‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 3)Chapitre 5 sur 486 · PORTS ET ARSENAUX · texte numérisé non relu

PORTS ET ARSENAUX

11 ne suffisait pas d'avoir construit de nombreux navires, recruté des ouvriers étrangers, établi les industries indispensables à la

POHTS ET ARSENAUX. »

marine, pourvu aux approvisionnements : rien de durable et de permanent n'était fait tant que les arsenaux n'auraient pas reçu les développements que comportait le nouveau cadre de la flotte. A peine organisés jusqu'alors, indignes du rang que le royaume occupait en Europe, ces établissements subirent, en peu dannées, une transformation qui permit à la marine française de réparer les pertes qu'amenait le cours des événements, et de lutter avec honneur tantôt à côté de la Hollande ou de l'Angleterre, tantôt contre leurs flottes réunies. Objet des soins particuliers de Colbert, les arsenaux de Toulon et de Rocbefort tiennent la première place dans sa correspondance. Dès 1666, il songeait à doter celui de Toulon de spacieux magasins, d'une seconde corderie et d'un nouveau fourneau pour la fonte des canons. Les plans ne lui ayant pas paru répondre rc à la grandeur du maistre,* il ajourna les travaux.

Cependant le port menaçait de se combler et les magistrats de la ville ne faisaient rien pour l'empêcher. Plus le ministre était disposé à la traiter favorablement, plus il lui paraissait juste qu'elle secondât ses intentions. H écrivit donc aux consuls que s'ils ne mettaient, sans délai, quatre pontons à l'œuvre, le roi s'emparerait de leurs octrois, destinés d'ailleurs à cet usage. En même temps un arrêt du conseil statua qu'il serait prélevé, pendant cinq années, 12,000 livres sur les revenus de Toulon, pour donner à la darse vingt-cinq pieds de profondeur. Les mesures à prendre pour le curage du port, la reconstruction de l'arsenal et l'agrandissement de la ville, motivèrent, au mois de septembre 1669, une conférence dont firent partie le marquis d'Oppède, tout à la fois intendant de la province et premier président du parlement, le chevalier de Glerville, ingénieur très en faveur auprès de Colbert, qui l'opposait alors à Vauban, et l'intendant des galères Arnoul. On connaît la susceptibilité et l'égoïsme des intérêts locaux. L'agrandissement de l'arsenal et surtout celui de la ville soulevèrent une opposition aveugle; mais le ministre, aguerri contre le mauvais vouloir des provinces, ne se laissa pas décourager. 11 écrivit à Arnoul (a octobre 1669) que toutes les petites brigues, traverses et cabales concernant l'agrandissement des fortifications et la construction de l'arsenal de marine ne tour-

x INTRODUCTION.

