‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 4)Chapitre 101 sur 411 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

MaïaiÎD mort, Louîb XIV prend en main it direelioa des affidret. — Portrait de ce prince. •— Avis oiEcieux donné par lui à Fouquet — Gelui-d continue â le tromper et aogmente encore les impAts. — Il prodigue Targeiit pour faire donner les meilleurs emplois de la magistrature ei de la cour à tes créatures. ^ Louis XiV se résout â le faire arrêter. — Difficultés à ce sujet. — On ramène â se défaire de la charge de procureur général du pariement. — 11 est arrâté à Nantes.

La mort du sieur Cardinal estant arrivée le 9 mars 1 6 6 1 , le Roy, ayant tesmoigné toute la douleur imaginable de la perte d'un si grand ministre, prit, dès le lendemain, le soin de la conduite de ses Estats, et commença à régler les heures de son Conseil, auquel il s'appliqua de telle sorte que, pour première vertu, il fit connoistre clairement à toute l'Europe qu'il avoit sacrifié cette passion prédominante de gloire, cet esprit d'appli-

ih FINANCES,

eation tout entière aux affaires qui est capable aeu] d'âever les .moiiidres hommes aux plus hautes dignités ; qu'il avoit , dis^je ^ saeiifié fèirtea m^ grandes qualités à la reconnoissance des grands service» qui luy âvatent esté rendus par ce grand minisire pendant sa minorité iSi lai trouves elles divisions civiles qui auroient fait cour»' tisque à ses Estats «ans la sagesse et rbabileté d'un si grand homme , auquel il avoit abandonné pour: eetto raison presque toute son autorité. . , : ^ t^* ' .; r }

Tous les^ écrits ne furent pas persuadés que cette conduite » >qiâytio&t»< soit si belle f pust estre longtemps soutenue. Ils oon8tdéroianÉ>qu'iiraBknt impossible qu'un roy à l'Age de vingt^trois ana^ admirablement biwiifiDt de sa personne, d'une santé. forte. et vigoureuse ^pusl avoir aaràEidétf force pour préférer longtemps les a&ires à ses* pIsÂairs; et^ dans cette -pënsiè » chacun «voit les- yeux ouverts pour voir sur qui tomberoîi son cbok* {NNir la préCérepce de sa coj^ance. -->/<• "^

Les affitirea estant en cet estât, le Boy comm^iça à exiéonter lie eonteil de feu M. le Cardinal sur le sujet des fittaacesi Le SurinteMbat dandoné d'accord d'une pmrtie de ses désordres et de ses crimes, promit detohaager de conduite, et accepta les précautions que le Roy voulut prendre, fsepert suadant, avec assez de vraysemblance , qu'après avoir trompé tant -de foia feu M. le Cardinal, A troaverait assez moyen de faire la mesme chose à l'égard du Roy^

Mais Sa Majesté ayant vu le retardement qu'il apportoit à donner i!estat des finances, dans lequel tous les revenus de l'année i 661 et partie de i^6s se trouvoient consommés, en sorte qu'il avoit assez d'andacd pour dire tovs les jours à Sa Majesté que l'Estat ne subsistoit que sur son crédit;

Qu'il continua â faire diverses aliénations , sçavoir : - ■■' •

En augmentation de gages aux secrétaires du roy 89,000^ . . , , , .

Ed rentes spr ia ville dç Paria^ au moyon d^ convertis^

semens des charges aliénées sur les gabdtes. ...... 338,ooo

En augmentation de gages en Bourgogne.. i3^o,ooo ' ^'

En augmentation de gdges sur les tailles du Dauphîné. 7ô;ôo6" '

En autres augmentations de gages' sur les gabeÛes du • ii^fn- ■ >

mesme pays -: ^ ....... ^ «,• .... ^iPOQ^-,}. « t

En gages d*une inûnité d'officiers. créés au pfU[;l6iQent de ^ .- ,,-.

