‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 3)Chapitre 6 sur 486 · LES CLASSES · texte numérisé non relu

LES CLASSES

Le système des classes, 1 une des parties capitales de l'œuvre de Golbert, est devenu, dans les temps modernes, presque aussi populaire que son système industriel; tous les deux ont fait école et comptent encore des partisans. Telle est la fortune de certaines institutions. Le nom de leur auteur les couvre d'un prestige qui fait perdre de vue les altérations qu'elles ont subies, et, tant que l'idée première subsiste, l'œuvre est réputée intacte. C'est ainsi qu'un tarif qui ne contenait pas une seule prohibition, où les bœufs étaient taxés à 3 livres par tête, et qui n'imposait aux laines, aux lins, aux fers et à toutes les matières premières que des droits extrêmement modérés, a pendant longtemps servi de drapeau aux défenseurs de la prohibition et des droits exorbitants1. Inspiré par un sentiment généreux à l'égard des matelots et des armateurs, le système des classes provoqua néanmoins des résistances obstinées, et il n'assura ni aux uns ni aux autres les avantages et les garanties que Golbert s'était flatté de pouvoir leur donner et qui en devaient faire la force. Profondément modifié , de son vivant, pour des raisons d'économie ; mis de côté , dans les circonstances critiques, par lui-même et par ses successeurs, il fut complètement dénaturé par l'ordonnance du 3 1 octobre 1786, qui, substituant au service par classe, à tour de rôle, des catégories de célibataires et d'hommes mariés, assujettit les marins aux réquisitions de l'Etat pendant leur vie entière, à moins de permissions spéciales , et servit de transition naturelle à la loi du 3 brumaire an IV sur l'inscription maritime. Les partisans de cette loi ne confondent-ils pas deux états de choses bien dissemblables en invoquant, à l'appui de leur opinion, le nom de Golbert? En réalité, de même que son système industriel n'existait plus que de nom avant la réforme douanière de 1860, de même son système des classes a disparu depuis longtemps, ou du moins il a été tellement altéré qu'on peut dire que, si le but est toujours le même, les moyens sont tout différents.

1 Voir, au sujet des tarifs de Colbert, France, ch. 11 et conclusion; a° les Lettres 1* notre Histoire du système protecteur en île Colbert, II, introduction. Industrie.

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Antérieurement à Louis XIV, ou plutôt au ministère de Colbert, le recrutement de la flotte était censé s'opérer d'après des règlements qui, dans les instants de crise et pour peu que les armements eussent un caractère d'urgence, étaient violés sans scrupule, pour faire place à cette coutume des temps barbares qu'on a appelée la presse. Au premier indice d'une guerre maritime, l'État fermait tous les ports et faisait main basse sur les matelots. Quant au commerce, violemment interrompu par ces procédés draconiens, il s'arrêtait et attendait des temps meilleurs. Le cardinal de Richelieu, à qui la marine dut un moment de splendeur, organisa un corps de canonniers pour le service de la flotte et prescrivit (art. 66 1 du code Michaud) de dresser tous les ans, dans les divers ports du royaume, un état général des marins, pour y recourir au besoin. Un peu plus tard (avril t635), il défendait, mais sans succès, à tous les gens de mer, de servir hors du royaume. Mazarin vient, et, le nombre des vaisseaux ayant bientôt diminué, les rigueurs du recrutement s'adoucissent. Une ordonnance passablement arbitraire de Richelieu portait que quiconque aurait servi une fois dans les armées navales appartiendrait toute sa vie au roi. Un des premiers actes de son successeur, et l'on ne saurait trop y applaudir, fut de lever cet interdit et de déclarer (U mars i663) que les matelots ayant déjà navigué sur les vaisseaux du roi pourraient s'embarquer ensuite sur les bâtiments marchands. Une nouvelle ordonnance, du 21 février 1667, enjoignit aux capitaines de rechercher tous les matelots et mariniers des ports et de les enrôler sur des registres spéciaux, pour obvier, y étaitil dit, à la difiîculté de compléter les équipages. Enfin une autre ordonnance de la même année (3i octobre) statua que les matelots, mariniers, canonnière et pilotes enrôlés, seraient exempts des étapes et logements des gens de guerre pendant tout le temps qu'ils serviraient dans les armées navales, et même dix ans après.

