‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 3)Chapitre 8 sur 486 · CONTRÔLE ET DISCIPLINE · texte numérisé non relu

CONTRÔLE ET DISCIPLINE

dire que Toulon estoitbien plus méridional que Paris, et vraysemblablement, dans Tordre universel de la nature, le temps y devroit estre plus beau qu'icy ; je vois néanmoins que, toutes les fois que vous avez quatre vaisseaux à armer, il semble que Dieu ouvre les cataractes du ciel pour pleuvoir continuellement, et faire tomber toutes les tempestes sur ce petit canton de terre pour retarder l'exécution des ordres du roy, ne voyant pas une de vos lettres, dans ces occasions, qui ne m'annonce des pluyes continuelles ou des tempestes prodigieuses, qui empescbent toute sorte de travaux, n

Au mois de juillet suivant, au sujet du silence gardé sur un duel entre officiers, Colbert prévenait Arnoul que, si! recommençait, le Roi lui ôterait son emploi, rll faut, ajoutait-il, que l'amitié que j ay pour feu vostre père soit bien grande pour résister à tout ce que je vois de vostre conduite. n Louis X1Y songeait en ce moment à visiter les ports de Provence. La confiance dans l'habileté d'Arnoul était complètement évanouie et Ton craignait tout de sa maladresse; mais le projet échoua comme tous ceux de ce genre, et le Roi n'alla pas à Toulon. Cependant les aigreurs continuaient, et les lettres du ministre ne contenaient plus que des reproches. Le mécontentement augmentait de jour en jour, et une catastrophe devenait imminente.

Une circonstance imprévue la précipita. Au mois d'octobre 1 679, deux vaisseaux fraîchement radoubés à Toulon , le Sans-Pareil et le Conquérant y se perdirent corps et biens dans les mers du Ponant; un autre, le Content, sortant du môme arsenal, périt également, mais l'équipage fut sauvé; un quatrième enfin, rArc-en~Ciel, put gagner le port, après avoir failli sombrer. L'éclat qui s'ensuivit fut terrible. Les reproches les plus vifs, les plus amers furent adressés à l'intendant : tel était donc l'effet de son incurie et de son défaut de surveillance ! Si, au lieu de s'enfermer dans sa chambre à faire des mémoires inutiles et à chercher de mauvaises raisons pour ne pas exécuter les ordres du roi, il avait assisté au radoub des vaisseaux, de pareils désastres ne seraient jamais arrivés. «Je connois, disait le ministre dans une autre lettre (16 novembre 1679), d'où vient un ■ horrible malheur, et j'auray à me reprocher toute ma vie de ne l'avoir pas prévenu... Vous estes cause du décry dans lequel cet

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accident, qui n'est jamais arrivé aux autres nations, mettra la marine parmy les estrangers. . . Ainsy, vous devez compter, dès à présent, que le Roy ne peut plus se servir de vous, ni dans l'employ que vous occupez, ni dans aucun autre. n L'intendant de Toulon fut donc révoqué, mais sa disgrâce ne fut que momentanée. Les relations entre son père et Colbert, et depuis, entre lui et le marquis de Seignelay, avaient été si longtemps intimes qu'il fut bientôt replacé au Havre, ensuite à Rocbefort , et enfin , en 1 7 1 o , à Marseille, comme intendant des galères.

Des personnages plus liant placés, des marins illustres et justement populaires, essuyèrent d'ailleurs, on va le voir, des orages tout aussi violente.

