‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 4)Chapitre 105 sur 411 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Difficuitës que rencontre la Chambre de justice. — Prétentions de M. de Lamoignoii, preAnér jMsident da parlement de Paris. — Intrigues au sein de la Chambre. — Lenteur des prteéteaî. — Ordre du Roi aux trésoriers de TÉpargne de représenter les étals des meniai de ttmpÊ^ dqpois 1689, afm de retrouver la trace des dissipations passées. — Louis XIV ne veut exciter personne de la rigueur des procédures de la Chambre de justice. — Suppression d*dne liMmon d*un million de livres sur les tailles. — Remise d^on nouvMa mîlUon sar les tuBvès tMd.

— Représentations de M. de Lamoignon au sujet de k rédodioa des rentat de TBôtl&dç nlff^

— Reproches que lui adresse le Roi.

Au commencement de cette année (1669), la Chambre de jnsticè'eotah^ mençant à agir, lorsque Sa Majesté s'attendoit que ses rigoureuses pdllpsuites donneroient de la peine pour sauver les gens d'affaires qui estotwt actuellement dans le recouvrement des deniers de Sa Majesté et les fel^ miers qui sont obligés de payer les rentes de la ville de Paris, elle fut

assez étonnée de voir que, la cabale des amis du sieur Fouquet ayant commencé de faire agir leurs pratiques, les esprits se divisèrent, en sorte que la foiblesse du chef, qui se laissa emporter par une infinité de petites considérations et qui ne put avoir la force de suivre les véritables maximes de sévérité des Chambres de justice , quoyqu'il fust fortepient appuyé par le Roy, et divers petits inlérests particuliers qui entraisnèrent les principaux et remiirent les bien intentionnés les plus foibles, furent cause que le Roy fat obligé de faire agir ceux de son Conseil pour pousser les affaires et pour démesler ou dissiper tous les petits moyens dont se servoient contre les bien intentionnés, pour faire passer les affaires par leur avis, ceux qui avoient trop de relaschement dans l'esprit. Et, pour bien connoistre les difficultés que Sa Majesté eut à surmonter, il est bon d'en faire une description :

Le Premier Président, fort homme de bien, incapable de cabales, d'intrigues et de se départir jamais du bien du service du roy et du public , ne laissa pas comme dévot, c'est-à-dire présumant beaucoup de luy-mesme, et engagé des plus avant dans la cabale que l'on appelle de ce nom , de croire qu'il devoit avoir beaucoup de part aux affaires; et sur ce fondement, il voulut premièrement, en s'engageant de servir dans la Chambre de justice, que l'on ajoutant aux conseillers qui avoient esté choisis parle Roy les sieurs Bénard de Rézé et d'Ormesson, maistres des requestes, et Fayet et Rienard, conseillers de la Grand'Chambre du parlement de Paris, pour se fortifier dans cette Chambre , afin que ses avis prévalussent toujours , ce qui iuy fut facilement accordé par Sa Majesté, qui avoit fort sujet de croire qu'il seroit le plus ferme appuy de la justice et de la sévérité de cette Chambre, comme effectivement il en avoit alors la volonté. Ensuite , n'ayant pas esté satisfait de la part qu'il avoit prétendu avoir dans les affaires de l'administration de TEstat, il commença à se plaindre presque publiquement des personnes dont le Roy se servoit dans les affaires de finances , leur attribuant la cause entière de son déplaisir.

D'ailleurs, M. de Turenne, qui avoit vu que le seul sieur Fouquet l'empeschoit d'avoir la meilleure et la plus considérable part aux affaires et en la confiance du Roy, et qui, après sa perte, s'estoit laissé fortement flatter de cette pensée, le bon traitement qu'il recevoit de Sa Majesté et mesme ses avis qu'elle Iuy demandoit en toutes affaires importantes ne le satisfaisant pas , parce qu'il n'estoit pas appelé par Sa Majesté dans les conseils ordinaires (quoyqu'elle ayt bien tesmoigné depuis ce temps-là qu'elle seule conduisoit toute cette machine, et qu'elle eust mesme de très-puissantes raisons pour en user ainsy), ne laissa pourtant pas d'attribuer cette privation à ceux qui avoient l'honneur de servir Sa Majesté. Et comme la ma-

tière des finances est touJouTB la plus susceptible de mauvaises impreséidns, Tancienne amitié qu'il avoit avec le Premier Président, les mesmes iniérests et le mesme déplaisir en ce rencontre , leur donnèrent les mesmes aélitimens dans lesquels ils furent fortement maintenus par fe sieur Bonèlierat \ qui, estant amy commun des deux, avoit s&cvy à les unir et se troûvoft dans les mesmes sentimens , parce que ne croyant pas qu'il y eûst homme dérobe dans le royaume qui pust plus dignement que luy remplir la place de chancelier de France, ou la principale administration des financés v'îify pourroit facilement parvenir si le sieur de Turenne et le Premier Présîlent bien unis pouvoient avoir une part considérable dans la confiance du ^ç^^ A cette principale et plus importante disposition se joignirent* divènfs

autres raisons. • • •>

Le Premier Président se persuada que son mérite et ses serrices de^ voient luy faire accorder tout ce qu'il demandoit sous prétearte de Vaéct^ diier dans sa Compagnie. Il demanda avec grandes instances que l'on se retranchast point le troisième quartier des augmentations des gages des compagnies souveraines, que l'on déchargeast les greffiers de la taxe.qiii leur estoit demandée, et que l'on restablist l'hérédité des procureurs poMolans, qui avoit esté révoquée. Le refus que le Roy fit dé toutes ces gràeqs luy donna beaucoup de déplaisir.