Si la presse des matelots n'a pas empêché le développement de la marine en Angleterre, cela tient à ce que, malgré tous les obstacles, l'industrie maritime devait y être, à raison de la situation géographique du pays et par la force des choses, la première des industries. En France, le résultat eût été contraire, au moins pendant fort longtemps. Un pareil mode de procéder ne pouvait d'ailleurs conve-

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nir à un gouvernement aussi ordonné que celui de Louis XIV et à un ministre justement pénétré de l'idée que la principale source de la richesse publique est dans la multiplication des échanges, et peu disposé à soumettre le commerce maritime à de pareilles vexations.

Dès son arrivée au ministère ,Colbert, qui avait pu juger des effets désastreux de la presse sur une population peu portée, par nature, au métier de la mer, invita les communes du littoral à fournir, pour le service de l'État, un nombre de marins proportionné à leur importance et aux besoins de la flotte. Mais ce système, qui n'eût fait que déplacer la difficulté en mettant à la charge de la commune les embarras incombant à l'Etat, réussit médiocrement. Si quelques communes envoyèrent des hommes, le plus grand nombre préféra s'acquitter en argent, cr La plupart des communautés de la coste de Provence, écrivait le ministre à l'intendant de Toulon, le 1er septembre 1662, se disposent à payer en argent la levée des matelots qu'on leur avoit demandés. Le Roy destine ce qui en proviendra pour les dépenses des galères. * Tant qu'il ne fallut qu'une petite quantité de marins, ce système fut praticable; mais, dès que le nombre des vaisseaux augmenta sensiblement, les embarras reparurent, et, le régime de la presse ayant été condamné, force fut de chercher un mode de recrutement moins antipathique aux populations maritimes.

Les difficultés actuelles expliquent celles plus grandes encore du passé. Après bien des tâtonnements, Golbert lit faire, d'abord dans l'Aunis, le Poitou et la Saintonge, plus tard dans la France entière, un rôle général des marins. Partagés ici en trois, ailleurs en quatre ou cinq classes, ils appartenaient à l'État, une année sur trois, sur quatre ou sur cinq, et devaient figurer à bord au moins six mois consécutifs, pendant leur année de service. Ces six mois expirés, ils recevaient moitié solde le reste de l'année, à moins qu'ils ne naviguassent pour le commerce. Les classes dont le tour n'était pas venu étaient libres jusqu'au jour fixé pour leur convocation. D'autres faveurs et diverses exemptions, sans compter celle du logement des gens de guerre, étaient accordées aux marins enrôlés. Blessés, ils étaient secourus, pensionnés par l'État, qui venait aussi en aide à

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leur famille, et qui créa, en 1 6^5 , la caisse des gens de mer, motivée sur ce que <r les familles des matelots embarqués sur des vais- «NB destinés pour des voyages de long cours tomboient et demeuroient dans une grande misère pendant leur absence.!» Tel était le système des classes de Colbert. Essayé pour la première fois en i66a, il fut régularisé dans une ordonnance de 1668. Le ministre aurait même voulu , et il en exprimait formellement l'intention dans une instruction de 1 666 au maître des requêtes La Reynie, exempter \es marins du payement de la taille; mais ce projet ne fut jamais exécuté. Bien plus, à partir des embarras financiers qu'occasionna la guerre de 167a, les marins débarqués cessèrent de toucher la demi-solde, qui leur avait été promise'.

Cette suspension de la demi-solde, imposée par des dépenses excessives de guerre que Colbert ne pouvait pas conjurer, porta au système des classes un coup funeste. D'autres causes de discrédit s'y joignirent, notamment le mauvais vouloir permanent des capitaines de la flotte et des commissaires de marine, dont le recrutement ordinaire favorisait sans doute les intérêts, et l'hostilité du secrétaire d'Etat de la guerre. Nous avons ici, en elîet, dans une question importante, un second épisode de la rivalité incessante qui divisa les deux ministres. Pour diminuer le nombre des hommes qu'il aurait à demander annuellement aux classes, Colbert avait imaginé de former deux régiments d'infanterie de marine, et ce projet, éminemment utile pour le but qu'il se proposait, avait déjà été mis à exécution; mais il ne tarda pas à être traversé, et l'on devine par qui. Si les luttes d'influence ne méritent guère qu'on s'y arrête quand elles sont toutes personnelles, il n'en est pas de même, et elles sont au

1 Veul-on avoir une idée des extrémités ou . après la mort de Colbert , le secrétaire d Eut de la marine se vit réduit par la détresse des finances? Deux exemples suflîroDl. En 1686, Seignelay crut pouvoir réaliser une économie en faisant arrêter k y,/Je des équipages au premier jour de I» quinzaine dans laquelle les marins arrii ai*nt au mouillage. Trois ans plus tard, àt* matelots réunis à Marseille refusaient éf s'embarquer parce que la dernière

campagne ne leur avait pas été payée.