lieraient au profit ni de leurs auteurs, ni de la ville. 11 ajoutait que l'arsenal devait contenir au moins cinquante à soixante vaisseaux, et même davantage, pour le cas où le roi ferait passer toutes ses forces maritimes dans la Méditerranée; qu'on n'était pas dans un règne de petites choses, et qu'on ne pouvait rien imaginer de trop grand. 11 voulait enfin qu'il y eût toujours à Toulon, outre les réserves, du bois pour six ou sept vaisseaux à bâtir dans l'année, quatre à cinq mille pièces de canon, des ancres, des armes, et tout le reste en proportion. Trop considérables pour que les ingénieurs des divers services ne fussent pas longtemps à se mettre d'accord, ces travaux donnèrent lieu à des débats sans fin. Ils duraient encore quand, le 2 avril 1677, un incendie, dévorant une partie de Toulon, aplanit les plus grosses difficultés. Vauban, de plus en plus écouté, fit de nouveaux plans, et, deux ans après, Colbert approuva le creusement de la jetée d'une nouvelle enceinte et le détournement de deux torrents, le Las et l'Eygoutier, éternel désespoir de la cité. Un second port, pouvant contenir cent vaisseaux, fut alors creusé, et l'arsenal vit s'élever des magasins, des chantiers couverts, des hôpitaux, une salle d'armes, une salle à voiles, et une immense corderie, qui existe encore, dont Vauban fournit le dessin. Admirablement secondé par le marquis de Seignelay, qui prit une part active à ces grands travaux, Colbert réglait et dirigeait tout de loin. Sur un seul point, sa volonté échoua. «Les consuls de Toulon, écrivait-il le 28 juin 1679, ne faisant aucune diligence pour faire travailler aux canaux qui doivent eslre faits aux dépens de la ville pour empescher les immondices de tomber dans le port, le Roy veut que vous leur déclariez que si, dans le 1 5 juillet au plus tard, ds ne font travailler auxdits canaux, suivant les dessins de M. de Vauban, Sa Majesté fera saisir leurs octrois et donnera les ordres nécessaires pour faire faire cet ouvrage, n Si l'administration de la commune par la commune présente des avantages considérables, elle a aussi parfois ses mcnnvénients. Les consuls de Toulon persistèrent dans leur opposition , et les canaux si justement conseillés par Vauban ne furent pasexécutés. Ajoutons que la force d'inertie qui triompha de Colbert triomphe encore après deux siècles. Aujourd'hui, comme de son temps, les immondices de la ville, dont la population a décuplé, continuent, à la

POKTS ET ARSENAUX. xi

stupéfaction des visiteurs, d'infecter un port dont la marée ne re nouvelle pas les eaux.

Des difficultés analogues se présentèrent à Marseille au sujet de l'agrandissement de la ville, de la franchise du port et de la construction d'une forteresse et d'un bagne. Soupçonnés d'un esprit d'indépendance qu'on ne voulait tolérer nulle part, les Marseillais étaient sévèrement jugés par Colbert et plus encore par ses agents. Déjà une citadelle commandait l'entrée du port; Louis XIV la trouva insuffisante et fit construire le fort Saint-Jean, dont les feux, dominant la ville, devaient se croiser avec ceux de Saint- Nicolas. <r II est de la dernière importance , écrivait Colbert à l'intendant A mou! le 1 5 janvier 1666, de faire un grand amas de matériaux pour tascher de mettre, dans le courant de cette année, la citadelle de Marseille dans sa perfection , et pour commencer à mettre la main au fort Saint-Jean, le Roy estant résolu de fournir tous les fonds nécessaires pour cette fortification et pour la rendre complète. * Le danger ordinaire des méfiances de ce genre est de susciter des zèles fanatiques. Il est possible que les Marseillais, mal habitués au joug, méconnussent les bonnes intentions d'un gouvernement qui ne leur faisait pas le bien comme ils l'entendaient et qui intervenait trop directement dans leurs affaires. Ils ne méritaient pas, à coup sûr, d'être traités comme on va le voir dans cette lettre, que l'intendant des galères adressa, le 10 mars 1668, à Colbert : r Je commis les peuples; je connois lesMarseillois, qui ne résolvent jamais rien, à qui tout fait ombrage et qui ne prennent pas le raisonnement en payement (témoin la franchise du port) si ce raisonnement ne part de leur teste. J'ay considéré en moy-mesme ce que c'estoit que Marseille, la plus belle ville que le Rov doive avoir en France, comme celle du plus grand commerce... J'ay toujours eu cela devant les yeux, prenant pied à pied ce que je croyois nécessaire pour le Roy, dont les ouvrages sont souvent abandonnés par contrariétés d'avis qui arrivent, chacun voulant que son opinion prévale , et détruisant volontiers la pensée d'au- Iniy pour establir la sienne, sans examiner beaucoup les choses que par la vue de se rendre nécessaire. H y a quarante ans que je travaille avec les peuples qui, estant une beste a cent testes, veut

xii INTRODUCTION.

estre conduite sans sçavoir où on la mène; autrement, ils ne tombent jamais d'accord d*un mesme chemin1., .n