De plus, il se trouva dans toutes les aliénations qui avoient esté faites, et contre lesquelles la Chambre de justice avoit à prononcer. Il estoit pr(N> priétaire par moitié avec le sieur de Lionne des aydes de Ghàteaudun. Il avoit des augmentations de gages , des rentes sur la ville de Paris des der^ nières aliénations , des droits sur les imposts et billot ^ de Bretagne.

Les principaux de la cabale des dévots, qui avoient grand pouvoir sor luy, se trouvoient avoir reçu des gratifications considérables du sieur Fôu^ quet; et quoy qu'ils ne luy parlassent pas en sa faveur, néanmoins, entrant dans ses intérests sur le déplaisir qu'il prétendoit recevoir, et luy jetant des scrupules dans l'esprit à cause des différends qu'il avoit eus avec le sieur Fouquet, ils contribuèrent beaucoup à le détacher des sentimens et de la conduite qu'il avoit résolu de tenir. Mais ce qui acheva de le changer ibût à fait fut que ses amis intimes, qui estoient tous de la Chambre, se tron^vèrent tous unis dans de mesmes sentimens pour empescfaer tout ce qui pouvoit estre de la satisfaction du Roy et du public :

Le sieur Boucherat , par les intérests cy-dessus expliqués ;

^ Louis Boucherat, succestiiveineot inien* ea t68À. Mort en ^699, à Tâge de qmlmi dant de Guyenne, de Languedoc, et membre vingtrqualre ans. — * Impôt sor iea noi^ du conseil des finances en 1667; chancelier eaux-de>Yie, bières, cidres et poirés.

Le sieur Bénard de Rëzé, par un esprit de contrariété qui luy est naturel , n'ayant jamais manqué à se porter contre la conduite générale des affaires;

Le sieur de Brillac, pour avoir reçu du sieur Fouquet en gratification les aydèsde la baronnie de Sanzay ^ en Poitou ;

Et lesieur Renard, 6,000 livres de rentes sur les tailles.

Ces quatre hommes estant toujours auprès de luy, il ne faut pas s'étonner s'il ne put revenir à ses premières bonnes intentions.

Le premier effet que cette mauvaise disposition produisit fut une prodîgkuse langueur en toutes affaires, le Premier Président n'allant jamais qu'à onze heures et demie à la Chambre, en sortant à midy, n'y retournant qu'entre trois et quatre heures, et en sortant entre cinq et six heures*; joint k cela diverses autres démonstrations et publiques et secrètes qu'il fit* Sa Majesté connut clairement que , si elle ne s'appliquoit avec soin à iiedre agir cette Chambre , elle auroit le déplaisir de la voir s'anéantir ellemesme, et [de voir] continuer pour jamais le vol et la dissipation des finances du royaume , puisque les gens d'affaires et de finances seroient délivrés de la seule crainte qui les pouvoit retenir ; ce qui obligea Sa Majesté à ordonner que tous les trésoriers de l'Espargne représenteroient tous les estats des menus de comptant depuis l'année i69l^, afin qu'elle pust connoistre par ce moyen la source et l'origine de toute la dissipation: et en mesme temps elle leur déclara qu'elle ne prétendoit excepter aucune personne des rigueurs des procédures de la Chambre , non pas mesme les officiers de son Conseil qui s'y Irouveroient prévenus.

Il ne fut traité d'aucune affaire bien considérable en ladite Chambre que sur la fin du mois de mars, que, dans le rapport des procès-verbaux fait par les conseillers de la Chambre sur les registres de l'Espargne, «'estant trouvé que le Roy n'avoit pas touché 100,000 livres d'une aliénation d'un million de livres de rentes sur les tailles , il y eut un avis

^ Âujourdliui Sanxay, arrondisscmenl de Poitiers (Vienne).

' Le bfllet suivant de Golbort au chancelier S^^oier, du 19 dëcethbre 1669, confirme cette taiertioii : «Le Roy m'ordonne de dire à Monseigneur le Ghanceb'er que Sa MajesU.^ est bien persuadée que M. le Premier Président sera autant et plus assidu que jamais à la Chambre de justice. Mais comme les audiences de la Grand* Chambre peuvent Tempescber quelques jours de la semaine de s'y rendre à Tbeure fixe que mondit seigneur le Chancelier aura

donnée, Sa Majesté désire que mondit seigneur ne laisse de travailler en son absence. Comme aussy, lorsque mondit seigneur estimera devoir prendre quelques jours pour les conseils du Roy, mondit sieur le [Premier] Président pourra travailler, en cas que mondit seigneur le Chancelier le trouve à propos, afin que la Chambre puisse toujours commencer sa séance à neuf heures du matin sans interruption. ▼> (Bibl. Imp. Mss. Fondi Saint- Germain français, vol. 709 — 35, foL 163.)

