‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 3)Chapitre 433 sur 486 · INSTRUCTION A DU QUESNE · texte numérisé non relu

INSTRUCTION A DU QUESNE

LIEUTENANT GÉNÉRAL DES ARMÉES NAVALES

Saint-Germain, 98 mars 1681.

Il sera informé, par la liste cy-jointe, que l'escadre dont Sa Majesté luy donne le commandement est composée de sept vaisseaux et un bruslot, et il verra pareillement, dans ladite liste, les officiers que Sa Majesté a choisis pour commander ces vaisseaux.

Il doit sçavoir que le vaisseau le Vaillant, commandé par le chevalier du Mené1, est party depuis quelques jours de Toulon pour porter à Lisbonne l'ambassadeur 2 que Sa Majesté y envoyé ; que ce vaisseau ne pourra estre assez tosl de retour pour partir en mesme temps que le reste de l'escadre , et que Sa Majesté a donné ordre à Toulon pour préparer en sa

1 Lieutenant de vaisseau on 1669, capitaine en 1673. Tué sur U Mwnptu, en août 1689. - « Le marquis d'Oppèd*-

ET GALÈKES.

place le Fleuron, qui, estant meilleur de voile et caréné de frais, conviendra beaucoup mieux au service auquel il est destiné.

L'intention de Sa Majesté est que cette escadre demeure en mer pendant huit mois. Pour cet effet, elle veut qu'il soit embarqué quatre mois de vivres sur chaque vaisseau, à compter du jour qu'ils mettront à la voile, et les quatre mois reslans seront portés sur des flustes, dont l'une partira avec l'escadre et portera à sa suite deux mois de vivres et ce qui est nécessaire pour la carène des vaisseaux, ainsy qu'il a esté proposé par ledit sieur du Quesne, et l'autre partira sous l'escorte du sieur du Mené et portera les deux derniers mois de vivres à Zante \ où les vaisseaux pourront les embarquer.

Sa Majesté est aussy informée de l'application qu'il a à faire observer les règiemens et ordonnances de marine. Elle luy recommande encore de s y appliquer fortement lorsqu'il arrivera à Toulon, de se faire rendre compte et de connoistre par luy-mesme Testât du radoub de chaque vaisseau, la bonne ou mauvaise qualité des agrès qui ont esté fournis, la qualité et quantité des vivres, et généralement tout ce qui doit estre observé lors de l'armement. En quoy il doit apporter d'autant plus de soin et d'exactitude qu'il est très-nécessaire d'en donner l'exemple à tous les officiers, qui ne se dispensent que trop souvent de l'exacte observation desdits règiemens, et qu'elle considère l'application que ledit sieur du Quesne a jusqu'à présent apportée pour les faire observer et pour establir une discipline exacte parmy lesdits officiers comme un des plus importans services qu'il luy ayt rendus.

Sa Majesté luy recommande pareillement de faire luy-mesme la revue des soldats levés pour servir sur lesdits vaisseaux, et de tenir la main à ce que les capitaines n'en embarquent aucun qu'il ne soit bien fait, en estât de bien servir, et habillé suivant le modèle qui a esté envoyé à Toulon et qu'il ne doit pas manquer de suivre pour les soldats qui seront levés pour servir sur le vaisseau qu'il commandera.

Il est pareillement très-important qu'il oblige les capitaines à faire faire très-souvent l'exercice auxdits soldats pendant la campagne , pour apprendre le maniement des armes et l'exercice à ceux des nouvelles levées, et pour les mettre en estât de bien servir dans une occasion, s'il s'en présente dans le cours de la campagne.

Elle veut que la mesme chose soit observée pour l'exercice du canon en chaque vaisseau; et comme elle luy a desjà fait connoistre combien elle désire d'establir sur ces vaisseaux l'exercice de la manœuvre, en sorte que

1 L'une des lie» Ioniennes.

20û MARINE

lout le service se fasse avec Tordre et le silence nécessaires, qu'elle luy a mesme fait remettre en main les différons projets faits sur ce sujet, dont quelques-uns ont esté exécutés en sa présence sur le vaisseau qu'elle a vu à Dunkerque *, elle ne doute pas qu'il ne s'applique de tout son pouvoir à luy donner cette satisfaction, et qu'il ne fasse faire la mesme chose par les capitaines de l'escadre pendant tout le cours de la campagne.

