COLBERT ET LOUVOIS
BétnlIaU généraux de radministralion Goancière de Colberl. — Après avoir flalU^ r«irdeur belliqueuse du Roi, il est mis en demeure de fournir aux dépenses de la guerre ou de se retirer. — Ses conseils à Louis XIV. — Commencements de sa rivalité avec Louvois. — Il fait tourner au pràfifc da Trésor las félos du can*ou86l de i66a. — Phases diverses de la lutte d'influence qu'il soutient contre Le Tellier et Louvois. — Caractère de ce dernier. — Belle parole de ColberL — Situation des deux rivaux à la fin de leur carrière.
Les résultats généraux de l'administration rinancièrc de Colbert sont depuis longtemps connus. La première année, qui échappa complètement à son action puisqu'il ne vit que la fin de lexercice, le montant des impôts fut de 84 millions et le déficit de 8 millions. En .i683, époque de sa mort, malgré une réduction considérable sur les tailles^ les revenus s'élevaient à 1 16 millions, sur lesquels il restait au Roi, paiement fait des rentes sur THôtel de ville et de i6 millions et demi pour gages d'officiers, taxations, etc. 9s millions pour acquitter les dépenses de sa maison, de l'armée, des arsenaux et de la flotte, des ambassadeurs, des constructions, etc.
Le produit des impôts s'était donc accru de 3q millions; et les rentes sur l'Hôtel de ville, grâce aux remboursements ' effectués depuis la paix, n'excédaient guère 7 millions^. Ce qui avait surtout facilité la tâche de Colbert, c'était le règlement du 1 5 septembre 1661, portant, entre autres prescriptions, que le Roi se réservait expressément la signature de toutes les ordonnances, tant pour
' Oo Ut dans un mémoire de Colbert de Tannée 1680 {Finances, pièce n"* 75, p. ia5): or Observer que les tailles estoient en 1687 h 53, 600,000 livres; que depuis 1 66a jusqu'en 1 679 , dtes ont toujours esté depuis 38 jusqu'à 61 millions ; qu'elles sont à présent à 35 millions. 9 Elles étaient, en iG83 (voir les Compte» rendus de radministralion des
finances par Maliet , p. 386), de 67 million» 738,363 livres, y compris les recettes générales des pays d*État8 et les dons gratuits.
Colbert ne comprenait pas ces deux derniers articles dans son évaluation, et pourtant ils provenaient bien des tailles.
* D'après Maliet 7 millions , et 8 dV près Forl>onnnis.
cm INTRODUCTION.
dépetises secrètes que pow renUseSy intérêts, et autres .de taut^ natiuyf., Chaque année, quand il soumettait à Louis XIV Tétat des . rincettes et des dépenses de Tannée suivante, c était pour lui unQyîve satisfaction de comparer la situatÎQn ayec celle qu'il av^ycopsrr tatée en prenant la direction des finances, satisfaction légi^^ où il trouvait de nouveaux stimulants I Mai^, /depuis la:CaiiifM9^ de Hollande, les difficultés étaient d^v^ues immense^ etx^n'^t qu'à grand peine qu'il parvenait à fouroir aux o^ti^nces 'mcesiiSf^^ de Louvois. N'avaitril pas lui-même,, eç, flattant la passions, 4^. Louis XIV pour. la guerre, contribué au mal ^ assumé sa. par^diS responsabilité? Le U juillet 1673,, à la nouvelle de la prise 4a Maëstricht, il lui avait écrit une lettre où les hyperbole» iant reprochées à Boileau étaient au. moins égalées. «Toutes, les. campagnes de Vostre Majesté, lui disail-il, ont un caractère, de.surprise et d'étonnement qui saisit les esprits et leur donne! seules ment la liberté d'admirer, sans jouir du plaisir ^de pouvoir trouver un exemple. . . Nous n'avons qu'à prier Dieu pour la conservation de. Vostre Majesté. Pour le surplus, sa volonté sera la seule règle de son pouvoir. . .?) Et l'année d'après, en apprenant la prise de la citadelle de Besançon : cil Caut, Sire, se taire, admirer, remercier Dieu tous les jours, de nous avoir fait naistre sous le règne d'un roy*tel que Vostre Majesté, qui n'aura d'autres bornes de sa puissance que celles de sa volonté ^..d Quand, plus tard, la guerre continuant, Colbert, touché des maux qu'elle engendrait, présenta des observations , elles ne furent pas écoutées. On cite à ce sujet une anecdote : «Un jour que Louis XIV lui avait demandé 60 millions pour les frais extraordinaires de la guerre, le Contrôleur Général exprima la crainte de ne pouvoir fournÎR' à cette dépense. — Songez-y, lui dit le Roi, il se présente quelr qu'un qui entreprendroit d'y suffire, si vous ne voulez pas yous y engager, n Interdit, Colbert resta quelque temps sans voii^ le. Roi; il songeait même à se retirer, mais sa famille l'en aurait détourné,
' Œuvres de Louis XIV, III, Aiq el.^o3.
COLBERT ET LOUVOIS. cxiii
par le moUf que ses ennemis voulaient le perdre et ne cherchaient qa'un prétexte. Charles Perrault, son commis, qui raconte le fait, ajoute : «r Tandis qu'auparavant on le voyoit se mettre au travail en se frottant les mains , il ne travailla plus qu'avec un air chagrin, et même en soupirant. De facile et aisé qu'il étoit, il devint diOî-^ eaJtneu; et l'on n'expédia plus, à beaucoup près, autant d'affaires qae dans les premières années de son administration^ -n
Si amers que fussent les dégoûts qu'il eut à supporter, Colbert continua de donner à Louis XIV d'utiles avertissements. Les preuves de sa franchise abondent ; et nous n'avons pas tous ses mémoires. fSi Sa Majesté, disait-il dans celui de 1680 dont nous avons déjà extrait quelques passages, se résolvoit de diminuer ses dépenses, A qu'elle demandast sur quoy elle pourroit accorder du soulagement à ses peuples, mon sentiment seroit de diminuer les tailles, le sel, les droits d'aydes, etc. etc.?)
Une autre note annexée au projet de dépenses de l'année 1681 contient ce qui suit :
f Si quelque occasion glorieuse au Roy se présentoit pour faire k guerre, les suites en deviendroient très-fascheuses. Les fonds diminuant et les dépenses augmentant, le crédit s'anéantiroit, et il est à craindre qu'il ne fallust revenir au i5 p. 0/0.
(fSi le Roy réduisoit les dépenses à 60 millions, on pourroit encore donner 5 ou 6 millions de diminution au peuple sur les tailles de 168 s et i683.
«rll seroit encore très-nécessaire d'apporter dans la suite de la paix quelque règlement sur les fermes des aydes. La multiplicité des droits establis, sur les avis de toutes sortes de traitans, pendant les guerres passées, expose les peuples à beaucoup de violences et de vexations de la part des commis.
tLe principal point des finances consiste, selon moy, à employer tous les ans au moins 100,000 livres, et, lorsqu'il sera possible, au moins 100,000 écus, pour gratifier ceux qui font le commerce
* Mémoire* de (Iharlen Perrault , liv. IV.
cxiv INTRODUCTION.
de mer, qui entreprennent de nouvelles compagnies, de nouvelles jnanufactures, parce que ces moyens servent à maintenir et coih server l'argent dans le royaume, à faire revenir celuy qui en sort et à tenir toujours les Ëstats estrangers dans k nécessité, et le besoin d'argent où ils sont.