oév^ de rapprimer enti^nement cette aliénation et de eiaBér Imtt'Iiw contrats, lequel, nonobstant là résistance du Premier Président et de-tmi ses amis, ne laissa pas de passer, ce qui luy donna un tel déplaisir ^pfA ne laissa rien* d'intenté pour réparer son honneur qu'il eroyoit estais bleas^ et empescher la suite d'un arrest qu'il troyoit estre si préjudicial^ *i TEstat et au bien public. Il ne manqua pas de bien exagérer comblwîl estoit important de ne pas toucher aux rentes de la ville de Paris; qite ie scdut de l'Estat en dépendoit; que tous les mouvemens de sédittoh et^ révolte avoient esté excités par les intérests de ces sortes de reflftes;'<fM toutes les compagnies , tous les grands du royaume , toute la ville de INttis et mesme les provinces avoient les mesmes intérests; que la plus géaildé partie des familles en subsistoit , et qu'un homme qui pérdroit son pain et celuy de ses enfans estoit capable de grandes extrémités; et enfin, ne mettant point de différence entre les plus fascheux temps des guelMs civiles qui avoient pris leur origine dans sa Compagnie et dans les rentes, et celuy du règne d'un jeune prince gouvernant luy-mesme ses EêtalÉ sur les principes de justice dont il ne s'est jamais départy et avec «ne conduite qui donne de l'admiration à tous ses peuples et à tous les eslraâ^ gers , îï pronostiqua les mesmes malheurs que la foiblesse de la plus longue minorité qui ayt jamais esté dans flostre royaume et une infinité d'atftMi raisons avoient fait sentir. Mais comme le Roy ne fit pas le mesme jiigek ment, il se trouva que l'événement a esté conforme au jugement que Sa Majesté avoit fait.

Dès le lendemain que cet arrest fut donné , Sa Majesté , voulant pra^ fiter de toutes les occasions qu'elle avoit de soulager les peuples, donna un arrest en son conseil par lequel elle remit encore i million fiiur les tailles de l'année suivante, outre les 3 millions de diminution qu'elle avoit résolu de leur accorder. Cet arrest ayant esté publié et porté sur le bureau de la Chambre de justice , au lieu qu'elle devoit rendre publique et exagérer une si sensible marque de la bonté du Roy pour ses peuples, nonseulement les amis du Premier Président n'en relevèrent point le mérite, mais mesme l'on entendit une voix d'entre eux qui dit que le Roy Tostoit aujourd'huy et le remettroit demain.

Toute cette conduite fit bien connoistre au Roy qu'il falloit appliquer une bonne partie de ses soins et de son autorité pour en empescher les suites , d'autant plus que , ayant remis ses affaires en assez bon estât pour pouvoir faire le remboursement.de partie des rentes aliénées sur THostel de ville de Paris depuis l'année i656, qui montoient à plus de k millions de livres, dont le revenu de ses fermes estoit diminué, il estoit de la der^

nière conséquence pour son service de faire juger par ladite Chambre que Sa Majesté pouvoit amortir iesdites rentes , en remboursant le principîd avec rintérest au denier 18, en imputant les jouissances. Sa Majesté Tayant fait tesmoigner audit sieur Premier Président, non-seulement il ne favorisa pas de son suffrage , mais mesmc il s'y opposa par toutes sortes de moyens, et tous ses amis firent la mesme chose. Néanmoins, comme la chose estoit juste en soy, nonobstant toute cette résistance , les bien intentionnés prévalurent en adjugeant une constitution de Aoo,ooo livres de rentes sur les cinq grosses fermes; et, lorsque Sa Majesté croyoit cette question jugée, le Premier Président ne laissa pas, au premier rapport qui fut fait d'une autre aliénation de 64o,ooo livres de rentes sur les gabelles, de se servir des mesmes moyens, en sorte qu'il obtint un arrest contraire, ce (pi fascha Sa Majesté et l'obligea enfin , après avoir employé jusqu'alors toutes sortes de bons traitemens et de caresses envers le Premier Président, de luy tesmoigner que cette conduite ne luy pourroit plaire et qu'il seroit bien de la changer; qu'il luy suffisoit que Sa Majesté ne luy demandast rien contre ce qu'il disoit estre de sa conscience; mais de se porter avec tant de chaleur qu'il faisoit, en prévenant les esprits, en concertant avec ses amis avaot que d'aller à la Chambre , elle ne pouvoit pas bien accorder cette conduite avec la bonne conscience d'un juge et encore moins d'un président, et qu'il luy feroit plaisir de ne pas recourir davantage à ces mauvaises voyes.

Cette mortification fut fort sensible au Premier Président, en sorte qu'il fut plus de deux mois sans parler en sa place qu'en disant ses avis; mais Sa Majesté ne voulut pas le laisser plus longtemps en cet estât. Dans la première occasion où il donna quelque marque de son zèle, elle le caressa comme auparavant.

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