Ces maximes n'étaient, il faut bien le dire, que trop de mode alors. Heureusement le ministre auquel s'adressait Arnoul avait des idées grandes et justes. Au mois de mai 1669, il lui tardail d'apprendre qu'on eût commencé l'agrandissement de Marseille, proclamé la franchise du port, procédé aux travaux du curage. Il pressait en même temps ceux du fort Saint-Jean, et faisait observer que les maisons destinées à être démolies devaient être payées, non d'après les baux, mais sur le pied des acquisitions. Était-ce juste, et les Marseillais devaient-ils se réjouir aussi d'être dépouillés arbitrairement de leurs biens, afin que le roi eût au milieu d'eux une forteresse de plus pour réprimer leurs velléités municipales? Soucieux de tout ce qui regardait non-seulement l'installation maritime, mais encore l'embellissement d'une ville dont il prévoyait les grandes destinées, Golbert prévint l'intendant des galères ( icr mai 1671) qu'un arrêt du conseil venait de charger le sieur Puget de veiller aux alignements des nouveaux quartiers «et d'obliger les particuliers à ne faire aucuns bastimens sans sa participation.!» Il avait fait adopter ces règlements pour la reconstruction du vieux Paris; il les appliqua heureusement à la réédification de la cité phocéenne. Cependant le projet d'agrandissement rencontrait des obstacles sans cesse renaissants. Gomme à Paris encore, on ne trouva rien de mieux pour les surmonter que de former une commission chargée d'arrêter un plan définitif et de fixer les alignements. Que si quelques personnes osaient méconnaître son autorité, l'intendant de la province et le roi, au besoin, sauraient bien faire respecter ses décisions. Deux siècles nous séparent à peine de ce temps, et les agrandissements qui avaient paru devoir satisfaire aux exigences les plus larges de l'avenir sont devenus insuffisants. Les agrandissements et les travaux du dixneuvième siècle qui, par leur importance et leur utilité , ouvriront une ère éclatante dans l'histoire de Marseille, n'occuperont pas moins de place, dans la mémoire des peuples, que ceux auxquels

1 Bibl. Imp. Mss. Mélanges (Albert.

P0KT8 KT ARSENAUX, un

Louis XIV et Colbert avaient attaché leur nom. Mais, n'en appelleront-ils pas d'autres dans un avenir moins éloigné? Les sociétés modernes n'ont pas les allures lentes et réglées du passé. Qui peut prévoir les destins réservés à la nouvelle reine de la Méditerranée?

\ une faible distance, vers l'occident, le port de Cette attira l'attention de Colbert. Il y avait là à lutter contre des difficultés «l'ensablement particulières. Le ministre consulta le célèbre auteur «lu canal de Languedoc et s'en trouva bien. On a la preuve qu'il lit aussi travailler à Port-Vendres; mais les obstacles naturels étaient saus doute insurmontables, car rien de grand et de durable n'y fut fondé. Doublons la péninsule qui sépare les deux mers et abordons à Rochefort. Une forteresse, construite dans les temps anciens sur les bords de la Charente, fut, après de longues recherches, choisie pour emplacement de la ville nouvelle et lui donna son nom. Commencée en i663, sur un plan d'une étendue égale à celle de Bordeaux, pourvue, trois ans après, d'une administration municipale que justifiait une population de 9,000 habitants, elle vit s'élever, dans l'espace de sept ans, ses rues, son enceinte, son arsenal avec une fonderie, de spacieux dépôts d'armes et de vivres, des hôpitaux, des formes de radoub, une corderie citée parmi les plus belles de l'Europe. Intendant de la province et de la marine tout à la fois, Colbert de Terron dirigeait ces constructions gigantesques dont le ministre revoyait tous les plans et suivait de loin les progrès avec une impatience fébrile, qu'indique bien sa correspondance. «Ce seroit un grand avantage, lui écrivait-il le 16 avril 1669, si, par le moyen .des grâces que le Roy a accordées au bourg de Rochefort, vous pouviez en faire un second Saardam de Hollande. En continuant encore huit ou dix ans ainsy que nous avons commencé depuis cinq ou six, il y a lieu d'espérer que nous en viendrons à bout; mais il faut toujours travailler à perfectionner nos establissemens. a Dix-huit mois après, le a5 octobre 1670, il exprimait la crainte que ces établissements ne fussent faits ni économiquement ni avec soin, tant qu'ils ne seraient pas confiés à Jes entrepreneurs. pJe vous prie, ajoutait-il de vous préparer pendant cet hyver à faire les devis et marchés de tous vos ouvrages

