‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 3)Chapitre 336 sur 486 · MÉMOIRE AU SIEUR BRODART · texte numérisé non relu

MÉMOIRE AU SIEUR BRODART

INTENDANT DES GALÈHËS A MARSEILLE

Saint-Germain, is novembre 1676.

Le Roy a reçu, avec la lettre du sieur Brodart du 3 novembre, le nouveau rôle des forçats invalides qui avoit esté dressé pendant que le marquis de Seignelay estoit à Marseille. Bien que Sa Majesté ne doute pas que ceux qui ont esté envoyés par le passé n'aycnt esté faits avec soin et fidélité, elle luy recommande d'apporter à l'avenir les mesmes précautions qui ont esté prises dans cette dernière occasion , et d'estre toujours présent à la vérification desdits rôles.

Il trouvera cy-joints les ordres de Sa Majesté pour mettre en liberté les forçats invalides qui ont fait leur temps, qu'il ne manquera pas d'exécuter.

A l'égard des Turcs qui sont hors d'estat de servir, Sa Majesté veut qu'il examine s'il n'y en auroit aucuns qui fussent en estât de donner de bons Turcs en leur place, auquel cas elle leur accorderoit la liberté; et pour les autres, comme ils sont entièrement inutiles au service, Sa Majesté veut qu'il cherche les moyens de les renvoyer dans leur pays, en tirant un pareil nombre de vieux chrestiens; et, pour cet effet, qu'il en fasse écrire à Tunis et à Alger, faisant écrire de sa part aux consuls de ces deux villes sur le niesme sujet.

Les avis qui ont esté donnés que trois forçats vouloient se sauver de l'hospital, en sciant pendant la nuit les barreaux de quelques fenestres, doivent luy persuader encore fortement la nécessité qu'il y a de prendre de nouvelles précautions pour empescher qu'aucun forçat ne puisse s'évader dudit hospital, et surtout de bien prendre garde que le concierge fasse son devoir, et que In visite soit exactement faite de deux heures en deux heures, tant de jour que de nuit. Sa Majesté veut qu'il fasse achever les doubles barreaux de fer qu'il a eu ordre de faire mettre aux fenestres dudit hospital.

Sa Majesté s'eslant fait rendre compte de ce qui a esté observé jusqu'à présent dans l'administration des dépenses dudit hospital, et ayant examiné avec soin ce qui est porté par les lettres patentes de 1 646, elle veut qu'à l'avenir tout ce qui est porté par lesdites lettres patentes soit ponctuellement exécuté, c'est à sçavoir :

Qu'il soit remis entre les mains des administrateurs, pendant le cours de chaque année, la somme de 9,000 livres pour les dépenses ordinaires

audit hospital, dont le compte sera dressé par eux à la fin de chaque année, et le double du compte remis entre les mains dudit sieur Brodart;

Qu'il soit tenu, par le commissaire ou écrivain estably à cet effet par l'intendant, un rôle exact de tous les forçats qui entreront dans ledit bospilal et du temps qu'ils y seront demeurés, suivant lequel rôle il sera remis, mois par mois, entre les mains de celuy des administrateurs qui fera la fonction de trésorier, la somme à quoy montera la nourriture desdits forçats, à raison de 3 sols par jour, conformément auxdites lettres patentes, et sur les ordres dudit intendant, Sa Majesté n'estimant pas que la dépense de l'hospital doive aller plus loin que lesdites 9,000 livres et les 3 sols par jour pour la nourriture de chaque forçat.

Elle fait écrire à l'évesque de Marseille, et en son absence aux grands vicaires, pour faire recommander aux aumosnes et charités l'hospital desdits forçats, suivant la lettre qu'il trouvera cy-jointe.

Sa Majesté veut que le sieur Brodart fasse l'impossible pour mettre, l'année prochaine, une vingt-sixième galère en mer1, et elle s'assure que s'il veut apporter l'application nécessaire et suivre ponctuellement les ordres qui luy ont esté donnés sur ce sujet, il en viendra aysément à bout; mais il ne faut pas qu'il se prépare à chercher des excuses, il faut vaincre toutes les difficultés, chercher de nouveaux moyens pour avoir des Turcs et donner à Sa Majesté la satisfaction qu'elle attend. Il partira dans deux jours une nouvelle chaisne de Paris composée de 5o forçats, et il en pourra partir encore une de Paris et une de Bretagne dans le mois de février ou celuy de mars prochain; il pourra en tirer un bon nombre des parlemens de Guyenne, Languedoc et Provence; et, pourvu qu'il s'applique à les bien faire exercer pour les accousturaerà la rame, ils seront en estât de bien servir pendant la campagne prochaine.

