INSTRUCTION AU DUC DE VIVONNE
GÉNÉRAL DES GALÈRES
De. . • 20 avril 1680.
Sa Majesté luy ayant donné part des raisons qui l'ont portée à tenir une escadre de ses galères en mer pendant tout l'hyver passé, et luy ayant d'ailleurs fait connoistre, par les lettres qui luy ont esté écrites en dernier lieu , la nécessité qu'il y avoit de tenir toutes ses galères en estai de sortir
1 Le sieur de Pêne, ingénieur et géographe, avait déjà été chargé par Colbert , en 1 678, de lever In carte de» côtes de Normandie. ( Voir pièce n* A77; voir aussi pièce n* Û16.)
» Le 6 avril de l'année précédente, Amoul h tait reçu Tordre de préparer avec le pin»
grand secret deux petits bâtiments de fxo à 5o hommes d'équipage, pour embarquer \es sieurs de Cogolin et Chevalier, qui avaient mission de visiter certaines parties de la Méditerranée et d'en dresser la carte. (Dé]>. ronr. la mar. fol. i83.) — Voir pièce n« 57A.
pour empescher que les escadres d'Espagne et du duc de Turcy, qui sont à présent à Barcelone, ne passassent de la coste d'Espagne à Gênes, il est desjà suffisamment informé que le principal et le plus important employ des galères pendant la campagne prochaine est de chercher partout celles d'Espagne pour les obliger à rendre le salut qu'elles doivent aux estendards de Sa Majesté et les empescher de faire leur retraite ordinaire à Gênes.
Cet employ que Sa Majesté veut donner à ses galères est d'autant plus utile à son service qu'il est certain qu'il n'y a pas un plus seur moyen de faire périr l'escadre du duc de Turcy que de l'empescher de revenir à Gênes, et que d'ailleurs, cherchant partout les autres escadres d'Espagne pour les obliger au salut que les Espagnols veulent éviter, ils n'oseront les mettre en mer de peur de rencontrer celles de Sa Majesté, d'où il pourra arriver qu'ils les laisseront dépérir dans les ports sans faire la dépense nécessaire pour les y maintenir; et Sa Majesté a bien voulu luy faire connoistre sur cela ses pensées, et de quelle importance est le succès de ce dessein, afin qu'il soit d'autant plus excité à y donner tout le soin et toute l'application qui est nécessaire.
Pour y parvenir, Sa Majesté estime de son service de séparer en deux le corps de ses galères, afin d'occuper en mesme temps les mers de Catalogne et d'Italie pour empescher, par ce moyen, de sortir, ou pour chercher en mer, en cas qu'elles y fussent, les galères qui sont à présent à Carthagène et à Barcelone et celles de Naples, Palerme et Cagliari.
Les dernières nouvelles que Sa Majesté a eues de ces galères, par la barque qu'elle a envoyée exprès pour en estre informée, portent que celles dudit sieur de Turcy estoient à Barcelone au nombre de sept, assez mal armées, et qu'elles avoient ordre de se tenir prestes pour profiter du premier temps favorable pour passer à Majorque, de là faire canal en Corse, et prendre ensuite leur temps pour passer de Corse à Gênes sans rencontrer les galères de Sa Majesté.
A l'égard de celles d'Espagne, elles sont désarmées à Carthagène et sont mesme en si mauvais estât que l'on ne croit pas qu'elles puissent estre de silost en mer. Celles de Naples, de Sicile et de Sardaigne sont dans les ports de leur retraite ordinaire, et il n'y a pas encore de nouvelles certaines qu'elles fassent aucun mouvement pour en sortir.
Les choses estant en cette situation, Sa Majesté estime du bien de son service que le duc de Vivonnc parte , dans les premiers jours de may au plus tard, avec dix-huit de ses galères, celles qu'il voudra choisir, pour s'en aller droit à Barcelone se faire voir aux galères d'Espagne qui y sont et
leur faire perdre par là l'envie de se mettre en mer, Sa Majesté se remettant à luy d'y demeurer tout le temps qu'il estimera nécessaire pour les en empescher, suivant les avis qu'il aura des ordres qu'elles auront reçus et de la disposition où elles seront.