INTK0DUCT10IV

à prix fait. . . Enfin , il faut pousser la construction de vos magasins et rendre complet nostre arsenal de marine, suivant le projet que je vous ay envoyé, estant très-nécessaire et très-important qu'il se puisse avancer beaucoup l'année prochaine, i

Mais rien, pas même des instructions quotidiennes, ne vaut l'œil du maître, et ici le véritable maître était Colbert. L'année suivante il allait à Rochefort pour voir la ville nouvelle et en hâter l'achèvement par sa présence et ses conseils. A son retour la correspondance recommençait et les ordres se succédaient rapidement. Le Roi avait promis de s'y rendre à la fin d'août, et il fallait tout préparer pour lui inspirer le goût de la marine. Le plus vif désir du ministre était qu'on pût, en un jour, construire, gréer et équiper un vaisseau devant Louis XIV. Le temps de ces prodiges n'était pas encore venu; on fut obligé de ne préparer qu'un simple gréement. Après mille recommandations de détail , qui remplissent plusieurs lettres, Colbert prévint l'intendant qu'd aurait à montrer au Roi l'atelier des constructions, la salle d'armes, la filerie, la corderie, le magasin général, en faisant exécuter sous ses yeux les travaux les plus intéressants. Soins inutiles! Louis XIV n'alla pas à Rochefort, et le ministre n'eut jamais la satisfaction de lui faire admirer les merveilles qu'il avait improvisées. Les seuls voyages qu'il fit eurent lieu à l'instigation de Louvois pour la guerre, et non pour la marine, qui ne l'attirait point et ne satisfaisait pas ses penchants comme l'art de réduire une place dans un temps déterminé. Le projet de visite royale n'avait pas été , au surplus, un médiocre stimulant pour l'intendant. Sept ans s'étaient à peine écoulés depuis l'ouverture des travaux, et sur la plage sablonneuse où s'élevait la vieille forteresse du moyen âge avait été construit un arsenal considérable, objet légitime de la jalousie des Anglais et des Hollandais, car il n'était pas encore achevé que déjà les vaisseaux construits sur ses chantiers figuraient en première ligne, et souvent parmi les vainqueurs, dans les batailles navales que se livraient les grandes puissances maritimes de l'Europe.

« De tout le Ponant, disait le marquis de Seignelay (3o septembre i 673), Brest est le port le mieux assis pour toutes les actions

