‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 3)Chapitre 68 sur 486 · A M. ARNOUL · texte numérisé non relu

A M. ARNOUL

INTENDANT DES GALÈRES A MARSEILLE

Paris, 3i may 1669.

J'ay esté bien ayse d'apprendre, par vostre lettre du qq de ce mois, i*l par toutes celles que j'ay reçues de Provence par cet ordinaire, que les galères estoient parties par un très-beau temps et dans le bon estât que nous les pouvions souhaiter.

A présent qu'elles sont en mer et que vous estes déchargé de ce soin, il faut penser à bien remplir vos magasins de toutes choses, à achever l'arsenal et le fort Saint-Jean , et, en un mot, à continuer toutes vos diligences pour pouvoir, dans deux ou trois années, mettre en mer 3o galères, ainsy que vous et moy nous le sommes proposé.

Je vous ay desjà fait sçavoir que le sieur Thibaud du Palis, qui conduit une chaisne de condamnés, estoit en marche avec cent et tant d'hommes, et j'ay, depuis peu, donné les ordres nécessaires à Richalet pour aller prendre ceux qui sont dans les prisons du parlement de Rouen et de la Tournoi!»' de Paris, qui composeront une autre chaisne de cent hommes, en sort»'

qn'avec les toh Turcs que vous avez eu ordre de mettre à la chaisne, et ceux que vous achetez de toutes parts, vous en aurez un nombre assez considérable pour cette année. Ne manquez pas de les faire exercer incessamment en faisant naviguer les trois galères qui sont demeurées dans le port.

Continuez vos constructions avec la plus grande diligence qu'il vous >era possible, et prenez garde que le bois dont vous vous servirez soit bon et bien sec, afin que nos galères puissent durer longtemps; surtout il faut de toutes parts faire de grands amas de bois, pour le pouvoir mettre sous l'eau, et voir si ce moyen nous réussira aussy bien qu'aux Vénitiens.

Vous auriez bien fait de continuer dans la pensée de faire faire le voyage à vostre fils, d'autant qu'il se seroit fort perfectionné dans la connoissance des galères et de leur navigation , et auroit vu les constructions de celles de Venise et mesme des galéasses. A défaut de ce voyage, vous devriez l'envoyer pendant lesté à Venise pour y faire les mesmes observations'. Je sçais bien que la construction d'un bagne n'est pas si pressante qu'elle ne puisse estre différée; mais le voyage de vostre fils nous auroit donné connoissance des avantages qui en peuvent revenir et de ceux que les autres nations en tirent.

Je suis bien ayse que vous ayez desjà de quoy armer 5,ooo hommes dans vostre salle d'armes; mais il faut y en mettre pour en armer 10,000, et surtout prendre garde que ces armes soyent bonnes et toutes égales autant qu'il se pourra.

Je vous enverray au premier jour les noms des quatre galères neuves. Je vous ay fait sçavoir, par les précédens ordinaires, tout ce qu'il y 'ivoit à faire pour la construction des vaisseaux ; j'ay impatience d'apprendre qu'ils soyent commencés; cependant il sera bon que vous observiez de m'écrire à l'avenir tout ce qui concernera la matière du bastiment des vaisseaux par une lettre séparée, pour le distinguer de ce qui regarde les «galères ; et prenez garde que les magasins de l'une et l'autre construction ne se confondent pas.

Je ne puis pas bien comprendre comment M. de Vivonne peut demander qae le Roy envoyé ses ordres par avance à Marseille pour pouvoir remettre en mer les galères aussytost qu'il sera de retour, d'autant qu'il faut premièrement, après un si long voyage, les radouber et les remettre en estât, ce qui donnera le temps de recevoir de ses nouvelles, et de luy pouvoir envoyer les ordres de Sa Majesté ; de plus , comme le Roy n'a de guerre

1 Pierre. Arnoul (voir II, 667) fut, en effet , à cette époque, envoyé à Venise. Plus tard, il alla *a Hollande et en Angleterre.