11 a bien fait d'écrire au sieur Cotolandi pour l'achat des ao Turcs qui sont à Livourne et des ho qui y doivent venir incessamment. Sa Majesté luy fait écrire sur ce mesme sujet. Elle veut estre informée du nombre de Turcs de chaque envoy qui arriveront à Marseille.

Sa Majesté estimant qu'un des meilleurs moyens d'augmenter seurcment le nombre de ses galères seroit de faire acheter à Constantinople des esclaves russiens qui s'y vendent ordinairement, elle veut qu'il s'informe, des marchands qui ont commerce audit lieu de Constantinople, des moyens d'en faire venir un bon nombre, et que, s'il trouve moyen de faire marché avec eux, il frète un bastiment pour y envoyer; mais il doit bien leur ex-

1 II n'y en avait que >inf;t cin<] on id-jb. (Voir pière n° '108.)

pliquer que Sa Majesté ne veut point qu'ils meslent aucuns Grecs schismatiques dans le nombre de Russiens qu'ils pourront acheter. Elle veut estre informée du succès qu'aura eu l'affaire de Tanger pour l'achat des 80 Turcs qui y estoient à vendre1, et qu'il fasse réponse précise sur tous les articles de cette lettre qui sont fort importans.

( Arch. do la Mar. Dépêche» concernant le» Ralcree, 1676, M, i&i.)

LIEUTENANT GÉNÉRAL DES ARMÉES NAVALES

(Copie portant : De la mm» de Colbert.)

SainUGermain, 1" janvier 1677.

Je crois que madame du Quesne2 vous fera sçavoir l'entretien que j'ay eu avec elle , sur ce qui regarde vos avantages et ceux de vostre famille pour vous et pour vos enfans 5; et je vous puis assurer que Sa Majesté a esté faschée que la considération de vostre religion \ .pour laquelle vous sçavez qu'il est nécessaire qu'elle ayt toujours des égards particuliers, l'ayl empeschée de vous procurer de plus grands avantages. Mais j'espère bien que, par quelque nouvelle action éclatante que le commandement des armées du roy vous donnera lieu de faire, vous forcerez ces égards et justifierez les avantages que vous pouvez désirer et que Sa Majesté vous accordera. Je vous puis assurer qu'en mon particulier je souhaite fort que cela soit et que vous me donniez bienlost les moyens de vous en faire mes coin pli mens.

Sa Majesté m'ordonne de vous dire que, voulant mettre le vaisseau le Royal-Louis en mer, elle auroit bien souhaité que vous l'eussiez commandé pour luy trouver et luy donner une assiette certaine pour tout le temps qu'il sera en estât de servir; mais, comme l'employ où vous estes à présent est plus considérable , elle m'ordonne de vous dire qu'elle a fait choix du

1 Le a5 septembre précédent, Brodarl avait reçu l'avis que les Anglais devaient vendre quatre-vingts Turcs à Tanger, et l'ordr%de les acheter par l'entremise des négociants de Marseille qui avaient des relations de commerce dans cette ville.

1 Gabrielle de Bernière, de Montpellier.

J Du Quesne avait quatre ûls : Henri, Abraham, Isaac et Jacob.

4 Depuis celle époque, de nombreuses lettres li'moignenl «les regrels de Colbert de voir

la carrière de du Quesne entravée par sa religion. — Le 1" février 1680, il lui écrivit : «Sa Majesté est satisfaite des services que vous luy rendes, el vous pourries vous attendre à toutes les grâces auxquelles vous pou vos prétendre, si les exclusions que vous vous donnes ne l'empeschoient de vous en faire de plus

1 1 f il rift nu 1 1 1 y fi 1 1 i*l 1 04 li** luti 1 ti s 1 1 l.î.*n i»> IjlullUTO, OU Al|UclltrS Jt^ MJMIIrillt ITMS 1*1111. lr

vous assure, de vous voir parvenir. (fkf>. conc. la mar. fol. 63.) — Voir aussi pif-ce n' (St.

ai

sieur Gabaret pour le monter jusqu'à Messine, son intention estant, lorsqu'il sera arrivé en ladite ville et que M. le duc de Vivonne ne sera pas sur l'armée navale, que vous le montiez suivant les ordres quelle enverra; et mesme, en cas que M. le duc de Vivonne le monte, Sa Majesté souhaiteroit fort que vous le montiez avec luy; néanmoins, elle se remet à la résolution que le duc de Vivonne prendra sur ce point.

Pour composer l'équipage de ce vaisseau , Sa Majesté ordonne au sieur de Demuin de choisir cent des meilleurs officiers mariniers et deux cents des meilleurs matelots qui soyent dans son département, et elle fait lever la moitié de ce nombre à Saint-Malo et à Brest. Comme je vous en écris par avance, et que nous avons du temps pour penser à l'armement et équipement de ce vaisseau, je vous prie de m'écrire promptement toutes vos pensées sur ce que vous estimerez devoir estre fait par le sieur Gabaret, et sur les principaux officiers et officiers mariniers que vous connoissez et que vous estimez les plus capables de commander et de servir sur ce vaisseau. Je* vous prie de m'écrire par toutes les tartanes sur ce point, parce que vous en connoissez la conséquence , et vous sçavez bien que vos avis seront toujours considérés et exécutés.

