‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 3)Chapitre 431 sur 486 · AU CHEVALIER DE TOURVILLE · texte numérisé non relu

AU CHEVALIER DE TOURVILLE

CHEF D'ESCADRE

Versailles, i*r septembre 1680.

Pour réponse aux lettres que vous m'avez écrites, les i5 et 18 du mob passé, lorsque le Roy a ordonné de faire le modèle du vaisseau auquel M. Biaise travaille, l'intention de Sa Majesté a esté de le faire apporter icy pour servir à l'examen qu'elle veut faire faire l'hyver prochain en vostre présence et celle des plus habiles officiers et des plus capables de donner leurs avis sur les constructions, afin de régler, une fois pour toutes, les proportions de tous les membres de chaque vaisseau.

Par la proposition que vous faites de l'envoyer par mer, et par ce que vous m'écrivez qu'il est impossible de le démonter pour le porter icy, vous voyez bien que ce modèle seroit inutile à la fin pour laquelle Sa Majesté l'a fait faire; ainsy j'écris au sieur de Demuin qu'il faut qu'il l'envoyé par terre, démonté, pour le faire monter icy, ou en le faisant passer par mer, qu'il le mette en estât que toutes les pièces puissent estre démontées lorsqu'il sera à Saint-Cloud, pour estre apportées icy, et le remonter sur le canal en présence de Sa Majesté. Il vaut bien mieux se servir des pièces de ce vaisseau qui sont entièrement achevées , pour pouvoir le faire remonter devant Sa Majesté, et attendre que les proportions que l'on a observées pour sa construction ayent esté approuvées pour en faire à Rochefort un autre pareil modèle, que l'on pourroit envoyer par mer dans les autres ports. A quoy j'ajouteray que ce sera un moyen fort favorable de faire vostre cour à Sa Majesté que de faire monter ce vaisseau sur le canal en sa présence.

Elle approuve vostre proposition, de faire faire par ledit Biaise de> gabarits en grand des vaisseaux de tous les rangs pour les envoyer dans tous les ports. Mais, pour ce qui est du dessin du vaisseau de second rang que vous avez envoyé, Sa Majesté ne veut pas se déterminer à l'envoyer à Brest, que vous n'ayez examiné avec les ofticiers et les charpentiers du port de Rochefort les raisons alléguées contre les proportions par le sieur de Seuil, dont vous trouverez cy-joint le mémoire. 11 est bien important que vous l'examiniez et que vous y répondiez, parce qu'il y a des circonstances de telle nature qu'elles ont paru détruire en quelque sorte les raisons que vous avez eues de proposer les proportions qui ont esté envoyées à Brest.

La première et la principale est qu'un vaisseau qui peut estre, suivant

les proportions ordinaires, de 100 pièces de canon ne sera que de 80; et ainsy Ton perdra l'avantage de la force de ces vaisseaux, qui est une chose très-essentielle dans les combats. La mesme chose arriverait en ostanl le troisième pont à des vaisseaux aussy grands que le Saint-Philippe , et ces raisons sont bien plus importantes que l'avantage de faire paroistre un vaisseau plus élongé. En quoy il faut que vous ayez outré la longueur dudit vaisseau au delà de ce qui se pratique en Angleterre , parce qu'il est certain que, à longueur égale , les vaisseaux anglois portent beaucoup plus de canons que les vaisseaux de France.

Je vous prie de me faire sçavoir si la machine du sieur Renau 1 a réussy, et si vous croyez qu'elle puisse servir dans les autres ports.

(Areh. de la Mar. Ihpèrhes concernant^ marine, 1G80, fol. koi.)

LIEUTENANT GÉNÉRAL DES ARMÉES NAVALES

Versailles, 1 3 novembre t68o.

J'ay reçu, avec vos lettres des î" et 97 du mois passé qui m'ont esté rendues par vostre neveu 2, la procédure qui a esté faite sur ce qui s'est passé dans le vaisseau commandé par M. le marquis d'Amfrcville, et je vous avoue que le Roy a esté surpris qu'un homme sage comme luy ayt souffert sur son bord un jeu de main aussy violent et aussy continuel que celuy qui s'est passé entre les officiers de ce vaisseau pendant tout le cours de la campagne. Sa Majesté m'ordonne de vous dire sur ce sujet, que vous déclariez aux officiers qu'elle punira ceux qui se laisseront aller à ces sortes de jeux, qu'elle estime très-indignes de gens qui ont l'honneur de la servir et qui attirent des suites aussy fascheuses.

