, auroit joint ensuite avec le vent, à pleines voiles, le corps de bataille commandé par Ruyter, qui se seroit trouvé par ce moyen attaqué par devant et par derrière, et il y auroit eu lieu d'espérer que toute leur armée auroit esté défaite.
Vous pouvez croire que je fais tout seul ce raisonnement, et qui que ce soit ne l'a entendu de ma bouche ; mais il est difficile d'einpescher que tous nos officiers ne parlent. Cependant vous pouvez croire avec quelle impatience j'attends des nouvelles de ce qui se sera passé, n'y ayant pas lieu de douter qu'il n'y ayt encore eu un combat, à moins que les Hollandois ne se tiennent au dedans du Texel ou dans les bancs de Zélande. . .
(Arcb. de la M«r. Dépêche» du aecrélaire d'État, , fol. i »6. )