<r Je puis espérer que si le Roy veut réduira les dépenses sur le. pied que je propose, sans passer, en deux ou trois années au pln^ ses fmances se reatabliroîent et seroient en meilleur estât qu'elles ayant jamais esté^i)
Dans d'autres mémoires de diverses dates,» Golbert blâme ^ ies; dépenses excessiyes^ faites pour Versailles, poup les écuries, pour les revues et déplacements de troupes sans nécessité* Une fois^ea 1666, alors qu'il pouvait encore parler au Roi en toute sécuritét il lui avait dit avec une noble indépendance :
<r II faut espargner cinq sols aux choses non nécessaires et jeter des millions quand il est question de vostre gloire. ,, .
(r Je déclare à Vostre Majesté, en mon particulier, qu'un repas inutile de 3,ooo livres me fait une peine incroyable; et, lorsqu'il est question de millions d'or pour la Pologne, je vendrois tout mon bien, j'engagerois ma femme et mes enfans, et j'irois à pied toujte ma vie pour y fournir, s'il estoit nécessaire. ^
«r Vostre Majesté excusera, s'il lui plaist, ce petit transport, -n
Quels qu'aient été les mérites de l'administration de Golbert, on a vu que bien des misères affligèrent les populations, celles des campagnes surtout, pendant la plus brillante partie du règne de Louis XIV. Mais ces misères, dont le ministre était profondément touché, ne lui sont pas imputables, car elles étaient, sinon entière-r ment, du moins pour la plus grosse part, l'œuvre d'une influence ennemie. La jalousie qui rendit irréconciliables Golbert et Louvois ne fut, même de leur temps, un mystère pour personne. Les preuves oflicielles de leur inimitié ont échappé jusqu'à présent aux historiens, mais il en existe ries signes certains. On a reproché
' Forhonnais, lier lier cheR tiur lesjinnucea, ;ninH» i()8i.
COLBERT ET LOUVOIS. cx>
à Colbert son in^î^ralitude envers Le Teliier, dont il avait d'abord <5té le commis et qui, en le faisant entrer chez le cardinal Mazarin, lui avait ouvert le cTiemin de la fortune*: Le réproche est-il fondé, et'CdIbeft eut-Hies premiers torts? Deux lettres à Mazarin, des mois de juin et août 1657, témoignent de l'intérôt qu'il portait au j^neiiO'dvois^, <rqui ^e rendoit, disait-il, digne fds de succéder àf soh père et bieft capable de servir le Roy ^. a Si l'ingratitude est te'^lùôî côinmun de tous les vices, rarement celui pour qui il doit en résulter une déconsidération dangereuse s'y laisse entraîner. Btt pôrei! cas, Tintérèt persOnnelsert de correctif k îa malice huamine. Or, en nié miettant pas tous les procédés de son côté, et en sffrdoiibatit des torts à l'égard du fils après le service notoire qu'il aVâilrè^ dtipère, Gôlbèrt atit^âit, aux yeux de la cour, assumé sur lui tout le blâme de la mésintelligence. L'intérêt et l'honneur lui commandaient donc d'accueillir Louvois avec sympathie quand, en 1669, n'ayant encore que vingt et un ans, celui-ci obtint, avec 8OÛ entrée au conseil, la survivance de son père. Le caractère du nouveau secrétaire d'Etat de la guerre, tel qu'il se dessina plus lard, permet' de supposer ce qui se passa. Colbert, alors âgé de ({narante-trois ans, possédait toute la faveur du Roi. Violent et dédaigneux, jaloux peut-être de cette faveur, le jeune Louvois aspira sans doute dès le premier jour à supplanter l'ancien commis dé son père, et dès lors la lutte entre ces deux personnalités puissantes commença pour ne jamais finir. Nous la voyons déjà poindre , d'aprèa un récit du duc de Luynes, en 16651. Pour embarrasser GôWerty Louvois avait conseillé à Louis XIV de donner un magnifique carrousel. Le Roi hésitait devant la dépense; Colbert, loin dé le cfesûader, leva tous les obstacles et lui demanda seulement le secret pendant huit jours, dont il profita pour reprendre temporairetaient, au compte du Trésor, l'octroi de Paris. Le carrousel eut lîëti'ètil fut d'une magnificence extraordinaire qui annonçait toutes celles du règne. Qu'on juge de la satisfaction de Colbert! Loin
' De Monthion , Parlinitarites sur les ministres desfmnncpn cèlhhrps ,p. 67. — " I.^iyS el iiole.
cxvr
INTRODUCTION
d'avoir été onéreuse au Trésor, la fête avait rapporté plus d'un million , toutes dépenses payées ^
Mais ce n'était là quun prélude à armes courtoises entre ks
' L'anecdote est corieuse; nous ne résistons pas an plaisir de la reproduire textuellement :
rrOn me contoit aujourdliuî ce qui se passa dans le temps du grand carrousel que Louis XIV donna en i66a. C'étoit M. de Louvois qui avoit {^posë au Roi de donner ce carrousel. La proposition auroit assez plu à Loui^ XIV sans la dëpetiise , qu'à pegardèitcomhie considérable et qu'il nétoit pas en état- de faire alors. M. de Louvois avoit compté embarrasser M. Colbert par cette idée ; le Boi en paria h M. Colbert, mais comme d'une chose impossible. M. Colbert répondit au Roi qu'il ne pouvoit assez approuver le oour seil que M. de Louvois avoit donné à Sa Majesté ; que c'étoit un projet digne d'un aussi grand roi. Le Roi lui demanda h combien il estimoit qu'iroit la dépense, si ce seroit un objet de 3 ou 600 mille livres. M. Colbert dit au Roi qu'il ne fallait point le flatter sur cette dépense , qu'il falloit que la fête fut digne de celui qui ladonneroit, et qu'elle coûteroit au moins un million. Le Roi crut alors la chose impossible, et demanda à M. Colbert comment il imaginoit pouvoir trouver cette somme. M. Colbert pria le Roi de ne se point mettre en peine de l'argent, et lui dit qu'il ne lui demandoit qu'une seule grâce , qui étoit de vouloir bien en garder le secret pendant huit jours.
<r C'étoit dans le temps que l'on venoit de donner les fermes générales; les fermiei*s craignoicnt fort que l'on ne leur retirât le domaine de Paris. M. Colbert les envoya quérir aussitôt après la conversa-
tion qu'il eut avec le Roî^ et leur demanda pour quel prix ils mettoient le doiB^ÎBe de Paris dans les fermes, générales. Comme leur intérêt étoit f y donner une moipdre valeur, ifs dirent h M. Colbert un prilc foit au-dessous- de <;e qu'il savoit ôtrekt valeur réelle; M. Colbert leur répondit qa'jil éloU persuadé que le domaine de Paris rapportbit davantage, mais que, pour en être plus eeHain, le Roi le retirèit pMir six mois.; il convint avec eux d'iui\pm dont le Roi leur tiendroit compte et dont ils furent contens ; même, le prix étant plus fort que leur estimation , ils furent obligés de lui en faire des remerdn^enft. M. Colbert alla rendre compte au Roi de ce qu'il venoit de faire , et lui dit que Sa Majesté pouvoit déclarer le carrousel, qu'il étoit même convenable qu'il filt mnonoé dans toutes les cours étrangères et indiqué pour dans trois ou quatre mois. rrCe conseil fut suivi exactement ; il vint de toutes parts un prodigieux nombre d'étrangers. Trois semaines ou un moiB avant le jour destiné pour le carrousel, M. Colbert représenta au Roi que, tout n'étant pas encore arrangé pour cette fôte , il éloît plus convenable delà remettre pour quineé jôure ou environ. Ce court intervalle ayant obligé ceux qui étoient vemis de rester a Paris , la consommation extraordinaire que cette aflluence attira dans la ville augmenta considérablement les revenus de Sa Majesté par rapport aux entrées, et, lorsque la fête eut été donnée avec toute la magnificence possible et que le Roi voulut savoir ce qu'elle lui coAtoif ; M. Colbert lui montra c|ue, bien loin de
COLBERT ET LOUVOIS. cx^ii
deux miuistres; la haine ne tarda pas à se mettre de la partie, comme le prouve le passage suivant d'un mémoire de Colbert à Louis XIV, au sujet d'une affaire dans laquelle Louvois aurait empiété sur ses attributions :
«Je nay pas cru qu'une affaire si importante seroit confiée à un jeune homme de vingt et un ans sans expérience sur cette matière, qui croit qu'il est de rautorité de sa charge de ruiner le royaume, et qui veut encore la ruiner parce que je le veux sauverai)
Gepeadant, toutes les fois que les afiaires auraient pu souffrir de ces inimitiés, l'influence modératrice du Roi se faisait sentir, et lés mauvaises passions, refoulées pour un temps, étaient comme amorties. C'est durant ces trêves que Colbert écrivit au Secrétaire d'Etat de la guerre les lettres ci-après qui annoncent des relations pi^ue affectueuses.