A l'égard des officiers qui ont esté cause de cette affaire, Sa Majesté veut que vous apportiez tout vostre soin pour empescher les suites qu'elle pourrait avoir.

iH'rnarti iicnau u Eiiicagaray, ne en Denrn, en i65a. Elevé par Colberl de Terron,qui avait été frappé de sa précoce intelligence, il s'appliqua avec succès aux mathématiques. En 1679, Colbert le fit placer auprès du comte de Vermandois. Louis XIV ayant réuni auprès de lui les constructeurs les plus habiles pour prendre leurs avis, ceux de Renau eurent In préférence , et il fut envoyé dans les principaux

porls pour en faire l'application. Il inventa les galioles à {tombes pour le bombardement d'Alger. Successivement capitaine de vaisseau, inspecteur et ingénieur géuéral de la marine eu 1691, il fut ensuite nommé membre du conseil de marine. Mort aux eaux de Fougues, le 3o septembre 1719'

1 Du Quesne-Guitton. (Voir page 11.)

Comme, par l'information du chevalier de Cltaumont, il paroist que ce n'a esté qu'un jeu, et qu'il semble qu'il n'y ayt que le comte de Béthune 1 qui s'en soit offensé, il faut que vous fassiez faire à vostre tour une ample information qui porte les circonstances de ce qui s'est passé en cette occasion, et que, connoissant (comme vous ferez par cette information | que personne ne peut ni ne doit s'en tenir offensé, vous les obligiez de s'embrasser sans autre satisfaction de part et d'autre. Je vous diray mesnif sur ce sujet que, ledit comte de Béthune estant dans mon alliance2, vous me ferez un plaisir particulier de luy remettre l'esprit dans l'assiette où il doit l'avoir, et de luy faire connoistre le tort qu'il auroit de se prétendre le seul offensé, lorsqu'il y a quatre personnes qui l'auroient esté plus que luy s'il n'esloit constant par les informations que l'affaire n'a commencé que par jeu et qu'il n'y a rien eu qui dust offenser personne.

J'ay rendu compte a Sa Majesté de tout ce qui est contenu en vosdites lettres, et je vous ay desjà fait sçavoir qu'elle vous accordoit la permission de revenir jusqu'icy aussytost que les vaisseaux que vous commandez seront désarmés.

Klle approuve fort (pie vous fassiez apporter icy le modèle du vaisseau que vous avez fait faire suivant les proportions du devis que vous avez fait avant vostre départ; et vous trouverez à vostre retour icy qu'elle a fait travailler dans tous les autres ports pour parvenir à régler une autre fois la manière dont doivent estre construits les vaisseaux, et que les affaires sont à présent en estât que l'on pourra régler enfin les proportions qu'il faudra leur donner3.

Je vous prie de vous donner quelque temps à Toulon pour restablir l'ordre avec lequel se doit faire la garde des vaisseaux, que j'apprends avoir esté fort négligée depuis vostre départ, et pour rendre les officiers plus assidus qu'ils n'ont esté et les empescher de quitter leur poste quand une fois ils ont monté la garde, jusqu'à ce qu'ils soyent relevés le lendemain.

J'écris au sieur de Vauvré qu'il pourra conserver jusqu'à aoo soldats en tout pour servir de gardiens des vaisseaux dudit port, ce qui vous donnera moyen de conserver tous les sergens et caporaux de vostre escadre.

Le Roy estant dans la résolution d'obliger par la force les Tripolitains

1 François- Annibal, comte de Béthune, capitaine de vaisseau en 1670, devint chef d'escadre en 16S9. Il se retira du service en 1689. Mort à Paris, le ig octobre 178a, a l'âge de quatre-vingt-dix an».

1 Le comte était le cinquième enfant d'Hip-

polytc de Béthune, qui avait épousé en 1649 Anne- Marie de Beauvilliers , dont le oeveu, Paul de Beauvilliers, duc de Saint -Aijjnan, avait lui - même épousé , le ai janvier 1671. Henriette-Louise Colhert, sœur de Srignefoy. s Voir la pièce précédente.

à faire ia paix aux conditions dont vous estes informé' 1 et de prendre les mesures nécessaires pour obliger les Espagnols à restituer les prises qu'ils ont faites sur ses sujets , nous examinerons à vostre retour les différentes propositions que vous aurez à faire pour y parvenir.

Ne manquez pas, aussytost que vous serez arrivé à Toulon , d'envoyer aux galères les 5o Turcs qui ont esté trouvés sur les deux bastimens chargés de sel que vous avez pris sur les Tripolitains.

Faites-moy sçavoir, s'il vous plaist , quel des capitaines vous estimez le plus capable de remplir la place du sieur des Fayettes2, capitaine du port de Rochefort, qui est mort...

(Arch. de la Mar. Dépêche» concernant la marine, 1680, fol. 53o. )

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