PORTS ET ARSENAUX. n

de marine et !<• plus en seureté; le Havre et Dunkerque sont inutiles, par la difficulté de leurs porte et leurs mauvaises rades, u Cette opinion, qui, vu le peu d'expérience de Seignelay, alors à ses débuts, n'était sans doute qu'un écho de celle de Colbert, ne fit pas négliger les travaux du Havre et de Dunkerque; mais ceux de Brest l'emportèrent de beaucoup. Déjà Richelieu avait compris l'importance de cette position privilégiée. Après lui , Colbert et sous ses ordres un de nos plus illustres marins continuèrent l'œuvre à peine ébauchée. Quand, au mois de mai i665, du Quesne arriva devant Brest en qualité de chef d'escadre du Ponant, concentrant par exception l'autorité militaire et administrative, tout était encore à faire. Le port, si admirablement creusé qu'il fût par la nature, avait lui-même besoin d'être approfondi en divers endroits; les rares magasins de l'arsenal étaient complètement dégarnis et les corsaires anglais empêchaient de les approvisionner. En même temps, un esprit de désertion contagieux éclaircissait les rangs des équipages, et les gentilshommes de la province refusaient de vendre leurs bois pour les constructions projetées. L'énergie et la volonté de Colbert et de du Quesne eurent bientôt fait cesser cet état de choses. 11 avait été alloué, en 166 5, pour les dépenses du port, au lieu des 1 6,000 livres de 1660, un peu moins de 3oo,ooo livres. Du Quesne obtint tout d'abord pour 1 666 plus de la moitié en sus, et cette somme fut parfois triplée et quadruplée les années suivantes. Les travaux du port n'avaient été exécutés jusque-là que par morceaux; une commission d'ingénieurs présidés par le chevalier de Clerville arrêta un plan d'ensemble, sur l'examen duquel Colbert détermina les plus urgents. Le chevalier de Clerville avait constaté, dans un mémoire du 1 U janvier 1 667, que la rade de Brest était, à la vérité, très-heureusement disposée, mais que le port était à faire. Quant à la ville, elle manquait, disait-il, des ressources indispensables pour la création d'un arsenal, et la disette d'ouvriers y était telle qu'il fallait requérir les charpentiers, les calfate et les forgerons des villes environnantes, empressés de s'en retourner après chaque campagne.

Quelle différence entre ce tableau et celui que le marquis de Seignelay faisait quatorze ans après (1 68 1 ) de la même ville et du même

xu INTRODUCTION.

port! « Je suis bien persuadé, écrivait-il au Roi, que, si jamais Vostre Majesté visite ses arsenaux de la marine, elle sera plus satisfaite de celuy-cy que d'aucun des autres, n Et Seignelay d'énumérer avec complaisance les larges quais construits à droite et à gauche de la rivière, la régularité des bâtiments qui les bordent, les cinquante vaisseaux de guerre placés de distance en distance. « Les grands establissemens que Vostre Majesté y a faits, ajoute-t-il, ont augmenté le nombre des habitans d'une manière extraordinaire, en sorte qu'en ce lieu, qui n'estoit pas composé autrefois de plus de cinquante habitans, il y en a présentement plus de six mille qui sont tous ouvriers, matelots ou marchands, ce qui donne une facilité grande pour les arméniens, qui peuvent se faire plus commodément dans ce port que dans aucun autre du royaume. * D'autres mémoires de l'intendant de Seuil et de Seignelay signalaient les magasins, casernes , chantiers, parcs à boulets, batteries, fortifications, hôpitaux et établissements de tout genre construits à Brest dans cet intervalle si bien rempli, et les mesures prescrites pour la conservation des richesses accumulées dans l'arsenal. De retour à Paris, Seignelay soumit à son père diverses mesures qui furent immédiatement approuvées et exécutées. Une médaille (on en avait fait pour des sujets bien moins importants) fut depuis frappée avec ces mots : Tutela cla&sium Oceani=Bre$li portas el navale mdclxxxi1. Les ports voisins ne furent pas oubliés pour cela : déjà une école d'hydrographie et de canon, ainsi qu'une autre école maritime pour les jeunes gens de famille, existait à Rochcforl. Le io septembre 1669, Colbert établit à Saint-Malo un collège de marine pour apprendre aux officiers mariniers et matelots l'hydrographie , la manœuvre du canon et des vaisseaux. De nouvelles écoles d'hydrographie et de tir avaient été successivement créées à Dieppe, au Havre, à Bordeaux, à Marseille. Le collège de Saint-Malo ne pouvait que compléter heureusement cet ensemble d'établissements destinés à fournir la flolte d'officiers capables de rivaliser avec ceux des autres nations.

