POUR LES SIEURS COLBERT DE TERRON ET DE SEUIL
(Copie portant : De la main de Colbert.)
Fonlainebleau , 3 juin i6t>6.
11 est nécessaire d'observer soigneusement, sur les achats à faire, qu'il faut toujours acheter en France préférablement aux pays estrangers, quand mesme les marchandises seroient un peu moins bonnes et un peu plus chères, parce que, l'argent ne sortant point du royaume, c'est un double avantage à l'Eslat,cn ce que, demeurant, il n'appauvrit point, et les sujets de Sa Majesté gagnent leur vie et excitent leur industrie.
Par exemple : les trois mille canons de mousquets de trois pieds et demy et du calibre de seize à la livre, commandés en Biscaye, pourraient
facilement estre commandés ou un Forez ou en Nivernois; el mesme il serait très-bon de commencer à en establir une manufacture, ou en Angoumois, ou en Guyenne, ou en Bretagne.
Outre cette observation d'acheter toujours les marchandises et d'establir les manufactures en France, par préférence aux estrangers, il faut encore au dedans du royaume quelques distinctions : les peuples qui payent la taille et autres impositions, telles qu'il plaist au Roy, doivent estre plus chère et plus considérables à Sa Majesté que les peuples des provinces qui jouissent du privilège des Estais; c'est-à-dire qu'il faut acheter les marchandises et establir les manufactures en Saintonge, Angoumois, pays (TAunis et Poitou , préférablement à la Bretagne.
Les cent vingt milliers de fers demandés en Espagne auroient pu estre fabriqués, sinon le tout, du moins une bonne partie dans les forges d'Angoumois, Poitou, Périgord et Guyenne, et mesme en celles de Bretagne; et, comme la France est plus abondante en fer de toute qualité qu'aucun autre pays du monde, il faut travailler à faire en sorte que la manufacture de fer soit aussy bonne que celle d'Espagne. Je ne doute point qu'en donnant, dans trois ou quatre forges, des modèles de fer d'Espagne, Ton ne parvienne facilement à en faire faire d'aussy bon; mais pour cela il faut ne pas se rebuter, et faire faire des épreuves si fréquentes en tant de lieux, qu'enfin nous parvenions à rendre cette manufacture aussy parfaite qu'en Espagne. .
Pour le goudron , il faut donner ordre au sieur Lombard de Bordeaux, d'envoyer toute la quantité qui s'en fera en Médoc.
11 faut diligemment mettre les trois frégates de Brest, sçavoir celle de 600 tonneaux, celle de 900 et celle de 1000 à 1 100, en estai d'estre mises à la mer et de servir dans l'année. Je suis bien ayse de sçavoir aussy combien le sieur Hubac en doit délivrer l'année prochaine, et en quel temps de l'année.
Pour les canons, j'espère que nous en aurons l\ ou 5oo pièces de fer de Suède, dans le courant de cette année.
A l'égard du cuivre, il faut que M. de Terron fasse travailler en loule diligence la fonderie de Saintes. Ce sera un grand avantage s'il peut faire réussir la fonte des canons de fer en Angoumois, comme de ma part je travaille à faire réussir la mesme fonte en Nivernois.
1 Jowph Lombard, d'abord ingénieur et
nous Tâtons dit tome II, 568, devint rommUMtru d«» marine en cette »ill<» en 1671
el commissaire général en 1 688. Rayé dt* cadres en 1691, il y fut rétabli en 1709; nommé inspecteur — 1 1< ni en 170A. Kélormé en 1716.
MARINK
Pour les boulets, la Bretagne, l'Àngoumois , et le Nivernois en peuvent fournir une quantité suffisante; il faut en faire faire à deux testes et à cbaisnes une grande quantité, afin que Ton n'en manque point dans tout l'armement des vaisseaux.
Pour des poudres, j'ay donné ordre d'en faire voiturer cent milliers à Brest et autant à la Rochelle.
Pour les armes, il faut travailler de tous costés pour en garnir les magasins, faire tout ce qui se pourra pour establir cette manufacture et l'augmenter, tant en Angoumois qu'en Bretagne.
En faire venir de Biscaye.
De ma part, j'ay donné ordre en Hollande et en Danemark, pour en acheter et les envoyer à la Rochelle et à Brest.
Sur la grande quantité de fer qui se consomme, je serois bien ayse de sçavoir si le sieur Hubac, dans le marché qu'il a fait pour la construction de dix vaisseaux, n'est pas obligé de fournir tout le fer nécessaire.