Aussytost que les vaisseaux seront en estât, Sn Majesté veut qu'il mette à la voile et qu'il passe entre la cosle d'Italie et la Sardaigne, son intention estant qu'il se fasse voir, autant que sa navigation le pourra permettre, dans quelques-uns des ports de ladite coste; et, comme elle continue dans la résolution qu'elle a prise d'obliger les galères d'Espagne à saluer les pavillons et estcndards inférieurs de France, elle veut qu'il fasse en sorte de se faire voir en passant en quelques-uns des ports appartenant à l'Espagne, et qu'il public que Sa Majesté a de fortes escadres de galères et de vaisseaux, qui ont ordre de chercher partout les galères d'Espagne pour les faire saluer.

Il doit ne se tenir sur lesdites costes que le temps nécessaire pour exécuter l'ordre expliqué cy-dessus, et aller ensuite droit à Tripoli, où Sa Majesté veut qu'il demeure quelques jours pour faire connoistre aux corsaires qu'elle a des escadres en mer en estât d'cmpescher les courses qu'ils ont faites jusqu'à présent sur les vaisseaux françois et pour les empescher par ce moyen de sortir de leur port, en cas qu'ils n'ayent pas encore mis à la mer lorsqu'il y arrivera.

Après avoir esté quelques jours devant ledit port pour s'informer du nombre des vaisseaux qui y seront restés et de ceux qui seront en mer, Sa Majesté veut qu'il fasse route vers l'Archipel en disposant les vaisseaux de sorte qu'ils occupent le plus grand espace de mer qu'il se pourra pour trouver plus facilement lesdits corsaires de Tripoli, en cas qu'ils navigueut dans les mers qui sont entre la coste de Barbarie et l'Archipel.

Sa Majesté veut qu'il aille ensuite droit à Smyrnc, où son intention est qu'il donne protection au commerce que ses sujets y font, et qu'il prenne des mesures avec les capitaines des vaisseaux marchands pour les escorter à leur retour, en cas qu'il y ayt quelque chose à craindre de la part des corsaires de Tripoli J. La principale raison pour laquelle Sa Majesté veut qu'il aille à Smyrnc avec l'escadre est d'obliger la Porte à accorder à l'ambassadeur de Sa Majesté les honneurs du sopha, qu'il a toujours eus3; c'est

' Voir pièce n° 564. â L'ambassadeur élnit alors La Vergne de

« Voir 11,716, pièces tf* 3o8 el 3o9. Guilleragues (voir II , 738 ). - Pour k* hon-

pourquoy elle veut que, aussytost qu'il sera arrivé audit lieu de Smyrne, il envoyé avertir ledit ambassadeur de son arrivée par le moyen du consul françois, ou par quelque bastiraent de mer, et qu'il luy donne part de Tordre qu'il a de demeurer dans l'Archipel pendant trois semaines ou un mois au plus, de s'avancer mesme pendant ce temps jusqu'aux Dardanelles, s'il est nécessaire, et de suivre en tout ses avis pendant le temps marqué c y-dessus, au delà duquel il ne doit pas faire un plus long séjour, le principal service auquel cette escadre est destinée estant la guerre à faire aux corsaires de Tripoli, ce que Sa Majesté a expliqué audit ambassadeur par les lettres qui luy ont esté écrites et par celle qu'il trouvera jointe à cette instruction, qu'il ne manquera pas de luy faire tenir.