Quoi qu'eût dit Seignelay des difficultés que présentaient la rade el le port du Havre, ce port, objet constant de la sollicitude de tous

1 HMrt de In rille et du port de Rre*t , par M . LpvoI . 1 . 1 <* 5 à 1 76 <•! 3 1 H .

PORTS ET ARSENAUX. xvii

les gouvernements depuis François lCTjusquà nous, ne fut pas négligé |»ar Louis XIV. Loin de là, de nombreux travaux y furent entrepris. En 1666, Colbert fit creuser un canal pour y conduire la rivière fa Honûeur, augmenter le volume des eaux alimentant l'écluse de chasse de la barre, faciliter l'échange des marchandises entre le pays de Caux et le port. Il espérait que des manufactures s'établiraient sur le cours d'eau qu'il venait de créer; mais cet espoir, longtemps déçu, ne s'est réalisé que de nos jours. Déjà, en 1 533, François Ier avait fait construire au Havre un vaisseau contenant, dit-on, un jeu de paume, une forge, un moulin à vent, une chapelle, et jaugeant 1,200 tonneaux; mais la Grande- Françoise s'échoua en sortant du port, et il fut impossible de la relever. Agrandis et perfectionnés, les ateliers du Havre appelaient un bassin de radoub; on le construisit L'établissement d'une école d'hydrographie, deux grandes corderies, des forges, des magasins, un hôpital, tout ce qui constituait un arsenal de marine fut l'œuvre de Colbert. Un de ses agents les plus actifs, Berryer, directeur de la compagnie des Indes orientales, y était fréquemment envoyé pour surveiller ces travaux. Au mois de février 1668, il y rencontra du Quesne, qui devait se concerter avec lui, visiter la rade et le port de Honfleur, puis celui de Dieppe, où l'on construisait alors deux petites frégates. «Sa Majesté, disait Colbert , vouloit continuer incessamment à faire les travaux nécessaires à ces trois villes pour estre certaine du nombre de ses vaisseaux qui pourroient s'y retirer en seureté, tant de la mer que des ennemis. 1» Pendant que ces grands travaux s'exécutaient au Havre, plusieurs sinistres arrivés à la sortie du port causèrent de vifs désappointements. Un navire de 70 canons, à destination des Indes orientales, le Rouen, se perdit dans la rade. Deux mois après, un autre vaisseau , le Sauveur, échoua à la même place. Au double point de vue de la perte matérielle et de l'orgueil national , rien ne pouvait être plus pénible pour Colbert. <rJe vous avoue, écrivait-il au commissaire de marine le 20 janvier 1670, que vostre dernière lettre m'a donné un grand déplaisir. Je vois un vaisseau du roy, tout neuf, perdu dans un port et dans une rade que l'on tasche, avec une dépense incroyable, de rendre bons. . . Je ne sçaurois assez vous exagé-

' Histoire du port du Havre, par Frissanl, p. M.

xtlii INTRODUCTION.

rer combien cette perte a esté sensible à Sa Majesté, le préjudice qu'elle fait à son service, ni combien elle me touche en mon particulier.» Puis, le a 8 février suivant: « L'échouement du vaisseau le Sauveur, après la perte du Rouen, n'a pas esté une nouvelle fort agréable au Roy, et assurément, si de pareils accidens arrivoient encore, Sa Majesté ne pourroitse dispenser d'abandonner le Havrede-Grâce et de n'y plus faire aucune dépense. r> H terminait en disant que le capitaine était inexcusable. Dans la même année (19 novembre), Colbert écrivait à Berryer qu'il commençait à trouver bien extraordinaire la dépense qui se faisait au Havre, et il le priait de la réduire. Les travaux continuèrent pourtant, et une lettre du 27 juillet 1672 nous montre le ministre envoyant de nouveaux fonds, donnant des instructions pour fortifier les barres du Perrey, et recommandant d'achever sans délai la corderie et les magasins.