<tll faut, écrivit le ministre, les réduire .par voie d'autorité , en leur faisant subir quelque punition pour l'exemple; mais, le cas étant pressant, si l'on ne peut les réduire par la rigueur, il faut se résoudre a leur faire donner trois mois d'avance. 1» {Le personnel de la marine militaire et les classes maritimes sous Colbert et Seignelay, par M. de Criscnoy. — Revue eontemfwraine , 1 5 juillet 1 86 fi . )

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contraire fort instructives, lorsqu'elles portent sur des points d administration aussi essentiels que celui dont il s'agit. Laissons donc raconter avec quelque détail, par un contemporain très-bien informé (c'est, à la vérité, un marin) , celle qui s'éleva, à l'occasion du régime des classes, entre Colbert et Louvois:

eEn môme temps (1669), Sa Majesté leva deux régimens de 3,ooo hommes pour servir sur les vaisseaux seulement. Ils dévoient estre logés dans les ports, recevoir leurs commissions du secrétaire d'Estat qui avoit le département de la marine et prendre le nom de Royal de manne et de Vernmndois. On a sujet de croire que, si les choses fussent demeurées sur ce pied-là, la marine eust esté en estât de tenter les plus grandes entreprises; mais comme M. Colbert, secrétaire de ce département, avoit commencé de délivrer des coinmissions, MM. Le Tellier et de Louvois s'y opposèrent et représentèrent à M. Colbert et au Roy mesme que cet establissement , qui estoit nouveau, faisoit tort à leurs charges, et qu'en cas qu'il plust à Sa Majesté d'employer des régimens d'infanterie sur ses vaisseaux, c'estoit à eux d'en délivrer les commissions. M. Colbert, par un esprit de déférence pour M. Le Tellier, et de modestie dans les choses qui le regardent, supplia luy-mesme le Roy de remettre les commissions au secrétaire d'Estat de la guerre; ce qui fut exécuté ensuite. Les régimens ne laissèrent pas d'estre destinés à servir sur les vaisseaux, les commissions qui avoient esté délivrées par M. Colbert, au nombre de huit à dix, subsistèrent; mais, comme ces oiliciers reconnurent le secrétaire d'Estat de la guerre et qu'ils furent séparés du corps de la marine, où ils estoient entrés avec beaucoup d'avantages, s'en trouvant déchus, ils servirent avec dégoust et prirent un esprit tout contraire à la discipline et au service de la mer. Ils vivoient avec licence dans les bords, et toujours peu de déférence pour les capitaines de vaisseaux. Il y eut quelques compagnies embarquées pour les Indes dans l'escadre que commandoitM. de La Haye. Le régiment Royal de marine servit en Ponant, et celuy de Vermandois dans la Méditerranée; mais les démeslés et les difficultés que l'on éprouva dans les deux campagnes de 1670, qui ne finirent qu'en mars 1671, obligèrent le Roy de remettre ces régimens entièrement au service de terre, et de faire lever les sol-

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Jais pour les vaisseaux comme il s'estoit pratiqué jusque-là à chaque armement1. r>