Il doit estre informé que Sa Majesté a fait écrire à son ambassadeur à la Porte de faire instance auprès du Grand Seigneur 1 pour empescher que les corsaires de Tripoli ne trouvent retraite sous ses forteresses, et luy déclarer qu'il ne doit pas trouver estrange si elle donne les ordres nécessaires à ses vaisseaux d'y enlever lesdits corsaires en cas qu'ils s'y retirent. Et comme elle n'a pas encore nouvelles du succès de cette négociation, Sa Majesté se remet à ce que ledit ambassadeur luy fera sçavoir sur ce sujet, sur lequel il doit observer que l'intention de Sa Majesté n'est pas qu'il fasse rien contre les Capitulations, qu'elle veut garder de sa part, rien n'estant plus nécessaire au commerce que ses sujets font en Orient.

Après avoir demeuré le temps marqué ey-dessus vers les Dardanelles, il dressera sa route vers le cap Matapan 2 et les isles de Sapiencc \ d'où il détachera quelques vaisseaux pour aller prendre la fluste que le chevalier du Mené aura escortée à Zante, et faire distribuer ensuite les vivres qu'elle aura apportés, Sa Majesté se remettant a luy de faire donner carène aux vaisseaux dans le temps et les lieux qu'il estimera plus convenables; mais surtout elle veut qu'il renvoyé sur-le-champ à Toulon , sous l'escorte du chevalier du Mené, la fluste qui sera venue à Zante.

Comme il pourra apprendre à Cérigo et à Zante des nouvelles certaines des corsaires de Tripoli , Sa Majesté se remet à luy de prendre telle résolution qu'il estimera plus convenable, tant pour les croisières qu'il sera nécessaire d'occuper que pour les détachemens qu'il conviendra faire, pour tascher de rencontrer quelques-uns desdits vaisseaux et donner à Sa Majesté la satisfaction de voir de l'armement de cette escadre quelque fruit,

neurs du sopha , qui lui furent enlevés à cette 4 Situé à l'extrémité méridionale de la Mo-

époque, voir YHutoire de la diplomatie, par rée.

de Hassan , IV, 33 à Ai. 5 Sapienxa . jjroupe composé de cinq petites

' Mahomet IV (voir 11, /i9i). lies sur la cote de la Morée.

qui oblige ces corsaires à accepter la paix aux conditions portées par les articles qui luy furent remis ès mains dès Tannée dernière, et qu'il trouvera encore cy-joints.

Sa Majesté estime très-nécessaire qu'il paroisse de temps en temps devant la ville de Tripoli pour obliger ces corsaires à faire la paix par la crainte de ses vaisseaux.

Elle a fait déclarer au Grand-Duc et aux républiques de Gènes et de Venise, qu'elle ne veut pas souffrir aucun commerce de leurs sujets avec ceux de Tripoli pendant qu'elle leur fera la guerre; et Sa Majesté veut qu'il fasse arrester tous les vaisseaux qu'il rencontrera, allant à Tripoli, de quelque nation qu'ils puissent estre, à l'exception des Anglois, et qu'il les renvoyé dans les ports du royaume.

Après avoir exécuté les ordres cv-dessus, Sa Majesté veut qu'il aille droit à Tunis, où il est important qu'il demeure le temps nécessaire pour demander, sur les mémoires du consul, la réparation des contraventions faites au traité de paix, et pour renouveler ledit traité avec le gouvernement de cette ville, qui a changé depuis peu par l'accommodement que les deux frères du Bev ont fait avec leur oncle, ainsy qu'il en est informé.

11 disposera son temps de sorte qu'il puisse passer à Alger avec toute l'escadre , estant très-nécessaire de paroistre devant cette ville , soit pour y confirmer le nouveau traité que Sa Majesté est sur le point de conclure avec eux, soit pour les obliger à en accorder les conditions, en cas qu'ils ne s'y soyent pas soumis; de quoy, il sera plus particulièrement informé par les lettres qu'il recevra à son passage à Malte.

Il repassera d'Alger à Toulon, où il recevra des ordres pour le désarmement de ses vaisseaux, ou pour faire passer les équipages sur d'autres vaisseaux actuellement radoubés, en cas que Sa Majeslé prenne la résolution de continuer l'armement de cette escadre1.