Sa Majesté veut qu'il s'applique, pendant qu'il sera devant ladite ville de Barcelone, à faire lever un plan exact du port et à faire sonder, s'il se peut, les entrées pour bien connoistre s'il seroit possible, dans une autre occasion, d'obliger les galères d'Espagne à saluer mesme dans le port, ou de tenter par des bruslots d'y mettre le feu si elles le refusoient.
Après avoir esté devant Barcelone tout le temps qu'il estimera nécessaire, Sa Majesté veut qu'il aille à Majorque, qu'il demande au vice-roy dudit lieu la restitution des effets que les Majorquins ont pris sur les sujets de Sa Majesté, et qu'il luy fasse connoistre que, s'il refuse de satisfaire aux promesses que les Espagnols ont faites sur ce sujet, elle est en estât de se faire justice par elle-mesme.
Elle veut que, en partant de Majorque, il fasse canal de cette isle en Sardaigne et qu'il passe à Gagliari pour y faire au vice-roy la mesme demande qu'il aura faite à Majorque; il pourra aussy profiter du temps qu'il sera devant ladite ville pour reconnoistre les entrées du port et la situation des lieux qui la défendent (dont il fera mesme lever un plan par les ingénieurs qui seront embarqués sur les galères), et pour s'informer de Testât de l'escadre des galères qui demeure ordinairement dans ledit port.
Pendant qu'il fera cette navigation, les douze galères qu'il fera partir en mesme temps que luy de Marseille sous le commandement du chevalier de Noailles, lieutenant général, navigueront continuellement sur toutes les costes d'Italie, depuis Gènes jusqu'à Naples, d'où elles passeront en Sardaigne, et navigueront le long des costes de ladite isle et de celle de Corse, suivant ce qui est plus amplement porté dans l'instruction dudit chevalier qu'il trouvera cy-jointe et qu'il luy remettra entre les mains.
Et comme il se pourroit faire que les galères d'Espagne, quelque séparées qu'elles soyent, se rejoignissent et tentassent de résister à celles de Sa Majesté si elles estoient séparées en deux différentes escadres (à quoy cependant il n'y a aucune apparence), Sa Majesté veut qu'en ce cas il envoyé les ordres audit chevalier de Noailles de le rejoindre dans les rendezvous qu'il luy donnera et qu'il cherche partout lesdiles galères d'Espagne pour les faire saluer en quelque nombre qu'il les rencontre, fortes ou foibles, pour les combattre et les couler à fond.
En cas de rencontre desdites galères, Sa Majesté veut qu'il quitte l'eslendard royal qu'il doit porter et qu'il prenne seulement celuy de pa-
Ironne pour obliger l'estendard de capitaine des galères d'Espagne à saluer l'estendard de patronne; et Sa Majesté veut sur toutes choses qu'il prenne les précautions nécessaires pour éviter, en cas qu'il rencontre Icsdiles galères, que les Espagnols ne puissent dire que c'est à la Réale qu'ils ont rendu ce respect et non pas à la Patronne; et pour cela mesme, il pourroit, s'il l'estitnoit nécessaire, quitter pour cette occasion la galère qui auroil servy de réale pendant la campagne, et faire arborer sur une autre galère de ladite escadre l'estendard de patronne.