Pour les cordages, il faut travailler continuellement à amasser des chanvres, et faire travailler à la corderie, afin que l'armée n'en puisse manquer en cas d'accident, d'autant plus que le cordage en sera meilleur, estant un peu gardé dans les magasins; il faut seulement prendre garde de le bien conserver.
Pour les voiles, il. est bon d'en faire une bonne provision; mais il \ a lieu de s'étonner que M. de Beaufort en demande un jet neuf pour chaeufl vaisseau, vu que sur les deux premiers vaisseaux de l'armée il y en a trois, dont deux neufs et un de l'année dernière, et que sur tous le* autres il y en a deux, sçavoir un neuf et un de Tannée dernière, en sorte qu'il semble qu'il ne sera pas trop nécessaire , pour un seul voyage de Levant en Ponant que les vaisseaux auront fait, de leur donner un jet de voiles neuf.
Pour du bois, outre celuy qui sera tiré de la forest de Faou1 et des autres forests du royaume, j'ay donné ordre d'en faire venir de Hollande et du Nord.
Pour des masts, la couronne de Suède a fait présent au Hov de la charge d'un ou doux grands vaisseaux. Il faut faire toute la diligence possible pour en avoir du costé des Pyrénées.
1 Petite ville située au fond de la rade de Brest. La forêt du Faou appartenait à la tm\*U d/Atironne. I.e 96 m an. ,666, It ronwil d'État avait rendu un arrêt donnant
pouvoir d'en tirer 1rs hoin nécessaires aux magasin)! d«> Brest, et, le h juin suivant, I** Roi confirma cet arrêt. ( ftép. cotw. /<» mw . 1666, fol. 1*8.)
Pour le bois ouvré", c'est un travail qui se fait en Bretagne; il faut seulement le continuer el l'augmenter, s'il est possible.
Les munitions pour les radoubs et arméniens : il faut prendre toutes ••es munitions et marchandises en France, estant impossible que l'on n'en trouve toute la quantité nécessaire, pourvu que l'on y pourvoye de bonne beure. Il faut prendre garde surtout que la manufacture de goudron, uon-seulepient ne diminue point, mais mesme augmente en bonté et en quantité, parce que j'ay avis certain que la bonté diminue considérable-
l'on peut se passer de l'Allemagne pour le fer-blanc, vu que la manufacture en est à présent establie en Nivernois. Je donneray ordre que l'on envoyé six barils composés chacun de A5o feuilles à Nantes, à l'adresse du sieur Vallon d'où le sieur de Seuil donnera ordre qu'ils luy soyent envoyés <i Brest.
U semble que Ton pourroil facilement trouver en France l'estamine et la revescbe, sans la faire venir d'Angleterre.
Pour la mèche, c'est un grand avantage que la manufacture en soit establie en Bretagne; il faut la maintenir et la perfectionner tous les jours, autant qu'il se pourra.
Pour les armes, il faut s'entendre avec M. de Terron pour en faire faire en Forez toute la quantité qui sera nécessaire tant à Brest qu'à la Hochelle. L'on travaille cependant incessamment en Forez, outre la manufacture de mousquets establie en Nivernois, en sorte que j'espère que nous aurons dans le royaume toute la quantité d'armes qui nous sera nécessaire. * g
Pour les ouvrages de peinture, j'cnverrav dans peu un peintre dp l'Académie, le plus propre qu'il se pourra pour ces sortes d'ouvrages.
Pour ce qui est des bastimens propres pour magasins et pour couverts, l'on peut dépenser cptte année 10 ou ia,ooo livres pour faire les plus pressés.
(Bibl, lmp. Mw. 600 Colbert. Dépêche» de i6«6 el 1667. vol. » 06, fol. iSf>.) 1 Commissaire établi à Nantes pour rece- charger et transporter aux arsenaux de Brest
vu i«m<» it-s 10111 iiiiiiii .1 ih" mariut* , iï» i«iir»" 011 fit" iHicn*»lon.
(Copie portant : De la main de Colbert. )
Fontainebleau, 1 8 juin t6C6.
Le sieur Colbert de Terron observera toutes choses possibles pour se bien maintenir dans l'esprit et acquérir la confiance du sieur duc de Beaufort '; à quoy l'estime qu'il a desjà pour luy depuis longtemps et la confiance et créance entière que Sa Majesté luy donne pourront beaucoup contribuer.