«Je vous remercie de tout mon cœur, lui disait-il le 18 avril 1668, de l'avis que vous avez bien voulu me donner de vostre arrivée à Tournay. J'ay vu par vostre lettre au Roy tout ce que vous avez fait pour le bon mesnage de ses finances, dont je suis obligé de vous remercier. Sa Majesté a tesmoigné beaucoup de satisfaction de ce que vous avez fait en ce pays-là. Vous aurez appris, par les lettres de M. Le Tellier, le détail de ce qui s'est passé avec les sieurs Van-Reuningen et Trevor, ce qui nous donnera bientost la satisfaction de vous revoir, -n
Et le U juillet 1673, à l'occasion de la prise de Maëstricht: ffll ' n'appartient qu'à vous de si bien exécuter les ordres du Roy, qu'il ne luy manque rien pour une si grande entreprise ^. r>
Dans l'intervalle pourtant une scène d'une vivacité inusitée avait eu lieu en plein conseil, et Louis XIV avait écrit à Colbert le ai avril 1671 : (r Je fus assez maître de moi avant-hier pour vous cacher la peine d'entendre un homme que j'ai comblé de bienfaits
lui aïoir coûté, elle lui avoitvala plus d*un ' Mémoire du an juillet 1666. (Voir
miHioii , tooa frais faits. 9 {Mémoires du duc Annexes à Tlnli'oduction , Finances. )
de Lwfnes sur la cour de Louis XV, i^ubViéa * M. Rousset, Histoire de Louvois, 1,
par MM. Dussieux et Soulié, II, 333.) i53 et Aô/i.
«vm INTRODUCTION.
comme vous , me parler de la manière que vous faisiez. . . ri Deux jours après, en réponse à une lettre de Colbert, qui malheureusement n'a pas été retrouvée, le Roi lui écrivait encore : <t La pré£é^ rence que vous craignez que je donne aux autres ne doit vous foire aucune peine; je veux seulement ne pas faire d'injustice et ir-a^ vailler au bien de mon service '* . .i) Un an plus-tard^ à la mort de Pierre Séguier^, LeTellier aurait vonlu le remplacer, et, d'àpr^ Olivier d'Ormesson, il allait y réussir; mais Colbert dit au Roi que, s'il en était ainsi, il ne pourrait plus le servir, attendu q^è Le Tellier serait contraire à toutes ses propositions'. En 1677 pourtant, les sceaux , redevenus vacants, furent donnés à Le TeMien. C'était un échec pour Colbert; il ne tarda pas à s'en relever; Prévoyant la disgrâce du ministre des affaires étrangères, Côlb^ d'un côté, Louvois et Le Tellier de lautre, travaillaient avec w^ deur à le renverser, dans l'espoir d'agrandir leur influence en désignant son successeur. Ce fut cette fois Colbert qui triompha^' M faisant nommer son frère à la place de M. de Pomponne. Une lettré de madame de Sévigné nous initie au désappointement de ceux qui, bien malgré eux, avaient travaillé pour lui. «rUn certain homme, écrivait-elle au sujet de Louvois, avoit donné de grands coups depuis un an , espérant tout réunir ; mais on bat les buissons, et les autres prennent les oiseaux. •» Le Tellier et Louvois ressentirent ce coup d'autant plus vivement qu'ils s'y attendaient moins. Colbert possédait à cette époque, par lui et les siens y ie contrôle général, les ministères de la marine et des affaires étran-»gères, un aVchevèché, des évêchés, des intendances à profusionv sans compter les positions dans la flotte, l'armée et la flnanee. Jamais famille n'avait occupé tant et de si hautes positions. Abusat-il de sa victoire ? Il paraît certain que l'inimitié de Louvoîà
* (]oll. de doc. inéd. sur Thistoire de quatre ans. Les indications de la Chronti^
Trance ; Mélanges ikistoinques, par M . (lliaiu- k^ie ^ I , c \\x viii , sont erronées. pollion-Figeac, II, 5i8. ^ Joutiud d'Olivia- (rOnnesson, \\,
"* Ség^uicr mourut à Saint-Cieriuain Ir Cù]ii. ^iH janvior i Gyr?. à rAf[o do qualre-vinf[l-
COLBERT ET LOUVOIS. cjlix
devint , à partir dece moment, plus vive que jamais. Il était parvenu , on ne sait au juste vers quelle époque, à prendre sur Louis XIV uo ascendant irrésistible, et, sans se préoccuper de la dépense, il ordonnait des mouvements de troupes incessants. Le mémoire de Goibert dont ou va lire un extrait porte la date du 2 2 juillet 1 666 :
ffSi Vostre Majesté estoit bien informée de tous les désordres ^oe les marches perpétuelles de troupes causent dans les provinces, combien vos peuples en sont dégonstés, combien de paysans de Champagn^e et des villies- frontières ont desjà passé et se disposent de passer dans les pays estrangers, elle verroit bien de quelle importance il luy est de remédier à un si grand mal . . .
(tJ'avois vu, dans la. guerre dernière, que toutes les fois qu'il estoit question de faire marcher des corps de troupes et des revues., celuy qui avoit lautorité de Vostre Majesté en main et le Secrétaire d'Ëstat de la guerre, avec celuy qui avoit le soin des finanoes, cherchoient tous les moyens possibles pour ne le pas iaire; et, quand cela ne se pouvait éviter, on cheixhoit tous les expédîens pour en faire le moins et pour éviter la trop grande eharge des peuples. On croyoit faire quelque chose de considérable de sauver de logement et de passages une province, et aussy Ton écoutoit favorablement les habilans des villes quand ils venoient se plaindre, et on rendoit justice sévère sur les officiers et sur les troupes, au lieu qu'à présent aucun habitant des villes n'ose se plaindre, parce que tous ceux qui sont venus ont esté traités de coquins y de séditieux; et les peuples ont appris ces mauvais traiteinens, qui ont esté prononcés par celuy qui parle au nom de Vostre Majesté, -n
Le ministre à qui Goibert reprochait de parler ainsi au nom du Roi obtint bientôt, nonobstant ces accusations malheureusemenl trop fondées, et ne {^[arda que trop longtemps la confiance absolue de Louis XIV.