1 Du Qucsne ne rerint point désarmer à sans les faire revenir à Toulon , où il i

Toulon, par suite des ordres contenus dans possible que vous ne perdissiez beaucoup de

ta lettre ci-après, du 19 septembre suivant : temps pour vous raccommoder et pour vous

«L'expérience des années dernières ayant remettre ensuite en mer. fait connoistre que la seule voye de réduire 9 Je suis bien ayse de vous dire que, quelque

promptemcnl les corsaires de Tripoli à recevoir important qu'il soit au commerce de mes soies conditions de paix qui leur estaient propo- jets de terminer cette guerre promplement , je sées, estoit de tenir continuellement en mer veux que vous ne concluiez la paix avec lesdes vaisseaux de guerre qui occupassent toutes dits corsaires qu'à des conditions très-avantaleurs croisières, et qui , en les empeschant de geuses, et, sur toutes choses, que vous les obliaucune prise, leur ostassent les moyens giez à rendre tous les François,

qu'ils ont de subsister, j'ay résolu de continuer, dans la condition qu'ils vous proposeront de pendant tout l'hy ver prochain, l'armement des rendre tons les Turcs de Tripoli qui sont sur vaisseaux qui sont sous vostre commandement , mes palères. . ,» (Ordres du roi, fol. S76.)

Il fera visiter tous les vaisseaux estrangcrs qu'il rencontrera à la mer, et «mi retirera les François qui se trouveront sur leur bord, pour estre punis suivant la rigueur des ordonnances.

Sa Majesté veut qu'il fasse visiter exactement tous les vaisseaux génois, soit de guerre, soit marchands; qu'il leur fasse rendre avec ponctualité les honneurs qu'ils doivent à tous ses vaisseaux , et retire tous les François qu'ils auront sur leur bord.

En cas qu'il rencontrast des vaisseaux anglois, il ne les visitera point.

A l'égard des saluts, Sa Majesté veut que le règlement de 1 665 soit exécuté l, et pour cet effet que le sieur du Quesne se les fasse rendre par tous les vaisseaux des autres nations, à l'exception des Anglois, auxquels il ne demandera ni ne rendra aucun salut.

S'il arrivoit que quelqu'un des capitaines des vaisseaux de son escadre se séparast du vaisseau commandant sans son ordre, Sa Majesté désire qu'il luy en donne avis, afin de l'interdire.

Elle veut aussy que, pendant tout le temps qu'il sera en mer, il visite le plus souvent qu'il pourra lesdits vaisseaux, et remarque les capitaines qui tiendront leur vaisseau en bon estât et la propreté dans leur bord, n'y ayant rien de si nécessaire pour y conserver la santé; de quoy Sa Majesté désire qu'il luy donne avis.

Ledit sieur du Quesne s'appliquera aussy à faire soigneusement observer les règlemens et ordonnances de marine, et particulièrement celle qui défend aux officiers de coucher hors leur bord.

11 fera souvent faire l'exercice du canon sur son bord et excitera les capitaines des autres vaisseaux à suivre son exemple, afin de rendre les canonnière experts et diligens à la manœuvre du canon , et d'en multiplier le nombre.

Il tiendra aussy* la main à ce que les écrivains de chaque vaisseau prennent garde à la conservation de leurs agrès, apparaux et rechanges, munitions, armes et ustensiles, et qu'il ne s'en fasse aucune consommation superflue.

Sa Majesté veut que ledit sieur du Quesne l'informe, par toutes les occasions qui s'offriront, de ce qu'il aura fait en exécution de ses ordres.

Elle veut qu'il s'applique soigneusement à maintenir la discipline entre les soldats, et à bannir les différends et les démeslés qu'il y a eu jusqu'à présent entre les officiers qui y out esté embarqués.

( Arc h. de la Mnr. Ordres du roi concernant la nutrine, 1681, fol. 1 34. )

1 il y avait, outre le règlement Rénéral de 1 665 , le* règlements du ta août 1670 et de juillet j6?3.

Page 1