(Arc h. de la hUr. Ordre* du roi pour U marine, 1677, fol. 6.)

hàà. — AU MARQUIS DE CENTURION.

Saint-Germain , 1" janvier 1677.

Sa Majesté m'ordonne de vous faire sçavoir, en réponse à deux lettres qu'elle s reçues de vous, l'une par mes mains et l'autre par celles de M. le cardinal de Bouillon1, qu'elle est bien persuadée du zèle que vous avez pour son service par les marques que vous luy en avez données. Sur la proposition 2 que j'avois ordre de vous faire dans mon voyage de Provence5 pour vous donner les moyens d'y rentrer4 et sur celle de prendre un employ estranger, Sa Majesté ne peut vous rien répondre puisque

1 Emmanuel-Théodose de La Tour, duc de Bouillon, né le a& août i643, cardinal a vingt-six an*, grand aumônier de France. Mort à Rome, doyen des cardinaux, le a mars

1715. — Saint-Simon en parle longuement dans ses Mémoires. (Voir chap. xxiv, année

* Ces propositions se trouvent aux archives de la Marine , Mas. originaux, Colbtrt et Set-

gnelay, à la date du t3 février 1677. — Le projet, de la main de Seignelay, est entièrement refait par Colbert.

3 Cette lettre est du marquis de Seignelay ; ainsi c'est de son voyage qu'il s'agit.

* On se rappelle que, à la suite de diffé-

avait quitté le service de la France au mois d'août 167a. (Voir pièce n* 3 11.)

vous estes le maistre de vostre choix; mais si vous aviez estimé qu'il fust de vostre avantage de servir un aussy grand roy, et que vous eussiez pu passer par-dessus les considérations que vous avez eues, peut-estre que l'on auroit pu vous faciliter les moyens de rentrer dans son service.

Si vous continuiez dans cette volonté et que vous vouliez examiner les propositions que vous pourriez faire pour cela en y apportant les facilités possibles, et les mettre entre les mains du sieur Compans ou les envoyer icy à quelqu'un qui fust informé de vos intentions, peut-estre trouveriezvous plus d avantage, de gloire et de facilité pour vous1.

( Arc h . de la Mar. Dépêches concernant la marine , 1677» f°l- 6- )

LIEUTENANT GÉNÉRAL DES ARMÉES NAVALES

Paris, 9 mars- 1677.

Mon fils n'estant pas à présent auprès du Hoy, j'ay vu , par la lettre que vous luy avez écrite par le sieur de Vauvré, tout ce que vous avez fait depuis vostre départ de Messine, et tous les ordres que vous avez donnés aux vaisseaux de Sa Majesté que vous avez laissés en mer. J'espérois que vous trouveriez dans vostre route les huit vaisseaux espagnols qui ont embarqué les troupes à Finale2 pour passer à Palerme, et que vous rendriez un grand service au Roy; mais il faut se consoler si cela n'est pas arrivé de cette sorte, puisque, de la manière que vous en écrivez, les Espagnols profiteront aussy peu et des vaisseaux et des hommes; mais il auroit esté plus glorieux pour le Roy et pour vous que vous eussiez pu les rencontrer3.

Vous aurez appris du sieur Arnoul tous les ordres que le Roy a donnés pour les deux convois dont le premier doit eslre desjà party, et le second doit estre préparé pour partir dans les deux ou trois premiers jours du

1 Le 10 juin suivant, Colbert écrivait au consul de France a Gènes :

«Quoyque les réponses de M. de Centurion doivent foire juger qu'il y a des raisons qui lempeschent de se résoudre de s'engager a 11 service du roy autant qu'il avoit tesmoigné le désirer, et qu'il veut s'en tenir aux paroles sans en venir aux effets, je ne laisseray pas de vous faire réponse à tous les articles du mémoire que vous m'avex envoyé en dernier lieu, afin que, après que vous le luy aurez communiqué, Sa

Majesté soit informée de ses dernières intentions, s i>- cone. la mar. fol. i5g.)

1 Finale, ville des États sardes, sur le golfe de Gènes.

J Du Qucsne était sorti le a février de Messine pour aller à la renrontre de ces vaisseaux, qui furent dispersés par une tempête. Deux d'entre eux périrent et un autre se réfugia à Porto-Longone, où il fut gardé a vue par quelques vaisseaux que du Qucsne laissa devant le

mois d'avril. Comme vous avez pris la résolution de venir dans les de Toulon, il ne manquera pas d'exécuter tout ce que vous estime; saire de faire pour la conservation des équipages des vaisseaux que commandez. Vous devez seulement observer que vous aurez à réduire autant qu'il vous sera possible la garde que vous estimez nécessaire de faire pour empescher l'évasion desdits équipages, et à vous servir du nombre d'hommes assurés que ledit sieur Arnoul peut avoir.