Un jour, sans doute, la publication des lettres de Louvois nous montrera, sous des traits cncoie plus accusés, son caractère impitoyable. On saura alors rinlluenco malfaisant*» qu'il a, malgré ses
cw INTRODUCTION.
grandes qualités, exercée dans la paix comoie dans la guen^ Quelques lignes de sa correspondance su0iseut pour justifier cette assertion, ce Quoique le Roi,^ écrivaitrrilr le 7 juillet. «668^ à M. de Luxembourg, soit for( persuadé qu^ vous ^afYe^^bieB yolé dans le pays d'où vous revenez, Sa.Majçs^.a été si satisCai^^ 4^ ce que vous lui avez laissé, qu'elle a tr^i^yé Jbon de vou^deyoaH^r deux mille écus.D Une autre fois,^ pendant! 3a guerre de, Hoir lande, un intendant s excusait trde toutes. >le^ cruauté»*, qu'il ^atf soit pour en tirer si peu d'aigent « — r a^Pai ,reçu l'état des cm9Ntributions, )uL répond Louvois. La sQmpi£i,-t^M)e a dépassé m» espérances^ Je vous prie de ^e pas vQUsla^er, d'être méchantnèt de pousser leç chopes à cet égard aveeiç|u^.ia vigueur iiUi^gtT nable, 7) L'auuée sjuivaute, au plus fort d'uue guerre qui épuisai^ la France et à laquelle Colbert ne pouvait faire face qu'à- l'aida d'expédients ruineux, le Secrétaire d'État de la guerre écrit qu'il aurait fait la paix avec les Hollandais depuis longtemps, s'ils étmetd des hommes; et mais ce sont des bêtes qui se laissent conduire par des gens qui ne songent qu'à leurs intérêts ^t) C'est ainsi qu'il ap*^préciait l'héroïsme d'un peuple réduit par son insolence à cet é\^t de désespoir où, la mort étant une délivrance, l'ennemi le plu^ redoutable cesse d'être invincible. On sait quel rôle il joua dans l'alfaire des conversions. Colbert avait tout fait pour empêcher la révocation de l'édit de Nantes; Le Tellier et son fils n'eurent^dç repos que lorsqu'elle eut été décidée. Madame de Caylus, qui avait vu ce dernier air pouvoir, a dit de lui avec sa mesure habituelle ; frll eut peur, voyant la paix faite, de laisser trop d'avantage sur lui nux autres ministres, et voulut, à quelque prix que ce fût, mêler (lu militaire dans un projet qui ne vouloit être fondé que sur la douceur. T^ L'ordre donné aux généraux (lettre du 3i juillet 16 85^) de lognr cnlicreimni les dragons chez les religtonnaires et d'y demenreu^ jtwjini ce qnils fussent couver lis ^ui^nl pas d'autre cause. — - rcSa Mnjoslé, éci'ivait enfin Louvois au marquis de Boufflers, veut qu'on
' M. ltoiiss(*l. Histoire de Loumi», 11. passiiti.
COLBERT ET LOUVOIS. cxxi
hsse sentir les dernières rigueurs à ceux qui ne voudront pas raivre sa religiofn ; et ceux qui auront la sotte gloire de vouloir rester les dernieris doivent être poussés jusqu'à la dernière extrémité^. ?>
Tet était donc Louvoi$; administrateur habile et probe, doué du génie* de forig^anisation et d'une activité incomparable, mais sans ccror,' sans entrailles, railleur jusqu'au cynisme, plaisantant, comme on fa vu danèsa lettre àf Luxembourg, avec les généraux qui volent le*roi;?perdant, par ses brutaiités et ses exigences, les fruits de cette campagne de 167^, si glorieuse au début; plus tard, faisant «lécrcr le nom français par les horreurs ordonnées dans le Pala- 4màt; pins tard encore, traitant les protestants fidèles à leur culte oomme il avait traité les Hollandais et les Allemands ; enfin , partout et toujours, l'homme de la violence, des persécutions et, sui- *vtat sa propre expression , des dernières extrémités. ' La correspondance et les extraits de quelques mémoires de €oibert ont prouvé le tendre intérêt qu'il portait aux populations, particnlièrement à celles des campagnes, et combien il ressentait leurs maux. trJe voudrois, s'écriait-il un jour, pouvoir rendre ce pays heureux, et que, éloigné de la cour, sans appuy, sans crédit, rberbe crust jusque dans mes cours ^ ! tj
Qui pourrait dire les splendeurs et les félicités dont le règne de Louis XIV eût été témoin si Colbert avait conservé l'influence des premières années? Au lieu de cela, il fut, vers la fin de son mini^ère,; une gêne, un obstacle; et l'heure vint où il se vit soupçonné même dans son honneur. Il soumettait un jour à Louis XIV les comptes de la grille et de quelques travaux du château de Versailles. Le Roi se récria, et, après plusieurs observations très-désagréables, lui dit qu'il y avait là de la friponnerie. — (rSire, répondit Colbert, je me flatte au moins que ce mot-là ne s'étend pas jusqu'à moi. — Non , dit Louis XIV, mais il falloit y avoir plus d'attention, tî Et il ajouta: crSi vous voulez savoir ce que c'est que Técononiie , allez en Flandre ; vous verrez combien les fortifications des villes
' Voir notre ouvrage Le Cottrenicwc/i/ * iiïo^erfc Co/fter/,parNecker, page 56.
de Louis XIV de 168S à i()8(), j». 108. — Necker ne cite pas son auloritë.
Clin INTRODUCTION.
conquises ont peu coûté '.tî Est-il nécessaire de dire que les forliiications de la Flandre étaient dans les attributions de Louvois ?
Peu de temps après, Colbert mourait à Tâge de soixante-quatre ans; et nous savons par madame de Maintenon qu'il refusa, à son lit de mort, de lire une lettre du Roi, ce que, ditrelle, le Roi lui pardonna de Irès-bon cceur^.
Ainsi Louvois n'avait pas seulement, pendant les vingtrdeux années du ministère de Colbert, entravé toutes ses combinaisons et compromis tous ses plans ; il fut peut-être encore une des causes de sa mort. Huit ans après, victime à son tour, des lassitudes royales, il expiait durement son incorrigible hauteur. Une disgrâce éclatante l'attendait-elle s'il eût vécu, comme l'affirme Saint-Simon? Sa mort, véritable coup de foudre resté inexpliqué, la lui épargna. Quoi qu'il en soit, les peuples avaient perdu Colbert, et ni Le Peietier, son successeur immédiat, ni Pontchartrain , qui suivit^ ne l'avaient remplacé.
' Diî Montliioii , Particularités, etc. ar- madame de Saint-Géran , du lo septemfirlcî Colhert. bre i683.
* Leltrn de inadanie de Maintenon à
INDUSTRIE
Système industriel de Golberi; ses principes , son but, ses moyens. — Klat de l'industrie avant lo
«jfiièmèw -^ Gaem de tni^f^ atec la lIoRande. Résultats. — La France contraint le Pape A
, QN^iQflfler «an. i^iwe .protadeiu;^ -^Golbert encourage les noanufactures , attire les fabricants
étrangers et retient les ouvriers français. — Protection, privilèges et subventions à Tinlérieur;
prohibitions â la frontière. — Kfforts pour substituer le travail à l'aumône. — Extension abu-
- 'ftive àm corporations et des ràglemonta. L» résistances n'arrêtent pas Oolbert; il persiste dans .40|i iQf^stèipe, qu'après lui on exagère encore. — Réclamations du commerce, lléformc de Turgot. — Caractère général de Tœuvre de Colbert. — Son esprit de loléranco.
