‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 3)Chapitre 278 sur 486 · A M. ARNOUL · texte numérisé non relu

A M. ARNOUL

INTENDANT DK MARINE A TOULON

Versailles, 95 septembre 1674.

Par les mémoires des marchandises nécessaires pour les arméniens de Tannée prochaine, vous avez demandé premièrement 2,900,000 livres de chanvre; et ensuite, lorsque vous avez reçu lestât de celles que le sieur Dalliez doit fournir, qui ne porte que 1 ,900,000 livres, vous avez demandé encore 800,000 livres pour faire 9,000,000. Je vous avoue que je ne sçais sur quoy vous avez pu faire ce raisonnement, parce que je ne sçais, mesme si le Roy vouloit mettre en mer tous ses vaisseaux, s'il en faudroit une si grande quantité; mais comme, par toutes les lettres qui vous sont écrites, vous ne pouvez croire que Sa Majesté veuille mettre en mer plus de vingt vaisseaux , je ne puis attribuer qu'à vostre jeunesse une demande si exorbitante. Et pour vous faire voir qu'elle est telle, vous voyez bien clairement que le Roy ne mettra au plus que vingt vaisseaux à la mer : le plus grand de ces vaisseaux ne portera que 60 ou 70 pièces de canon; les cordages nécessaires sur tous les vaisseaux de ce port et au-dessous montent à 3 0,000 livres ou environ, par estimation, l'un portant l'autre; en sorte que, pour armer vingt vaisseaux, il en faut environ 6 ou 700,000.

Vous avez de reste dans vos magasins, suivant le dernier inventaire que vous avez envoyé en date du 10 juillet dernier, 3, 600 quintaux en cordages ou chanvres. Je fais le fonds d'un million qui doivent estre fournis parle sieur Dalliez; ce sont en tout i,36o milliers. Donc vous avez 660 milliers plus qu'il ne vous faut et dont vous pourrez garnir vos magasins. Outre cette quantité , vous avez encore tous les cordages qui sont sur les vaisseaux, dont la plus grande quantité ont esté fournis tout neufs cette année, et par conséquent peuvent encore servir.

Faites-moy réponse précise sur cet article, et appliquez-vous soigneusement à retrancher tous les abus des consommations et à apprendre à bien conserver tous les agrès , en sorte que tout ce qui est bon puisse servir jusqu'à ce qu'il soit entièrement hors de service. Si vous n'estes en garde contre les officiers des vaisseaux et les petits officiers et ouvriers de port, ils vous porteront à renouveler toujours tous leurs agrès, parce que lorsqu'un agrès ou autre marchandise est rebutée comme hors de service, et qu'elle est encore bonne, ils en tirent assurément quelque avantage. C'est à vous à prendre garde de retrancher cet abus, et de vous opiniaslrer à faire servir ce qui est encore bon sur les vaisseaux. Cet article est d'une

très-grande conséquence, non-seulement pour les cordages, mais mesme pour toute sorte d'agrès. Surtout appliquez-vous à me faire voir à combien montent les consommations de poudres pour chacun des voyages qui ont esté faits par les vaisseaux du roy depuis deux ans, et combien de temps ils ont esté à la mer, estant impossible qu'il n'en ayt esté volé les deux tiers ou la moitié ; il est très-important de connoistre ce désordre pour punir ceux qui en sont coupables et pour l'empescher à l'avenir.

Faites-moy sçavoir l'avis de tous les officiers de port et le vostre sur toutes les marchandises qui seront fournies par le sieur Dalliez, comme chanvres, fers d'ouvrages , ancres, canons de fer et autres, et mesme la différence qui se trouve, à l'égard du prix et de la bonté, de celles-là à toutes les autres , tant du royaume que des pays estrangers.

La plus importante consultation que vous ayez à faire avec M. le duc de Vivonne, le sieur du Quesne et tous les officiers de marine et de port, regarde les masts, parce qu'il faut une fois sçavoir ce que l'on se doit promettre des masts du royaume1.

Pour cela , il faut que vous examiniez tous les vaisseaux qui en ont esté mastés, distinguer ceux de Provence, de Dauphiné, de Savoie et de Languedoc; observer les saisons auxquelles ils ont esté coupés, leur âge, la couleur de leur bois, et généralement tout ce qui peut faire la bonté d'un arbre ou le contraire. Examinez ceux qui ont rompu depuis deux ou trois ans, et ceux qui ont résisté ; faites ensuite la comparaison avec ceux du Nord; sur le tout, prenez l'avis de tous les officiers et formez aussy le vostre. Mais prenez toujours garde de ne vous pas abandonner à l'opinion de ceux qui voudraient toujours prendre les marchandises au dehors pour diverses raisons qui paraissent d'autant plus plausibles qu'universellement tous les esprits y sont naturellement portés.

Pour ce qui est de vos magasins, vérifiez encore une fois l'inventaire que vous fistes le 1 o juillet dernier; ajoutez en une colonne toutes les marchandises qui vous seront fournies par le sieur Dalliez , ou que vous pourrez acheter des fonds qui seront faits suivant la table qui vous a esté envoyée, et dans une autre colonne le nombre de celles que vous estimerez encore devoir estre achetées pour garnir suffisamment les magasins, et les prix qu'elles pourront couster. Mais en cela soyez un peu en garde contre vostre jeunesse, et pénétrez les matières un peu plus que vous n'avez accoustumé de faire.

(Arch. de la Mar. /Vp*fc« concernant la marine, i674 . fol. 3aV)

' Voir pièces n" *oo, 37i el 483.

Page 1