Metz 11 0,000

Qu'au lieu de faire gouster aui peuples, les. fruits de la^it parla <diniî^ nution des impositions et par k cessation des taxes ^ des «réatioas d'offices et autres affaires appelées extraordi9aires :

Les tailles estoient encore à Ii6 millions. de livres;

Lon augmentoit les impositions sur le sel en Bourgogne de 65 sois par minot , sous prëteite de parisis non establis , et i a sols 6 deniers pour livre; tous les droits des fermes, des octrois et des impositions dans les nHes augmentaient ;

Toutes tes aliénations se distribuoient pour rien aux amis du sieur Fou* quel;

Exagérant perpétuellement les nécessités de l'Ëstat, l'on neparloit que de eréatîofiB DOUTelles d'officiers en Roussillon, Alsace, dans les pays nouvellement <»nqins, en la Cour des comptes de Montpellier et en divers autres mdroîts, et en mesme temps d'augmentations d'impositions sur les peuples;

Qu'au lieu que l'application du sieur Fouquet devoit avoir pour seul c^ijet ]es*£nance8, et plutost leur conservation que leur dissipation, il ne pMSoit qu'à se rendre maistre du parlement et de toutes les compagnies par le moyen des grandes grâces qu'il faisoit de toutes les charges principales et plus importantes en les faisant acheter par ses créatures, en leur donnant fatWieilleure partie du prix, et en acquérant tous les jours par tosimeames moyens lea principaux officiers de Sa Majesté et des Reynes, gagnant mrame tous leurs domestiques, pour estre averty de tout ce qui M'pa«8oit et de tout ce qui se disoit.

Enfin V Sa Majesté lassée de toute cette mauvaise conduite, et voyant clairement qu'il n'y avoit point de remède qu'en luy ostant cette admilûatfatieB, die en prit la résolution le It may de la mesme année i66i.

Mais comme l'exécution en estoit difficile, que les liaisons et les attachenms ^pie cet homme avoit dans la cour, dans les compagnies, dans les provinces; dans les places et partout estoient grandes, que la place de Belle-Isle estoit en réputation d'estre imprenable. Sa Majesté délibéra sur la manière de l'ester et aux moyens de l'exécuter seurement pendant tout le mois de may.

Gomme cette action est la première importante sur laquelle le Roy ayt pu donner deis marques publiques de son esprit , il est bien nécessaire de l'examiner dans toutes ses circonstances, parce qu'elle peut donner lieu à faire un pronostic juste et certain de tout ce qui peut arriver pendant son règne.

G'estoit un jeune prince à l'âge de vingt-trois ans, d'une forte et vigoureuse santé, et, pat* conséquent, plein du feu et de la chaleur que cet âge donne, qui n'avoit pas pris jusqu'à la mort de son ministre une administration actuelle de ses affaires , et , par conséquent , qui n'avoit pas toute l'expérience nécessaire pour la conduite d'une grande affaire. Il avoit à perdre un homme éclairé qui avoit eu la disposition entière de ses finances huit années durant, qui, par la dissipation qu'il en avoit faite, s'estoit acquis

une place imprenable et qui croymt avoir dans son entière dépemlanee les places, les compagnies^ sotfferarmesï te' principaux de la cour et «»e iafi^ nité d'autres, et lequel , conyaincû de ses crimes, s'estoitpr^arëde longm main etavoit pris toutes ses ptécâmtièns contre le plus subtilité plus 'éèlAÎré et le plus pénétrant homme qtui fut jamais. : îi vi;

Le Roy connoissant toutes ces choses; après avoir luy seul examiné taai les moyens dont il se poruvoit servir pour Texécution de son dessein^ voyant que Toster de la surintendance on Ton chasser prodoiroft ewiré^Miili4e grands eitilmrrfts ' pour les raisons cy^^de van t dites , ' résolut enfinf <de Jbifinre arrester et ensuite de luy faire faire son procès. ^ - -ii >-.'«' ».{'»! ^

Pour celaVil estoit nécessaire d'examiner quatre petits împortëns 1'^ Le prenrier, la subsistance de FEstat;' .. m-.. ,,,,.- ùj>..

Le second , le lieu de reïéctftîon; • ■ :«•* ^ .;'.»,

Le troisième», le temps; •: » • * */

Et le k^)atrième,'lerf 'Milite». ' • • ' - ♦: "-.>*'

Sur le ptënriiér; Sa Mt^esté considéranti que pendant les mois ^etnajr^ juin , juHlét et akist/léspeuplesne payent rien dans les provinoesy pakw qu'ils sont ôcDdpés'iÉut récoltes, ni les fermes ne produisent presque rian par la mesme taison ; '

Qu'il n^ àvoit aucuns deniers dans les Espargnes; Et que les gens d'affairés n'auroient garde de rien fournir quand ils ver^ roient leur chef arrestépiour divers crimes dont ils èstoîentles ccnospliiseit ces' raisons faisoient clairement connoistre qu^en Tarrestant dans lénims de may, l'on ne pourroit fournir au)t dépenses de TEstatf ce qui aitirerok de très-fascheux inconvéniens. ■ ' - m» .•