Enfin Boulogne, Calais et Dunkerque eurent aussi leur part dans les grands travaux maritimes du règne. Au mois de février 1677, une jetée avait été commencée à Dunkerque; Colbert ne voulut pas qu'elle fût achevée avant de consulter Vauban, et il le pria de lui faire connaître les pensées qu'il pourrait avoir sur ce port. Un an plus tard, au sujet de l'ouverture du canal de Dunkerque, il écrivait encore au grand ingénieur : tr Je ne puis m'empescher de vous tesmoigner ma joye de l'espérance que vous avez que ce travail réussira, et quand je fais réflexion que Sa Majesté pourra tenir dans Dunkerque bon nombre de vaisseaux pour en composer de fortes escadres et augmenter, par ce moyen, la gloire de ses armes maritimes, je ne sçaurois assez vous louer d'avoir trouvé les expédiens de faire réussir le projet que vous en avez fait et de les mettre en pratique aussy heureusement. * 11 demandait en même temps à Vauban de voir en passant si les travaux de Calais étaient exécutés d'après ses plans, d'une manière solide et à des prix raisonnables, «r Je vous prie aussy , ajoutait-il , toutes les fois que vous vous trouverez dans des villes maritimes, d'examiner les moyens de bonifier les ports ou d'en faire de nouveaux, capables de recevoir de plus grands vaisseaux que ceux qui y entrent d'ordinaire; et comme le Roy n'a presque aucun port dans toute la Manche pour y recevoir des vaisseaux, vous jugerez facilement l'avantagn que vous procu-

PORTS ET ARSENAUX. xu

rerez à son service et à sa gloire de luy en donner quelques-uns. ■» Quinze jours après, Colbert se réjouissait avec Vauban du gi and suc-

vaisseaux de 800 tonneaux pourraient entrer. Il y avait bien encore une difficulté à lever, et Mais, ajoutait-il, j'ay une si grande confiance aux choses que vous entreprenez, que je ne fais aucun doute que vous ne la surmontiez. » 11 le priait encore de visiter les ouvrages de Calais, la côte de Bretagne, et de lui écrire deux fois la semaine. Un peu plus tard (26 août), il mettait à sa disposition un ingénieur pour exécuter tout ce qu'il voudrait entreprendre à Dunkerque. Enfin le moment vint où, indépendamment du témoignage de sa conscience, Colbert en obtint un autre, objet de tous ses désirs et qui lui était bien nécessaire pour contre-balancer les sourdes menées de Louvois. Allant un jour visiter les places fortes du Nord (c'était au mois de juillet 1680), Louis XIV se rendit à Dunkerque, et il vit les grands ouvrages de Vauban, la mer, un vaisseau. Nul mieux que lui ne saurait exprimer la satisfaction qu'il éprouva de ce voyage : <r J'ay esté très-content des travaux du port, écrivait-il à Colbert; jentendray bien mieux présentement les lettres de marine que je ne faisois, car j'ay vu le vaisseau de toutes manières et faire toutes les manœuvres, tant pour le combat que pour faire route. Je n ay jamais vu d'hommes si bien faits que le sont les soldats et les matelots. . . Si je vois jamais beaucoup de mes vaisseaux ensemble, ils me feront grand plaisir. Les travaux de la marine sont surprenans, et je ne m'imaginois pas les choses comme elles sont. Enfin j'en suis très-satisfait. Mon voyage me coustera quelque chose, mais mon argent sera bien employé, car j auray plus de pièces qui verront la rade et les attaques à revers; vostre fils vous expliquera le détail. J'ay vu comment on fermeroit Tarse nal. Je crois que tout ira à merveille et qu'après cela Dunkerque sera le plus beau lieu du monde. Voilà ce que je suis bien ayse de vous dire pour aujourd'huy. r>

Comment, après un pareil témoignage de satisfaction, Louis XIV résista-t-il au vif désir que Colbert et Seignelay eurent toujours de lui faire voir beaucoup de ses vaisseaux ensemble? Comment ne visitat-il jamais ni Brest, ni Rochefort, ni Toulon?

INTRODUCTION

Page 1