L'activité prodigieuse, l'esprit d'ordre, le zèle ardent de Colbert pour le bien de l'État, ne ressortant nulle part plus nettement que dans ses lettres aux chefs d'escadres de Martel, Château-Renan II . d'Almeras, de Tourville. du Quesne. Les détails instructifs, les particularités piquantes y abondent, et les caractères s'y dessinent avec une précision qu'on chercherait vainement ailleurs. Ces lettres, avec celles aux intendants des ports et les instructions au marquis de Seignelay pour l'initier à la marine, forment son titre de gloire le plus incontestable. Rien, dans ces pages, qui ne délie la critique la plus sévère et ne mette en relief les qualités essentielles de l'organisateur, les grandes vues, la décision, la fermeté. Un de ces chefs d'escadre, François de Martel, lui avait adressé, à la suite de la bataille livrée aux Hollandais, en octobre 1672 , par les flottes combinées de France et d'Angleterre, des rapports empreints d'une malveillance et d'un sentiment de jalousie qui causèrent un vif mécontentement. Déjà, avant l'affaire, Colbert lui écrivait, au sujet de ses plaintes continuelles contre le vice-amiral d'Estrées, que, sa cause fût-elle encore meilleure, le Roi n'écouterait jamais les dénonciations d'un subalterne contre son général. Dans une autre lettre, il lui reprochait des calculs d'ambition capables de le faire mettre aux Petites-Maisons. La bataille livrée, M. de Martel aurait dit que le vice-amiral d'Estrées avait déshonoré la nation en refusant de le seconder et en restant spectateur de la lutte, accusation d autant plus grave qu'elle accréditait le bruit, alors très-répandu et assez

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vraisemblable , que ia tactique de la France était de laisser les deux marines rivales s'entre-détruire. A la nouvelle de cette imprudence qui, jointe aux dispositions du cabinet anglais, pouvait brouiller les deux gouvernements, Colbert frappa un grand coup : le 1 1 octobre 1672, il prévint le marquis de Seignelay que M. de Martel était débarqué au Havre, et qu'aussitôt son arrivée à Paris il le ferait enfermer. Et ce ne fut pas là une vaine menace, car le marquis de Martel fut en effet envoyé à la Bastille, où il resta près de deux ans.

Un autre chef d'escadre que la vigueur de ses entreprises avait rendu célèbre , le chevalier de Château-Renault, s'attira des reproches non moins vifs, et, si le ministre n'en vint pas avec lui aux mêmes extrémités, il le menaça un jour de le faire arrêter à bord pour indiscipline. En 1676, il avait refusé d'obéir à un de ses anciens. <rSa Majesté, lui écrivit Colbert, ne recevra jamais aucune raison de I inférieur contre le supérieur, d Vaines recommandations! D'humeur dillicile, caractère indépendant, obstiné, Château-Renault obéissait malaisément aux ordres qu'il n'approuvait pas. On lui avait enjoint de se tenir prêt à escorter des navires pour Terre- Neuve. Ses préparatifs ayant traîné en longueur, le ministre lui lit écrire par le Roi (1 1 septembre 1676) que, ses vaisseaux devant être prêts depuis longtemps, il eût à partir sur-le-champ, et, sur la demande d'un nouveau délai, il lui répondit avec impatience : «Sa Majesté a remarqué que vous ne lisez pas ses instructions ou que vous n'y faites aucune réflexion, et c'est ce qu'elle ne veut souffrir. Cela est indigne, non-seulement d'un commandant général, mais d'un commandant de fluste. Vous devez me remercier que je vous écrive aussy fortement que je fais, parce que le service du roy, vos avantages et vostre propre gloire dépendent uniquement de ce point, v Or, quinze jours après, Château-Renault n'était pas parti et discutait ses instructions. Colbert s'irritait à moins; sa réplique fut foudroyante : «r Sa Majesté m'ordonne de vous écrire que, si elle reçoit encore une lettre de vous par laquelle elle voye que vous n'avez point exécuté son ordre, elle enverra celuy de vous faire arrester sur vostre bord. i> Cependant les hommes de résolution étaient rares, et il importait de ne pas décourager Château-Renault. La main qui lançait