Pour le lieu de l'exécution et le temps, l'un et l'autre vouloient que ce fust promptement et au lieu oà ii se trouvoii alors, le secret qu'il fdloîl garder en cette affaire requérant une grande diligence : les raisons cy^ dessus invitoient à l'exécution présente; et, è l'égard du lieu, il y^ aVoit h craindre que ses amis ne jetassent du monde dans Beile^Isle et dans les autres places, et que cela ne causast une affaire considérable daQs l'Estat. , . . ,.

A l'égard des suites, pour les fins du procès, sa tharge de procureur général au parlement estoit un obstacle presque insurmontable.

Pour remédier è tous ces inconvéniens, le Roy résolut de remetlre au mois de septembre à l'arrester, et se confia que son secret pourroit ealre gardé, n*estant sçu que de deux ou trois personnes assurées;

Que pendant tout ce temps il le traiteroit si bien qu'il pourroit parvenir h toutes ses mesmes fins;

^ Qu'il se serviroiidu prëtexie delà tenue des estais de Bretagne, denV vrârpaint encore vu cette pravince et d'en tirer une assistance considérable , pour y aller; qu'estant proche de Beile-lsle, il pourroit y envoyer aussyftott.lé& compagnies de ses. gardes el remédier^ par sa présence, à tous les inconvéniens qui pourroient arriver; qu'en ce temps les peuples, ayant fait les récoltes, seroient en estât de payer et de fournir les moyens de rafanster^ et- qu'il se serviroit de tous les rencontres favorables pour luy têsiMÎ^er que Sa Majesté seroit bien ayse d'avoir quelque somme un peu cei^déràble idans le chasteau de Vincennes pour pouvoir subvenir ^ux dépenses pressées;

Et outre^çe qu'elle pourroit tirer par ce moyen dudit Fouquet, Sa Majesté s'assureroit encore par le moyen de trois ou quatre personnes de ti ou 5 millions de livres pour s'en pouvoir servir en cas de nécessité;

Que le plus difficile estant de l'obliger à se défaire de sa charge, elle ne laisseroit pas de le tenter luy disant, dans quelque occasion importante, (^ Sa Majesté voulant agir fortement, non-seulement pour empescher les estreprises du parlement mais mesme pour remettre cette compagnie au mesme estât ei en la mesme disposition qu'elle estoit du temps du feu Roy, il seroit impossible d'y pouvoir parvenir sans faire beaucoup d'actions de force et de vigueur contre cette compagnie, et que^ ayant la principale confiance en luy pour toutes les résolutions qui estoient à prendre, il seroit faîeii difficile qu'il post garder cette charge , de sorte qu'estant dans un poste si ^vé que le sien, il luy sembloit qu'elle luy estoit fort inutile, et qu'elle serviroit toujours de prétexte au parlement de luy donner de la peine en le menaçant de le faire opter.

. Quoyque ce projet fust d'un succès presque infaillible , Dieu voulut pourtant le rendre encore plus facile au Roy par le moyen mesme du sieur Fouquet.

Dans les estats de Bretagne, la ooustume est que l'évesque diocésain du lieu où ils se tiennent y préside. Le mareschal de La Meilleraye s'estoit engagé envers l'évesque de Vannes ^ pour les faire tenir h Hennebon , petite ville de son diocèse , assez proche des costes de la mer et de Belle-lsle , pour l'y faire présider.

Le sieur Fouquet, qui ne croyoit pas l'évesque de Vannes de ses amis, ^e mit dans l'esprit qu'il se serviroit de cette occasion pour parler publiquement et exagérer les fortifications et les prodigieuses dépenses qu'il faisoit à Belle-l»le; et comme c'estoit la chose du monde qu'il craigooit

^ Charles 11, de Hosmadec, évéque de Vannes depuis 16A7.

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le plus, après avoir fait tous ses efforts pour obliger le maresdlud de^La Meilleraye à changer ce lieu , et l'ayant trouvé ferme , il erut- nd ponvotir remédier à ce mal, qu'il croyott presque inévitable, que de propoMrd^aHer en Bretagne sous les mesmes prétextes de n'avoir poiat encore vu 'Mte province et d'en tirer un secours beaucoup plus considéraMe, et êtf'ce faisant, qu'il feroit tenir les estats à Nantes, et qu'il feroit bien en «oM»'; par le moyen de ses anïis qui environnoient presque toujours le RoyVt dd qu'il n'entendroit pas parier de Belle-Isle, ou qu'il feroit si biend^maer cette matière , qu'elle ne produiroit aucun mauvais effet.