Sa Majesté ne voulant pas souffrir que les Génois qui ont refusé l'entrée de leur darse à ses galères l'accordent à celles d'Espagne, elle a fait déclarer à celte République que, s'ils souiïroient que lesdites galères d'Espagne y eussent retraite, elle y enverroit toutes ses galères pour les attaquer dans leur port et raesme jusque dans la darse; et, quoyqu'il n'y ayt pas d'apparence que les galères qui sont à présent à Barcelone hasardent de passer à Gênes pendant qu'elles sçauront nombre des galères de Sa Majesté à la mer, cependant, pour faire connoistre audit sieur duc de Vivonne son intention en ce cas, quelque peu vraysemblable qu'il soit, elle veut que, s'il apprenoit que lesdites galères fussent à Gènes, il se fasse joindre, s'il est nécessaire, par le chevalier de Noailles, ou qu'il y aille avec la seule escadre qu'il commande s'il la juge assez forte, et qu'après avoir fait sçavoir aux Génois qu'il attaquera lesdites galères dans le port et dans la darse mesme, s'ils ne les obligent d'en sortir, il les attaque si elles sont dans le port et les canonne si elles sont dans la darse, et fasse tout ce qui sera possible pour les ruiner et pour les détruire; Sa Majesté voulant au surplus qu'il déclare aux Génois, en ce cas, qu'il a ordre de courre sus et de prendre tous les vaisseaux de leur nation qu'il rencontrera en mer, et qu'il exécute cet ordre à l'égard de tous ceux qu'il pourra prendre et les envoyé ensuite dans les ports du royaume.
Sa Majesté veut qu'il oblige aussy lesdites galères à saluer en cas qu'il les rencontre dans le port de Livourne et dans les autres ports d'Italie, hors celuy de Civita-Vccchia. .
Comme il sera peut-estre nécessaire d'envoyer en différentes occasions des bastimens d'avis pour donner ordre au chevalier de Noailles de le rejoindre, ou pour avoir avis des différens mouvemens des galères d'Espagne, Sa Majesté ordonne au sieur Brodart. oulrc les deux felouques qui servent à la suite de ladite escadre, d'y joindre encore un brigantin, et de faire armer une felouque et un brigantin pour suivre celle que ledit chevalier commandera, se remettant au sieur de Vivonne de choisir tels officiers qu'il estimera à propos pour commander ces bastimens.
Sa Majesté -veut qu'il parte de Marseille avec trois mois de vivres, qui seront chargés tant sur les galères que sur les bastimens de charge à la suite, et qu'il donne rendez-vous à ceux qui seront chargés du quatrième mois à Cagliari, ou en tel autre lieu qu'il estimera convenable pour prendre ledit quatrième mois de vivres.
( Arch. de la M»r. Ordres du roi concernant le* galère* . 1 680 , fol. 11 1 . )
LIEUTENANT GÉNÉRAL DES ARMÉES NAVALES
(Copie portant : D« la main de Co//*rf.)
Saint-Germain, ag avril 1680.
J'ay esté bien ayse d'apprendre, par vostre lettre du 2 3 de ce mois, la résolution que vous avez prise de retourner à Toulon, vu que vous jugerez facilement qu'il eust esté impossible que vous fussiez venu icy et que vous eussiez eu assez de temps pour rendre compte au Roy de tout ce que vous avez vu à Port-Vendres, faire tout ce que vous y auriez eu à faire pour vos affaires domestiques, et vous rendre à Toulon pour vous embarquer sur les vaisseaux qui sont prests à présent.
Vous devez estre assuré que mon fils et moy nous vous donnerons toutes les assistances dont vous aurez besoin pour vos affaires domestiques , lorsqu'on nous en parlera. Ne songez qu'à bien faire et taschez de rencontrer les galères d'Espagne pour les obliger à saluer les pavillons inférieurs du roy; et, au surplus, exécutez ponctuellement tout ce qui est contenu en vostre instruction.
Surtout appliquez-vous à mettre l'ordre et la discipline dans l'esprit de tous les officiers, à bien exécuter tous les règlemens et ordonnances, et à vostre théorie de construction, afin que nous parvenions, s'il est possible, à rendre les vaisseaux qui seront bastis sur les règles et mesures que vous establirez les meilleurs de toutes les nations.
Souvenez-vous aussy de régler l'exercice des matelots, soldats et canonniers, en sorte que le Roy ayt un jour la satisfaction de voir faire toutes les manœuvres de 90 ou 3o vaisseaux par un seul commandement et un seul mouvement.
J'attends le mémoire de toutes les observations que vous avez faites à Port-Vendres.
| Arch. i\e la Mnr. iHpéehc* concernant la marine, 1G80 , fui. 95»-j.)