Je crois, au surplus, qu'il y a lieu d'espérer, avec l'application que vous y donnerez et le bon traitement que vous avez toujours fait aux gens de vos équipages, que vous les conserverez tous; en quoy les ordres de les faire payer jusqu'au dernier jour de l'année dernière vous donneront beaucoup de facilité, puisque vous pourrez remettre à les faire payer jusqu'à ce que vous soyez à la grande rade et prest à mettre à la voile.

Vous avez fort bien fait de faire envoyer des vivres aux vaisseaux que vous avez laissés devant Porto-Longone ; et il serait fort à souhaiter que celuy que vous avez envoyé aux Formiques1 pust retirer les canons des vaisseaux espagnols qui s'y sont perdus*.

Sur ce que vous me tesmoigncz désirer monter le Monarque, je dois vous dire que le Roy a toujours voulu que vous montassiez, la première campagne, le Royal-Louis, Sa Majesté voulant que vous luy donniez son assiette, et sçavoir par vous de quelle qualité est ce grand vaisseau ; mais en cas que, lorsque vous serez à Messine, M. le duc de Vivonne veuille monter le vaisseau le Royal-Louis, vous pourrez sans difficulté monter le Monarque.

Je ne vous diray rien du détail de tous les ordres pour l'armement et l'équipement des vaisseaux qui doivent partir le mois prochain, d'autant que le sieur Arnoul ne manquera pas de vous en faire part, et que je suis persuadé qu'une bonne partie des ordres qui ont esté donnés pour ce convoy sont desjà exécutés. Vous recevrez, avant vostre départ, des lettres de mon fils qui vous expliqueront plus particulièrement les intentions du Roy sur tout ce que vous aurez à faire.

(Areh. de la Mar. Ordrtë du roi pour la marine, 1677, fol. 88.)

1 Petites lies au nombre de deux, sur la ce lieu pour retirer ces canons de ses mains; cote occidentale de Sicile. et si vous avez besoin de l'assistance de

» Ccrfbert écrivait le 1 1 moi suivant à Ar- M. Rouillé, je luy écris, par ordre du Roy,

- J'ay appris, par une de vos lettres et par vous devez vous en servir pour l'armement

celles de M. du Quesne, que le nommé Martin, des vaisseaux du roy. En cas que ce Mar-

qui est de Cassis, près Marseille, a repesebé, lin se conduise bien et les rende poncluelle-

»8 pièces de canoo des vaisseaux espagnols ment, j'obtiendray pour luy une gral

qui ont fait naufrage aux Formiques. Je ne lion de Sa Majesté . . . a ( Dtp. cone. la nie pas que vous n ayez anssyiosi envoyé on loi. loi )

LIEUTENANT GÉNÉRAL DES ARMÉES NAVALES

(Copie portant : Dicté* par Colbert.)

Paris, 9 mars 1677.

Je vous écris ce mot en particulier pour vous dire que j'ay esté surpris de voir l'article de vostre lettre à mon fils, écrit de vostre main.

Gomme je suis persuadé que c'est l'effet d'une chaleur mal digérée, et que vous sçavez bien que toutes les lettres de marine sont lues exactement au Roy, l'on remettra à lire cet article à Sa Majesté jusqu'à ce que vous ayez fait plus de réflexion , et que j'aye reçu réponse à celle-cy.

Je suis néanmoins bien ayse de vous dire que si vous abandonnez entièrement, et pour vous et pour vostre famille, les services que vous avez rendus et particulièrement ce que vous avez fait depuis un an ou dix-huit mois, dont Sa Majesté a tesmoigrté estre satisfaite, il n'y a point de chemin plus court pour cela que celuy du style dont vous vous servez, parce que assurément le Roy ne le souffrira pas, et très-certainement vous prendra au mot. Mais, comme vous estes en estât de recueillir les fruits de vos services, je suis bien ayse de vous procurer encore le temps de revoir celte lettre et de me faire réponse, pour digérer davantage une proposition aussy extraordinaire, et qui vous est aussy préjudiciable que celle-là. Je pousseray mesme jusque-là de vous dire qu'il n'y a point d'homme qui ayt un peu de sens qui approuve cette résolution, ni qui puisse estre de vostre avis, et par la part que je prends en ce qui vous touche, je serois bien ayse auparavant vostre réponse que vous ayez profité de mes avis.

( Arcb. do la Mar. Dépêche» «meemant la marin», 1677, tl 67. |

Page 1