' L^ système industriel de Colbert est célèbre; hier encore il faisait écble. Exalté et dttacpé par les contemporains, déprécié à Fexcès ati xvni*^ siècle par les économistes, surfait et exploité an XIX* par ceux qui avaient intérêt à le maintenir, il rendit'd'abord d'incontestables services; mais, exagéré déjà par son auteur et outré par ses successeurs, il eut par cela même, et aussi par la faute des circonstances , des inconvénients qu'il ne serait ni juste ni utile de passer sous silence. Ces inconvénients toutefois furent compensés par des avantages durables qu'on ne saurait méconnaître. Un mémoire de l'année i65i, attribué à Colbert, contenait une déclaration de principes des plus libérales, qui a été depuis invoquée contre lui. «rLa Providence, y est-il dit, a posé la France en telle situation que sa propre fertilité lui seroil inutile et souvent à charge et incommode sans le bénéfice du commerce, qui porte d'une province à l'autre et chez les estrangers ce dont les uns et les autres peuvent avoir besoin, pour en attirer à soy toute l'utilité ^-n Cependant Colbert se dirigea, du moins pendant la seconde partie de son ministère et en ce qui concernait les étrangers, d'après des principes tout différents. Partisan de la liberté des échanges dans une certaine mesure jusque vers \(\()îy (lo larif dp i()()6 le prouve
* Voir, pa|[o /io5. la note (|iii «cc(Mii|»a[fnu ce niéiu(»iiv.
cxxiv INTRODUCTION.
assez), son étude constante fut, à partir de 166^7, de ne demander au dehoi*s, surtout quand il s'agissait des approvisionnements de la marine, que les objets dont la production était impossible en France, dussent les produits' français être plus cher» et de qualité inférieure ^ Son principal but (pouvait-on l'en Mâmer?) était de ne pas mettre le gouvernement dans la dépendance de l'étranger pour un objet aussi important. Il' voulait en mente temps donner du travail aux oisifs^, dont le nombre était considérable dans les campagnes comme dans les villes, et conserver dans le royaume l'argent qu'absorbaient les draps et les toîlèé de la Hollande et de l'Angleterre, les fers et les bois de la Suède;» les glaces et les dentelles de Venise, les soies de Bologne^ les tapi^eries des Flandres.
D'un autre côté, ni la théorie ni l'expérience n'avaient aloris démontré que tout pays a grand intérêt à être entouré de peuples riches et industrieux, qui, s'ils produisent beaucoup, achètent et consomment en proportion; que la richesse des uns, loin de faire la misère des autres, leur est profitable; et enfin qu'il est infiniment moins avantageux d'échanger des produits contre de l'or ou des espèces, que de recevoir en payement d'autres marchandises, ou mieux encore des matières premières destinées à être transformées par le travail.
Colbert, pas plus qu'aucun de ses contemporains, n^avait entrevu ces vérités. Or il lui était impossible de fermer à l'étranger les portes do la France sans causer un immense préjudice h l'agriculture, qui, par la production des vins et autres denrées, était, comme elle le sera toujours, la première industrie du royaume; il arriva donc que celle-ci, malgré les soins dont il l'efiioura , eut cruellement à souffrir, même pendant la première parlicî (hi règne de Louis XIV. Les longues guerres qui signalèrent vviUt épo(|U(î, et les entraves fréquemment apportées à l'exportalion (les biés, contribuèrent sans doute à ce fâcheux résultat; mais
' LiîttnîH (lu 'J19 mars cl du 90 mai de la Marine). — Nous les publierons dans 1(170 h rnilcndaiil ot au commissaire le volume suivant, avec d'aulres pièces con- ;;/'iii'ral di* la mai'inc^ a Toulon (Aix^liives tenant les mêmes recommandations.
INDUSTRIE. cxxv
le» mesures exclusives pour encourager et fortifier l'industrie française y eurent incontestablement une bonne part ^
Une adresse présentée au Roi en i65/i, par les six corps des marchands de la ville de Paris^ montre que les manufactures françaises étaient déjà parvenues à un certain état de splendeur. La Franea. fournissait à Tétranger une quantité considérable de marchandises fabriquées : toiles, serges et étamines de Reims et de Ghâ- J^DByiutaînes de Troyes et de Lyon, bas de soie et de laine de la Beauce t ile TIlendle-France et de la Picardie , soieries de Lyon et de 'Tours ) castors de Paris et de Rouen, et une foule d articles de melr^ftciev pelleteriei quincaillerie, etc. En i656, sous le ministère de Fouqiiet, un sieur Hindret établit la première manufacture de iias.au fiftétier qui eût été fondée en France, et elle réussit trèsr-bien. Enfin, on évaluait à 80 millions de livres les objets de fabrique françœse exportés tous les ans pour TAngleteri^e et la Hollande seulement^. Mais en i663, après avoir constaté que, jusqu'en 1620, ces deux pays ne fabriquaient point de draps, que toutes les laines d'Espagne et d'An^eterre étaient manufacturées en France^ et que
* D parnt en 1694, h la Haye, sous nous. Ce royaume a tout génf^rafement en
4e titre de Tettament poétique [de Messire soi-même, ti Ton en excepte lrè&-peu do
Jeanr-BapUste Colbert, un volume dû, pa- chose; mais il n'en est pas de même des
ratt-il , à la plume beaucoup trop féconde États qui lui conOnent : ils n'ont ni vin .
de Sandraz de Courtils. I^e chapitre xv de ni bK, ni sel, ni chanvre, ni eau-de-vie,
ee Yolmne traite ieê Marchands et du Gom- et il faut de tonte nécessité qu'ils aient re-
r/ nous lui empruntons le passage coure à nous pour en avoir. Ce seroit donc
suivant, qui semble résumer le pour et le proGter fort mal du bien que Dieu nous »
contre de Topinion des contemporains sur fait, si nous le donnions pour des choses
le système industriel de Colbert : dont nous pouvons nous passer facilement.
«Je sais bien que , pour combattre mon «t S'il faut que les étrangers aient denotrn
opiDJop, . l-oa objecte que, si nous nous argent , ce ne doit être que pour oe qui ne
mettons sur le pied de nous passer des vient pas dans le royaume, comme sont
étrangers, ils feront de même a notre les épiceries, qu il faut aller chercher bien
^rd; qii'ainsi if est plus expédient de loin, ou les prendre des Hollandois.
les choses sur le pied qu'elles frPonr tout le reste, il faut se passer
ëtoient, et qu'elles ont toujours été. Mais, d'eux, et que le luxe ne nous tente pjis
Jiour parler de la sorte, il faut être peu assez pour faire une faute aussi préjudi-
tnstruft ({ne nous n^avons besoin de per- ciable h l'État.'» sonne et que nos voisins ont besoin de * Mémoire» de Jean de Witt,\ï,\Sù,
,:vxvi INTRODUCTION.
ce travail enrichissait les peuples et payait les produits tHrangers; Golberl ajoutait : «rCet estât si florissant est à présent bien changé. La ville de Marseille ne fait pas la dixième partie de son commerce en Levant; la ruine des manufactures est cause qu'il ne se fait plus qu'en argent... A présent les peuples ne gagnent rien ; il sort. beaucoup d'argent du royaume, et il n'y en entre point. 'n Un autre mémoire portait : «r Toutes les manufactures^ qui estoientantre^ fois si grandes au dedans du royaume, estoient entièrem^t abioiiesv les HoUandois et les Anglois les ayant presque tontes attifées par 4é 'mauvais moyens au dedans de leur Estât, à la réserve des seules manufactures de soyes, qui subsistoient encore à Lyon et à Tours, quoyque notablement diminuées, -n Le préambule d'un édit du moié d'août i66i4, pour l'établissement d'une manufacture de tapisseries à Beauvais, expose les idées qui dirigèrent Colbert pendant toute la durée de son administration, cr L'un des plus considérables ouvrage^ de la paix, disait-il, est le restablissement de toute sorte de commerce en ce royaume, et de le mettre en estât de se passer de re^ courir aux estrangers pour les choses nécessaires à l'usage et à la commodité de nos sujets. t) Partant de ce principe, il s'attacha à soutenir, soit par des privilèges, soit par des encouragements, les industries chancelantes. En même temps, il tâcha d'attirer celles (jue la France ne possédait pas encore. La manufacture royale des fiobelins avait été organisée en 1669^ et confiée à la direction do Le Brun; celle de Beauvais avait suivi de près. En quelques Abnées, des fabriques de savon, de soude, de goudron, de ferbhinc, de glaces, de points de Venise; des filatures, des blanchisi^ wîries, des fonderies d'ancres et de canons, etc. se succédèrentiLi* rionihn; des fètos et des chômages ayant, avec raison, paru excessif il (lolbort, il obtint de l'autorité ecclésiastique qu'elle en supprimât dix-MC|)l , iiu|;inenlîuit ainsi la production et gratifiant d'autant de |ourn/M»M (U\ salaire ceux pour qui le travail était une nécessité. \.r rnnniiirrnrnl général du tarif en i6(>/i eut deux bul.s dis-
l.<«lil M i>r|;iiiiih,'ilinn ne p<inil (vpomliuil (|uVii iiovoinhiT ifiUy.