Les (Milieu 1 tés suscitées parLouvoisà rétablissement des classes, pour ne pas faire tort à sa charge, sont un enseignement qui ne doit pas être perdu. Comment, au lieu de cet esprit de déférence et de modestie dont on nous parle , Colbert ne résista-t-il pas résolument à ces prétentions? Son autorité était-elle déjà ébranlée et des luttes antérieures lui avaient-elles donné lieu de craindre un nouvel échec? L'expérience ne tarda pas à justifier son projet; mais qui peut dire les résultats qu'il eût été possible d'obtenir si la jalousie d'un collègue n'y avait mis obstacle au début? Ces dégoûts pourtant n'abattirent pas le secrétaire d'Etat de la marine ; il avait foi en son œuvre, et, s'y attachant à raison même des attaques dirigées contre elle, il ne négliga rien pour la fortifier. H résulte de documents ofliciels que l'institution des classes mettait dès lors au service de l'État près de 60,000 marins, soit environ i5,ooo par an, non compris les officiers, les ouvriers des ports, la chiourrne des galères, les mousses elles apprentis. Ne soulevait-elle pas cependant, sans parler du fait des résistances; des objections sérieuses qui les expliquent? Au fond, un mode de levée sanctionné, il est vrai, par les ordonnances, mais exceptionnel et permanent, remplaçait le despotisme accidentel de la presse. D'autre part, les règlements sur les classes avaient beau dire que les marins enrôlés ne serviraient qu'une année sur trois ou quatre, chaque fois que la guerre avec la Hollande ou l'Angleterre éclatait, les levées devenaient générales, les ports étaient fermés, les commissaires des classes prenaient tout ce qu'ils rencontraient et les femmes mêmes des matelots parvenus à se cacher étaient retenues en otage. Sans doute, Colbert avait eu en vue (l'ordonnance du 22 septembre 1668 le disait de la façon la plus explicite) nonseulement d'assurer à l'Etat le nombre de matelots nécessaire, mais encore «r de pourvoir à la commodité de ceux qui équipoient des bastimens, soit pour la pesche, soit pour la marchandise. Par suite, les armateurs ne devaient plus être exposés à se voir enlever, en temps ordinaire, les hommes sur lesquels ils avaient cru pouvoir compter;

1 Archives de la Marine. Extrait des tographe non signé\ placé en lèle du votyckes comte d'Entrées. Mémoire an- lume. fol. 3.

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mais, la guerre étant devenue habituelle, d'un côté la marine marchande n'avait rien gagné au nouvel état de choses, de l'autre les marins, soumis tout à la lois à la gène des classes et aux violences de la presse, étaient seulement un peu moins libres qu'auparavant.

Aussi, quel que fût le bon vouloir du ministre, ni les marins, ni le commerce ne virent jamais dans ce régime une amélioration. En Bretagne, en Guyenne, dans le Languedoc, en Provence, partout il fallut user d'autorité et souvent de rigueur. En i 668 , Colbert prévenait l'intendant de Brest que les gens de l'amirauté préposés aux enrôlements tiraient de l'argent (il le savait de source certaine par le premier président du Parlement) de ceux qui en pouvaient donner, à la condition de ne ps les enrôler, tr ce qui augmentoit l'aversion que les gens de marine avoient de servir sur les vaisseaux de Sa Majesté, aimant mieux s'engager avec les marchands. % Un an après, le 19 avril 1669, une lettre de Louis XIV à l'amiral de Beaufort contenait ces mots significatifs : <r Les difficultés qui se rencontrent de toutes parts à la levée des équipages sont telles qu'il est impossible que je puisse penser à faire de grands arméniens, si je ne trouve moyen de changer la mauvaise disposition et l'aversion presque insurmontable qu'ont les gens de mer de s'engager au service de mes vaisseaux, n De nombreuses instructions adressées aux intendants et lieutenants généraux avaient précisément pour but de les exciter à modifier par toutes sortes de bons traitements ces dispositions rebelles. Les matelots de Provence ayant manifesté pour le service de l'État la même répugnance que ceux de Bretagne, Colbert écrivit à l'intendant qu'on avait obtenu dans cette dernière province les meilleurs résultats en faisant courir le bruit que les capitaines des vaisseaux du roi visitaient les bâtiments marchands pour s'assurer si les matelots étaient enrôlés, et qu'ils ramenaient dans les ports, pour les punir, ceux qui ne l'étaient pas. 11 ajoutait que, par suite, <rcet establissement s'y estoit fait en beaucoup moins de temps et avec moins de peine qu'on ne l'avoit espéré, d N'était-ce pas là tout simplement une supercherie, une ruse de guerre (elle lui était habituelle, car il s'en servait a la môme époque pour faire accepter ses incommodes règlements sur les longueur et largeur des étolFes) , et les choses se passaient-elles donc si bien dans la Bretagne qu'elle méritât de servir

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