A M. DE MANSE
* CHEF D'ESCADRE
Versailles , a 7 juin 1677.
Je vous avoue que toutes les lettres que je reçois de vous me font une peine extrême, tant par le grand préjudice que le service reçoit de vostre long retardement que par le mauvais effet que je vois que cela fait dans l'esprit de Sa Majesté , qui est tel que , si vos services passés ne vous faisoient connoistre tel que je suis persuadé que vous estes, ce que vous avez fait depuis vostre départ de Marseille avec les huit galères que vous commandez seroit capable de luy donner une fort mauvaise opinion de vous.
Vous avez écrit, par toutes vos lettres, que les ennemis avoient ik ou i5 galères prestes à s'opposer à vostre passage, et il paroist, par la dernière que j'ay reçue, en date du 39 may, que vous ne vous croyez presque pas encore en seureté dans le port de Cività-Vecchia. Cependant le Roy sçait certainement que les ennemis n'ont en tout que 1 2 galères qui sont séparées, en différens endroits , qu'il n'y en a que 8 à Naples en estât de naviguer, et que les 19 que les ennemis ont sont toutes en si mauvais estât, si mal armées de chiourme et d'équipages, que Sa Majesté a assez bonne opinion de vous et des autres officiers qui commandent ses galères pour estre persuadée que. quand mesme vous rencontreriez toutes celles des ennemis, avec le nombre que vous commandez vous remporteriez sur eux des avantages proportionnés à la différence qu'il y a de la manière dont sont armées les galères de Sa Majesté à celle des ennemis.
Si donc, par un malheur que je ne puis prévoir et qu'il seroit difficile de comprendre, vous estes encore à Cività-Vecchia lorsque cette lettre y arrivera, il faut que vous considériez que vostre séjour audit lieu peut seul priver Sa Majesté du fruit de toutes les dépenses qu'elle a faites cette année pour le progrès de ses conquestes en Sicile, puisqu'il est très-certain que M. le duc de Vivonne attendra l'arrivée des galères que vous commandez pour entreprendre quelque chose. Ainsy vous serez responsable au Roy de
tout le retardement que le duc de Vivonne sera obligé d'apporter à se
mettre en campagne et de toutes les suites fascbeuses qui pourront en
arriver.
J'espère que ces raisons seront à présent inutiles, et que vous serez party de Cività-Vecchia lorsque cette lettre y arrivera; mais, s'il estoit possible que vous eussiez retardé dans ledit port jusqu'à présent, songez à réparer autant qu'il sera en vous, par la diligence que vous apporterez à vous rendre à Messine, la faute que vous avez faite, et ne vous laissez pas aller, ainsy que les officiers subalternes des galères ont accoustumé de faire, à croire si aysément le sentiment de vos pilotes, que le moindre nuage épouvante, et qui sont toujours d'avis de ne pas partir1.
Vous ne sçauriez croire avec quelle impatience j'attends des nouvelles de vostre arrivée à Messine, et combien il vous est important de changer de conduite à l'avenir et de vous mettre au-dessus des anciennes maximes des galères dont je vous ay parlé par ma précédente, qui sont si contraires à l'activité et à la confiance que Sa Majesté inspire à tous ceux qui ont Thonncur de la servir.
( Arch. de U Mar. Ordre, du roi concernant le, galirt,, 1677, M. 99.)