€ette proposition ayant esté par luy faite , elle fut acceptée.

Pour la charge, le bon traitement que le Roy luy 6t et sa propre vaMté luy persuadèrent que la charge de chancelier de France venant à vaquer (ce qui pourroit arriver assez promptement, vu que le chancelier^ avoit aoixante» quinze ans), elle ne luy pouvoit manquer, et que si le Roy le trouvoil^ joii cette occasion , revestu de la charge de procureur général , il la donneroit assurément à quelque autre , à quoy il ne pourroit pas s'opposer, en aorle qu'il valoit beaucoup mieux s'en défaire pour mettre une sonune con8iéé«* raUe dans sa famille. Et comme ce raisonnement luy 6t prendre ré6ohh> tion de demander au Roy la permission de s'en défaire , Sa Majesté la luy accordant luy parla du million à mettre à Vincennes, ce qu'il promit de faire , et etécuta quelques jours après.

Toutes ces choses estant ainsy heureusement disposées, il partit pour Nantes , le Roy estant confirmé dans l'opinion de sa mauvaise conduite par diverses choses qui arrivèrent pendant cet esté, et particulièrement :

Sur ce qui se passa dans l'achat de la charge de général des galères par le marquis de Gréqui^, son intime amy, dans laquelle Sa Majesté vit clairement que Ton se servoit de ses deniers pour en payer 1 5 ou 1 6 cent mille livres sous prétexte de différentes prétentions, quoyque le présent achat ne fust que de 7 à 8 cent mille livres;

Sur les repas et régals magnifiques et superbes qu'il donna à Sa Majesté en sa maison de Vaux;

Sur l'envoy de deux ministres de sa part en Angleterre et à Rome pour avoir des correspondances de son chef, et une infinité d'autres preuves trop claires et trop évidentes de ses intentions.

Deux jours après son arrivée à Nantes, le 5 septembre de la mesme année

* G^était alors Pierre Séguier. tard, gouverneur général cl commaiidaiil à»

^ Gréqui (François, marquis de), lieule- armées du roi en Lorraine et en Allemagne.

liant général en 1 655 , général des galères en Mort à Paris en 1687. Frère de Tambassadeur

1661, maréchal de France en 1 668 ; plus à Rome.

(t 66 1 ), le Roy qui > pendant k vie tde M. le Cardinal « avoit peu parle d'af- ' faires^.et qui, depuis sa mort, par la sage dissimulation avec laquelle il avÉÎtag^ avec le sieur Fouquet, n'avoit point encore fait connoistre lestaadue de son esprit, le jour et l'heure qu'il avoit pris pour l'exécution esUnt venus, en un instant, il donna ses ordres pour le faire arrestev et fit toutes les choses qui estoient nécessaires pour le conduire seurement au ehasteau d'Angers.

Me^lltfif partir ses compagnies des gardes pour se saisir de Belle^lsle.

Quelques heures auparavant^ il fit partir deux brigades de ses mousquetaires pour empescher le passage des courriers qui pouvoient estre envoyés pour- en dmuier avis.

• B envoya et fit accompagner la dame Fouquet à Limoges, fit arrester en'^mesme temps. Pelliason ^ son conunis., et fit. sceller et saisir tous ses papiers^

lldëpescha aussytost un courrier à la Reynk m^e pour luy en donner part ; un autre au Chancelier, afin qu'il fist sceller dans les^ maisons de la surintendance de Fontainebleau , de Vaux et de SaintrMandé ; à Paris , aux lîeiitenant civil , chevalier du guet et lieutenant criminel de robe courte, pour se saisir des sieurs Bruant et Bemardyse» commis, et pour sceller dana leurs maisons et dans celles de Fouquet^

Tous ces ordres ainsy donnés, et cette affaire entièrement exécutée, le Roy voulut, avant que de partir, estre informé de la résolution que ceux (fut commandoient dans Bell^lsle prendroient; et aussytost Xfu'il eut appris qu'ils remettroient cette place sur l'ordre de Sa Majesté, il partit et s'en revint en poste à Fontainebleau.

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