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le trait lui mandait donc par le même courrier : <r Je suis fasché de vous écrire des lettres de cette sorte aussy souvent que je le fais; mais la nécessité du service et l'amitié que j'ay pour vous m'y obligent. Profitez des avis que je vous donne et soyez assuré que, quelque chaleur que vous voyiez dans mes lettres quand il est question de vous dire ce que vous avez à faire, j'en auray encore davantage quand il sera question de vous faire plaisir, u Ce ne fut pas néanmoins le dernier emportement contre Château-Renault. Prévenu des premiers, au mois de février 1678, de l'intention du gouvernement d'abandonner Messine, il n'exécuta pas un ordre secret qui lui avait été transmis à cet effet. Ici la désobéissance avait un caractère de gravité exceptionnel, et le mécontentement fut extrême, tr Enfin , lui écrivit Colbert en lui ordonnant de désarmer, le Roy s'est lassé de vostre retardement, et vous pouvez assez facilement vous persuader du déplaisir qu'il a donné à Sa Majesté, puisque vous estiez destiné pour une occasion très-nécessaire et très-importante au bien de son service. » Heureusement des nécessités nouvelles amenèrent de nouveaux ordres. Château-Renault quitta Rrest, rencontra une escadre hollandaise et la dispersa vaillamment. Mais les premières nouvelles avaient diminué l'avantage remporté par lui, et, au lieu de félicitations, il eut encore des reproches. Persuadé que six vaisseaux hollandais qu'il avait attaqués s'étaient sauvés sans avaries, Colbert lui écrit: « Jugez vous-mesme si ces avis peuvent plaire au Roy, et s'il n'eust pas esté beaucoup plus agréable à Sa Majesté d'apprendre qu'elle eust perdu un de ses vaisseaux, et que l'escadre que vous commandez en eust fait périr trois ou quatre de ses ennemis, v Rientôt, la vérité avant été connue, Château-Renault fut noblement réhabilité; mais, toujours enclin à discuter les ordres de la cour, ses continuels retards à prendre la mer lui attirèrent encore des observations. Le 18 juillet 1678, le ministre lui reprochait d'avoir laissé gaspiller des prises, de souffrir que les officiers de son escadre couchassent à terre, de tolérer sur les vaisseaux qu'il commandait une saleté pernicieuse à la santé des marins, enfin, de négliger d'y faire régner la discipline et l'ordre que le Roi avait établis avec tant de soins et de peine dans ses armées de terre et de mer. Par bonheur pour le chevalier de Château-Renault ,

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il avait les qualités essentielles du marin, celles que Louis XIV et Colbert estimaient au-dessus de tout : la bravoure, l'impétuosité, Faudace, et, de temps en temps, quelque beau fait d'armes, quelque brillante rencontre faisait tout oublier.

Plus importante et plus suivie, à raison du rôle considérable de du Quesne pendant cette période du règne de Louis XIV, la correspondance de Colbert et de Seignelay avec l'illustre marin offre un intérêt qu'on ne rencontre guère dans les documents administratifs. D'une part, la gravité des circonstances, coïncidant avec les premiers efforts sérieux faits en France pour fonder une grande marine; de l'autre, la trempe exceptionnelle de deux caractères noués d'une énergie rare, impriment à cette correspondance un cachet particulier d'originalité. On voit là en présence, avec le développement que donne aux défauts de nature une supériorité incontestable, deux hommes d'un esprit vigoureux, absolu, sans flexibilité. Avec du Quesne seul, Colbert, malgré son autorité toute-puissante, est souvent obligé de céder. Que de fois la patience semble sur le point de lui échapper! Mais les nécessités politiques écartent à propos les nuages, et l'ordre de désarmer se transforme en conseils, en exhortations plus ou moins sévères. H y eut pourtant des calmes dans ses relations avec du Quesne, mais ils étaient plus apparents que réels; au fond, et du premier au dernier jour, elles furent ombrageuses et dilïiciles. La première fois que celui-ci est nommé (8 décembre 1 662), c'est à l'occasion de ses fantaisies et inclinations, auxquelles l'intendant de Toulon est invité à n'avoir nul égard. Quatre ans se passent, et Colbert lui reproche (12 mars 1666) de mettre dix mois entiers à compléter l'équipage d'un vaisseau, alors que l'intendant de Rochefort vient d'obtenir le même résultat en quelques jours. Enfin, trois ans après (il était devenu dans l'intervalle lieutenant général), le Roi lui fait écrire qu'il est mécontent de l'état sanitaire de son escadre , du grand nombre de morLs qui en résulte et de ce qu'elle n'a rendu aucun service. Le ministre ajoutait que, pour remédier à ce délabrement de son équipage, on avait pris un inunitionnaire général des vivres.

Un intendant de Toulon, M. de La Guette , disait très-finement de dë Ooesne : «C'est un janséniste dans la marine, à force d'est re

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