INDUSTRIE. cxwii
tincls : faciliter le commerce intérieur, protéger les manufactures françaises contre la concurrence étrangère. On verra plus loin quel fut à l'intérieur le merveilleux effet de ce tarif. Au point de vue international « les augmentations qu il imposait furent acceptées sans trop de récriminations par les puissances dont il avait pour objet d^écarter certaines marchandises ; il ne présenta donc point d'inconvénients sérieu^i. Pour plusieurs articles, le tarif antérieur, qui remontait à l'année 16/1&, était pourtant beaucoup moins élevé. Aksi les bas d'éiamei, qui ne payaient que 10 sous la douzaine en t63s9 furent portés de 5o sous à 3 livres 10 sous.
Les draps fins î qui ne payaient rien avant i63â, furent portés de 3o livres (chiffre «4tt tarif de 16/1/1) à ào livres, la pièce de vingfc-aîx; aunes. . .
Le droit d'entrée des serges était fixé à 5 livres par pièce ; il fut doublé.
Le tarif de 166/i contenait en outre une innovation conseillée par la crainte des disettes, et qui devint funeste à l'agriculture. 11 assujettissait les blés à un droit de sortie de 20 livres par muid.
Cependant ce tarif fut^ dans son ensemble, considéré comme très^vantageux à cause des entraves dont il débarrassait le commerce intérieur , et les échanges avec l'Angleterre et la Hollande n'en souffrirent pas. La déclaration de 1667 inaugura un régime tout différent. Le tarif de i664 était précédé d'un long exposé des motifs de la réforme intérieure; en 1667, Colbert, en le bouleversant complètement, se borne à dire que crrestablissement de diverses manufactures dans le royaume en ayant notablement changé le prix, il avoit fait procéder à une nouvelle taxe sur l'entrée et la sortie d'aucunes marchandises.^ Si le préambule ne disait rien^ les chiffres du nouveau tarif étaient très-éloquents.
Tarif (le a66A. Tarif «le 1667.
Bas d'eslamc , la douzamc 3' i o* 8^
Deray-(lraps crAnglcterro, la pièce h io lo
Molleton d' Aii||letoiTe , la pièce 6 i -^
Bonnets de laine, le cent pesant H -jio
Tarif de «6«7
lOO*
cxxviii INTRODUCTION.
Tarif lie a664.
Tapisseries d'Oudenarde , le cent pesant 60'
Tapisseries d^Anvers et de Bruxelles, le cent pesant. . . lâo
Draps de Hollande et d'Angleterre, les 35 aunes ko
Draps d'Espagne, les 3o aunes 5o
Dentelles de fil, passement de Flandres et d'Angleterre,
la livre pesant ai) 60
La nouvelle tarification était si exorbitante qu'à moins de prononcer l'exclusion directe on ne pouvait guère aller plus loin. L'Angleterre en témoigna son ressentiment par l'élévation des droits d'entrée sur nos vins, mais sans pousser les choses à la dernière extrémité. Charles II était trop besoigneux et trop avide de la pension qu'il recevait de Louis XIV pour s'exposer à la perdre à propos d'une mesure qui ne faisait de tort qu'à ses sujets. Quant à la H0I-. lande, elle prit l'aiTaire au sérieux, et les suites furent des plus graves. Déjà elle faisait, bien injustement, un grief à la France de vouloir devenir une puissance maritime de premier ordre, et d'avoir, pour se créer une flotte marchande proportionnée au développement de son littoral, frappé d'un droit de 5o sous par tonneau les marchandises importées sous pavillon étranger. Etabli d'abord par Henri IV, renouvelé par Fouquet, résolument maintenu par Colbert, malgré les réclamations persévérantes des ambassadeurs hollandais, ce droit avait causé une irritation profonde dans les Provinces-Unies, qui n'en avoient jamais pris leur parti. A force d'instances, elles obtinrent, en 1662, du gouvernement français, intéressé en ce moment à les ménager, de ne payer le droit de 5o sous qu'une fois par chaque voyage, en sortant des ports du royaume. C'était une réduction de moitié ; aussi ne les satis6t-elle qu'à demi, et leur plénipotentiaire. Van Beuningen, après la signature du traité qui la ratifiait, écrivit au Grand Pensionnaire de Witt: (t11 faudra bien du temps et de la prudence pour désabuser et convaincre M. Colbert, qui est un vrai financier, et tout rempli du projet d'accroître la navigation des sujets de ce royaume, s'il i»st possible, outre qu'il est le seul à qui on s'en rapporte sur cet
INDUSTRIE. cxxix
aiiîeie.^ L'année d'après, l'ambassadeur liollandais Boreel, qui s'apercevait bien que la France n'était pas guidée dans cette aiïaire par un intérêt fiscal, puisque le droit de fret, si préjudiciable à la Hollande, ne rapportait guère que 600,000 livrer, ajoutait tristement : r Ce malheureux droit de tonneau est de l'invention d'un homme (Fouquet) dont on condamne presque toutes les actions; mais il paroit que celle-ci est profitable , c'est pourquoi on la maintient, yi
' L'émotion que les surtaxes de 1 667 , venant après celles de 1 664 , eadsèrcnt en Hollande, fut des plus vives, et rien, malheureusement pour les deux pays,'ne vint la calmer. La correspondance de Golfaert déroule toutes les phases de cette affaire , qui devait conduire fatalement à la guerre de 1672. Les causes premières furent la Berté de là jeune république, sa prospérité, celle de sa compagnie de8> Imlee V enfin son intervention hostile lors du traité d'Aix-la-Chapelle; mais ce fut le tarif de 1 667 qui, réveillant les prétendus griefs relatif au droit de 5o sous et provoquant des mesures de représailles déplorables, détermina le conflit. Un écrivain de l'Encyclopédie méthodique a donc eu raison de dire : cr Le germe de la guerre de 1 67 a fut dans le tarif de 1 667. Sans ce tarif, qui aigrit les esprits et les porta à toute sorte de mauvais traitemens contre la France, €[uel intérêt les Hollandois pouvoient-ils avoir à indisposer un roi tel que Louis XIV ? Mais le nouveau tarif attaquoit essentiellement leur eommerce. . ^ Ils ne crurent devoir plus rien ménager. . . ^ . 'Les événements dont il était gros ne tardèrent pas à se dessiner. A peine fut-il publié, que l'ambassadeur Van Beuningen f'^vtt à Jean de Witt qu'on s'était bien hâté, dans la conjoncture présente et avant la conclusion de la paix , de défendre les draps etplusîeurs autres marchandises de la Hollande; que celui par les mains de qui ces choses se faisaient agissoit avec plus de fermeté que de circonspection ; mais que, puisque les Français repoussaient toutes les manufactures des Provinces-Unies, il faudrait bien trouver un .moyen, les plaintes étant inutiles, de les empêcher de remplir ce pays des leurs ^ et de lui tirer par là le plus clair de son argent. A quoi
cxxx INTRODUCTION.