La fin principale que Sa Majesté s'est proposée de la présence et entremise dudit sieur de Terron sur son armée navale consiste à tenir tous les esprits des chefs unis avec ledit sieur Duc, éviter toutes les contestations et petits démcslés qui pourraient survenir entre eux, le porter à ne rien faire sans conseil et à distinguer les avis des plus expérimentés et de meilleur sens des autres; en un mot, à diriger l'action de cette armée, en sorte qu'en démeslant et évitant les défauts et imperfections qui se peuvent trouver dans les esprits des chefs, leurs bonnes qualités soyent entièrement employées à concourir au bien du service de Sa Majesté et à la gloire de ses armes.
Pour parvenir à cette fin, l'intention de Sa Majesté est qu'après avoir rendu la lettre de créance au Duc, il luy fasse bien connoistre qu'il n'a autre ordre et autre dessein dans cet employ que de concourir à tout ce qui sera de sa^glmre et de sa satisfaction, et qu'il se serve de tous les autres moyens que son industrie luy pourra suggérer pour lever tous les ombrages de l'esprit dudit sieur Duc.
Sa Majesté ayant remarqué, depuis le temps que le duc de Beauforl sert à la mer, qu'entre toutes ses bonnes qualités il a quelques défaut* auxquels il est très-important de remédier pour éviter qu'ils ne causent quelque préjudice au bien du service dans un employ si considérable que eeluy du commandement de ladite armée, elle désire que le sieur de Terron donne son application tout entière à les bien connoistre |>our y pouvoir apporter ensuite les remèdes qu'il estimera convenables.
Le premier de ces défauts est que ledit sieur Duc entre un peu trop
1 l'ar suite de* diflicultés qui existaient entre II- duc de Beaufor l et d'Infreville, on retira ce dernier d'auprès de» lui t-t on le remplaça par Colbert di- Terron. Mais le duc de Beaufort m-
voulut pa» plus entendre parler de lui que de d'Infreville; il consentit seulement à recevoir à sou bord le 61s Arnoul, qui paraissait devoir
le détail de toutes choses, non-seulement pour les conmaîs pour les faire luy-mesme, en sorte qu'il fait souvent les fonctions de tous les officiers de marine, ce qui produit deux mauvais effets: l'un, qu employant son temps à faire luy-mesme au lieu d'ordonner seulement et de faire faire, ce qui est son véritable métier, il ne luy en reste pas assez pour faire les réflexions et pour apprendre le métier de général, qui est le plus difficile de tous; l'autre est qu'il dégouste, en ce faisant, tous les officiers, lesquels le voyant entrer dans ce détail avec esprit de leur oster la gloire et la satisfaction de faire leur métier, le laissent bien souvent faire, sans s en mesler davantage l.
Il faut que le sieur de Terron le porte, avec toute son adresse, à bien donner ses ordres, à s'appliquer à les faire exécuter, et à donner tout le reste de son temps à bien apprendre son métier de général , sans entrer dans les fonctions des officiers subalternes.
Le second défaut est qu'il agit bien souvent de son chef, sans demander lavis des principaux officiers, ce qui peut les dégouster entièrement du service et les luy aliéner.
11 est nécessaire que le sieur de Terron le porte à tenir souvent des conseils sur Y Amiral et à ne rien résoudre qu'avec l'avis des principaux officiers.
Les conseils de guerre doivent estre composés du sieur Duc, des deux lieutenans généraux, du sieur de Terron et des trois chefs d'escadre, scavoir : des sieurs du Quesne, Gabaret2 et Fricambault.
Le troisième défaut du duc de Beaufort consiste en la forme de donner ses ordres, que l'on dit estre un peu confus, et quelquefois mesme contraires les uns aux autres, par défaut de mémoire.
Le sieur de Terron observera si cela est véritable, et taschera de le faire connoistre adroitement audit sieur Duc, afin qu'il y remédie.
de temps en temps, de tous les marchés, de tous les ordres que vous avei donnés, et de toutes les mesures que vous ave* prises pour faire venir de toutes parts toutes les marchandises, armes et munitions qui vous sont nécessaires; que vous fassiez avec luy un estât de toutes les choses qui vous sont nécessaires pour remettre Tannée navale en mer, pour faire venir tous les vaisseaux, faire amas de victuailles, levée des équipages. . .» (5oo Colberl , vol. 196, fol. ai 1.)
* Mathurin Gabaret, capitaine de vaisseau en i636, chef d'escadre en 166s, mort en 1671. - Il était le père des
' La mission donnée à Colbert de Terron était délicate; il ne put la remplir qu'imparfaitement , car Colbert lui écrivit le 3 novembre