à présent que contre les corsaires d'Alger, Tunis et Tripoli, il faudra bien examiner, à son retour, en quel temps la navigation des galères se peut faire pour cette guerre, en quel lieu il pourra avoir ses retraites»! faire ses aiguades. En cas qu'il vous ayt entretenu , ou que de vous-mesme vous sçachiez quelque chose sur ces deux points, faites-le-moy sçavoir promptement.

J'ajoute ce mot à ma lettre pour vous dire qu'il est nécessaire que vous teniez une correspondance exacte avec le sieur Errard l, qui est à Rome , afin qu'il vous informe de la quantité de vieux marbres et de reliefs de piastre qu'il a préparés pour m'envoycr, et que vous puissiez noliser quelque vaisseau propre pour aller charger le tout à Civita-Vecchia et le porter à Rouen. Je luy fais sçavoir, en mesme temps, que mon intention est qu'il fasse travailler incessamment à mouler tout ce qu'il y a de beau à Rome, et que tous les ans, au mois de juin, j'auray soin d'envoyer un vaisseau à Civita-Vecchia pour charger le tout et l'apporter à Rouen, en passant le détroit. Vous pouvez facilement trouver un vaisseau tel qu'il sera nécessaire pour cette voiture, en vous servant des Malouins'ou des vaisseaux de Provence qui apportent des huiles en Ponant.

Je vous prie de tenir une bonne correspondance avec ledit sieur Errard afin que ce projet réussisse bien, et que tout ce que nous aurons de beau par ce moyen puisse estre apporté seurement sans se gaster. . .

(Arcb. de la Mar. Dépêches concernant le» galères , 1669, fol. ti3.)

INTENDANT A ROCHEFORT

Paris, 6 juin 1669.

J'ay reçu vostre lettre du 3o du mois passé. Si la forme à l'angloise nous apporte les avantages que vous dites, il ne se faudra pas contenter d'une, mais il en faudra faire faire, l'une après l'autre, le nombre nécessaire et proportionné à la quantité des vaisseaux que le Roy aura, et s'appliquer à faire en sorte que l'industrie françoise, qui rCHfihérit toujours sur les inventions d'autruy , trouve encore plus de facilité danses formes que les Anglois mesmes. Surtout, mettez-y le plus grand nombre d'ouvriers

1 Charles Errard, né à Nantes, en 1606. Un des premiers membres de l'Académie de peinture en 16/16. Il diripon l'école des Beaux-

Arts à Rome, où il avait été envo\* p*""" Rir'" ■ lieu. Mort en 1 689.

«ju'il se pourra , afin que vous puissiez commencer à vous en servir dès cette année.

Je vous envoyé la liste des trente-sept charpentiers (me le sieur Pélicol a fait embarquer sur les flustes qu'il a expédiées pour Charente, dont vous trouverez cy-joints les connoisscmens; il en avoit engagé jusqu'à quarante, mais il y en a trois qui ont esté débauchés. H me semble que ce nombre , avec les quatorze que vous avez desjà, est assez considérable pour estre persuadé que vos constructions en iront bien plus vite. Surtout, meslez des François avec eux, afin que vous puissiez introduire doucement dans leurs esprits l'économie du bois et l'application continuelle au travail, que les llollandois ont,et que les François n'ont pas l. J'espère que toutes les compares que nous formons de toutes parts augmenteront assez considérablement le nombre des charpentiers pour pouvoir nous passer un jour des étrangers.

Je vous ay desjà fait sçavoir, par ma précédente, que j'approuvois volontiers le traité que vous vous proposez de faire avec la compagnie du Nord pour nous apporter tout le bois nécessaire pour le bastimenl de nos vaisseaux; j'estime aussy nécessaire de fixer un prix, s'il est possible, avec l<*s intéressés pour vous fournir toutes les autres sortes de bois propres aux radoubs. Mais je vous avoue que je ne croyois pas que les simples bois d'un vaisseau de 5o canons pussent couster jusqu'à 3 6,000 livres, ne les ayant toujours estimés que ao à a/i,ooo livres. C'est pourquoy je vous prie de m'envoyer le mémoire du prix de chaque pièce.

(Arch. delà Mar. Dépêche, concernant lu manne , 1669, fol. 167 ) — — — — — — — — — — • — ■

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