Jean de VVitt répondait le 5 mai, par le retour du courrier : ff H ne reste plus que la voie de rétorsion h opposer aux nouveaux droits mis sur nos manufactures, ou plutôt à la défense indirecte qu'on en a faite. •)^
De son côté, Colbert suivait de près les mouvements des Hollandais. L'ambassadeur à la Haye était alors M. de Pomponne ,• qui devint par la suite ministre des affaires étrangères. La correspondance active que Colbert entretint personnellement avec lui de 1669 à 1679 prouve l'importance qu'il attachait à la question du commerce des deux pays. M. de Pomponne l'ayant informé, dès le mois de mars 1669, que les Hollandais parlaient d'augmenter les droits sur nos vins, il liii répondit (lettre du 21 mars), après avoir rappelé l'étendue de leur commerce dans les mers du Nord, où ik échangeaient nos vins contre du bois, du chanvre, du fer et autres marchandises encombrantes, que, s'ils surimposaient nos vins, les Anglais et les Français, qui n'auraient pas à subir cette augmentation, s'empareraient de leur commerce. ff S'ils ne mettent des impositions que sur les vins qui se consomment en Hollande, ajoutait-il, ils ne peuvent retrancher i5o ou txoo barriques de leur consommation qu'ils ne retranchent en mesme temps un vaisseau de leur nombre, et la vie et la subsistance à vingt hommes qui se trouvent sur ce vaisseau ... Le roy d'Angleterre a fait la mesme chose dans son dernier parlement; mais, au lieu de nous faire du mal, il se trouve que l'on n a jamais tant enlevé de vins de France que cette année-cy. . . r. Ce phénomène aurait eu besoin d'être expliqué; Colbert se bornait à l'affirmer ^ Il exprimait ensuite le désir tout naturel de voir chaque nation, et la France en particulier, avoir un nombre de bâtiments corres^ pondant à sa population et à son littoral, a Or, sur vingt mille bastimens faisant le commerce du monde, les Hollandois, disait-il, en
' Il ne Taflirmait plus trois ans après, impositions mises en Angleterre sur le vin ,
lorsqu'il faisait repondre aux commis- il est extrêmement diminué de prix à Bor-
saires anglais chargés de négocier un deaux.n (Voir Appendice, pièce n" viii,
traité de commerce : ^Depuis les fortes p. 828.)
INDUSTRIE. . cxxxi
avoieiit quinze à seize mille, et les Français cinq à six cents tont au plus.Tî — Etait-ce juste? — cr J'espère, disait-il encore, que Temportemeiit de Van Beuningen, qui a vu icy la conduite et les moyens dont Sa Majesté s'est servie pour augmenter les manufactures et le commerce par mer de son royaume, aydera beaucoup au dessein qu elle a formé à ce sujet. r>
On Vient de voir les espérances et les projets de Colbert. Dans d'autres lettres de la même époque, il cherchait à donner le change aux Hollandais.
ipM. de Witt a grandVaison, écrivait-il le i3 septembre 1669,(1 l'ambassadeur, de ne se point étonner de la diminution du commerce; elle est la mesme partout, et nous en ressentons icy les effets avec beaucoup plus de dommages, d'autant que, les blés n'ayant aucun débit, ceux qui ont du bien ne peuvent rien retirer de leurs revenus, ce qui, par un enchaisnement certain, empesche la consommation et par conséquent diminue très-sensiblement tout le commerce. Il y a lieu d'espérer qu'il se restablira , et alors il n'y a point de puissance ni d'industrie au monde qui puisse empescher que la Hollande ne l'ayt presque tout entier. Tout ce qui se peut faire dans le royaume est de restablir un peu nos manufactures, et, quoyqu'elles soulagent les sujets du roy, elles ne peuvent jamais faire aucun tort aux grands establissemens de la Hollande. ^
Cette lettre était évidemment destinée à être montrée au Grand Pensionnaire ou à servir de thème à l'ambassadeur; mais les Hollandais étaient gens trop positifs pour se laisser endormir par de belles paroles, et de jour en jour leurs menaces d'augmenter les droits sur nos vins, si la France ne changeait pas de système à leur égard, devenaient plus vives. Colbert affectait de les entendre sans inquiétude, croyant, disait-il, les Hollandais trop prudents pour les réaliser. En môme temps, il revenait sans cesse sur la chaleur, les imaginations et l'emportement du sieur Van Beuningen, qui causerait à son pays le plus grand préjudice qu'il eût jamais reçu, tt J'attends avec impatience, écrivait-il encore le 28 novembre 1669. le résultat de cette grande délibération sur l'exclusion de
cxxxii INTRODUCTION.
nos marcliandises et inanufaclures, qui dure il y a si longtemps. Je ncsçais si Fimprudencc et Temportement de Van Beuningen naura pas engagé son pays dans un pas duquel il ^ura peine à se retirer; il y a lieu de croire que nous en verrons bientost la fin.-n Et le •27 décembre suivant : «Les Estats s'apercevront à la fin qu'ils se font plus de tort qu'à nous ; et, pour dire le vray, je souhaite qu'ils fassent quelque chose de ce dont ils nous menacent depuis si longtemps. . . v Insistant à ce sujet, Colbert répétait (26 novembre 1669 et 3o janvier 1671) qu'ils ne pouvaient nous faire un petit nxal qu'ils ne s'en fissent un grand, et qu'ils avaient agi comme celui qui joue avec 100,000 écus de fonds contre un autre qui n'a rien du tout.
Les lettres abondent sur cette malheureuse affaire, qui fut le point de départ des grandes guerres dil règne. Si le Hollandais Van Beuningen y mettait de la passion, Colbert ne savait pas toujours s'en exempter, et parfois ses arguments ont de quoi surprendre. (fNous trouvons partout, écriUl à M. dePonq)onne (28 mars 1670), que le vin ne se consomme avec autant d'abondance en aucun lieu qu'en ceux où il est le plus cher, estant d'ailleurs bien difficile, voire mesme impossible, que les Anglois se passent de boire de nos vins. ^ Or on sait trop bien aujourd'hui que ce qui semblait impossible à Colbert est, depuis le traité de îMcthuen, une réalité, et l'on a peine à admettre qu'à aucune époque la surtaxe d'une denrée ait pu en augmenter le débit. Cependant la lutte s'animait de jour en jour, et c'était, comme d'ordinaire, à qui ferait plus de mal à l'autre. Une chose particulièrement pénible à Colbert était la prospérité inouïe et soutenue de la compagnie des Indes orientales de Hollande, comparée à l'insuccès de la compagnie créée en France à grand renfort de subventions et pour la([uelle tant de sacrifices avaient été prodigués. Au mois de juillet 1670, M. de Pomponne l'ayant informé que la compagnie hollandaise allait distribuer /»o p. 0/0 à ses actionnaires, il cherchait à se consoler en se flattant qu'elle ne pourrait peut-être pas vendre toutes ses marchandises, ce qui l'empêcherait de faire crnne si forte distribution, t^ Par suite
INDUSTRIE. cxxxni
de tous ces froisseinenls d'inlérôts et d'amour-propre, la rivalité des deux nations était devenue telle que déjà, vers la fin de i G70, des bruits alarmants commençaient à circuler : cr Je ne srais, écrivait Golbert à i'ambassadeur (si octobre), sur quoy peut estre fondé le bruit de la rupture, sinon que les Estais de Hollande sentent leur conscience leur reprocher beaucoup d'ingratitude envers le Roy.?? Le mois suivant, des marchands de Paris ayant reçu avis que les Hollandais avaient le projet de défendre l'entrée des eaux-de-vie de France, Golbert prévenait Pomponne qu'ils n'en avaient pas le droit d'après les traités, et que, si le fait était vrai, il saurait bien leur rendre la pareille. Le projet n'était pourtant que trop réel, et les Hollandais avaient aussi l'intention de prohiber diverses étoffes françaises, «r Je vous puis bien assurer, écrivit Golbert à l'ambassadeur le 2 janvier 1671, que c'est un coup bien hardy pour eux. Nous verrons, par la suite du temps, qui aura eu raison sur ce sujet. 7) Il eût été juste, dans tons les cas, d'attendre que le.s actes annoncés eussent été promulgués; mais l'irritation était telle que les représailles devancèrent l'attaque. Le 7 du môme mois parut un arrêt faisant défense de charger des eaux-de-vie sur les bâtiments hollandais, et frappant d'une surtaxe l'importation des harengs.
Le gant était jeté. Les Hollandais publièrent immédiatemcut les arrêts projetés, dont ils avaient beaucoup trop fait de bruit, au point d'en laisser courir des copies imprimées. A cette occasion, M. de Witt se plaignit à l'ambassadeur de la violation des traités. H soutenait que la Hollande n'avait rien à se reprocher, les eaux-de-vie n'étant pas nommées dans le dernier placard; mais, aux yeux de Golbert, c'était là nue pure cavillation, tout le monde sachant bien que la France seule produisait des eaux-de-vie, et que le principal but du placard était de les atteindre sans les dénommer. Relativement aux harengs et épiceries provenant de Hollande, Golbert reconnaissait que le Roi avait fait quelque chose de contraire aux traités; cr mais, ajoutait-il, il y a deux ans entiers que lesdits Estais font courre dans toute l'Europe la résolution, qu'ils renouvellent dans toutes leurs assemblées, de l'exclusion précise de toutes
cxxMv INTRODUCTION.
ijos denrées et manufactures, sans qu'il paroisse aucune considération pour les traités qu'ils ont avec Sa Majesté, ni aucun respect pour sa personne. Sa Majesté, lassée de tant de menaces, a esté bien ayse de leur faire connoistre qu'elle ne lés craignoit pas. . . En un mot tous leurs efforts pour nuire à nostre commerce retourneront contre eu^; et assurément il augmentera dans le royaume par les mesmes moyens qu'ils employent pour le détruire. Ce sont des paradoxes; mais vous en verrez la preuve avec le temps. -n — crSi Sa Majesté, disait-il plus tard (6 mars), a fait et fait quelque chose à l'avenir qui soit de mesme contraire aux traités, ils ' ne peuvent pas s'en plaindre, puisqu'ils ont donné l'exemple. tî
Ainsi, des deux côtés, comme cela arrive toujours en pareil cas, on s'accusait d'avoir porté les premiers coups. Colbert d'ailleurs ne cachait pas son intention, si la Hollande continuait ses menaces, de la traiter sans pitié et de la pousser à bout. Une particularité curieuse dont il triomphait, c'était de voir ce qu'il appelait un paradoxe se réaliser comme il l'avait annoncé, cr Je vous puis dire, pour vous donner un peu de plaisir, écrivait-il le 19 mars 1671 à l'ambassadeur, que tous les efforts que les Ëstats ont faits pour se passer de nos vins et eaux-de-vie n'ont produit autre effet que de faire enchérir de 10 livres la barrique d'eau-de-vie, depuis trois semaines ou un mois, c'est-à-dire qu'avant leui^ défenses on ne la vendoit que 46 livres, et qu'à présent elle en vaut 56; et mesme qu'il s'en charge beaucoup davantage qu'auparavant, avec cette différence que tous les vaisseaux sont anglois, danois et hambourgeois. . . n Comment l'absence des Hollandais pouvait-elle faire augmenter le prix et le débit des vins sur les marchés français? H y avait là évidemment, si le fait était exact, une complication commerciale dont Colbert ne se rendait pas compte, et analogue à ce qui se passe depuis quelques années en France, où, malgré la suppression d'un droit considérable sur les bestiaux, le prix de la viande s'est élevé. Si les vins français se vendaient plus cher et si l'importation s'en était accrue, c'est que la consommation avait augmenté, soit en Angleterre, soit en Allemagne; et l'on peut af-
liSDUSTKIE. cxxxx
tirmer que raugmentâtion eût été plus forte encore sans la {{uerre de tarifs que se faisaient la Hollande et Golbert *. En définitive, les Hollandais avaient augmenté sensiblement les droits sur les eauxde-vie et sur le.s merceries de France; plus tard, ils avaient prohibé nos eaux-de-vie, et quelques jours avant la guerre ils avaient étendu la prohibition à nos vins. A cet égard, la France soutint toujours que l'exclusion des vins et eaux-de-vie était une contravention formelle aux traités^; mais elle avait elle-mônic surtaxé les harengs de Hollande et prohibé l'exportation de Teau-de-vie sur les bâtiments de ce pays.
On sait à quoi cette guerre de tarifs aboutit. Quand tous les préparatifs maritimes et militaires eurent été terminés par Golbert et par Louvois, qui, cette fois au moins, la seule peut-être, travaillèrent avec une ardeur égale pour atteindre un but commun, la Hollande surprise, atterrée, fut subitement envahie et presque conquise en quelques semaines. Mais ce qui semblait devoir lui être fatal , l'arrogance et les prétentions humiliantes de Louvois, fut précisément ce qui la sauva. Au moment où Louis XIV se croyait maître de dicter des lois, Golbert lui remit ( 8 juillet 1672) un mémoire sur les avantages que Vqh pourroil tirer des Estais de Hollande pour V augmentation du commerce du royaume. Le premier conseil qu'il donnait au Roi, c'était d'obliger les Hollandais à révoquer la défense des vins, eauxde-vie et manufactures de France, et de s'attribuer la faculté de mettre toutes les impositions qu'il lui plairait sui* leurs navires de commerce et sur leurs marchandises. Les autres propositions, au nombre de six, tendaient à les dépouiller à peu près complètement des bénéfices que leur procurait le commerce du Nord, du Levant, de TEspagne, de l'Afrique, et notamment celui des Indes orientales
* Celte pr(^lention de Golbert (^tait telle- diiit autre chose sinon qu'ils ont causé
ment un paradoxe, et des plus flagrants, pendant ce temps quelque petite diminutioti
qui! écrivait lui-môme, le 13 octobre au prix, et que, dans la suite, ils ont
167/1, ^ rintendant de Bordeaux : rrLa connu clairement qu'ils ne s'en pou-
tentative que les Hollandois ont faite pen- voient passer, n
«lent dix-huit mois pour connoistre s'ils se * Mémoire de ('olberl au Roi. du
|M>iirroient psser de nos denrées n'a pro- -u) avril 1678. Industrie, pièce n* ^70.
coxvi INTRODUCTION.
et occidentales. Les chances de la guerre détruisirent bientôt ces illusions. Neuf mois après, Colbert aurait été bien heureux d'obtenir, indépendamment des réparations accordées pour dommages causés à notre marine en France et dans les Indes, que nos vins et eaux-de-vie entrassent en Hollande comme avant la lutte. Vain espoir ! Au grand préjudice de Tagriculture et du commerce, qu'elles ruinaient, les hostilités continuèrent encore pendant quatre mortelles années; et quand, en 1678, le traité de Nimègue y mit fin, non-seulement la France fut contrainte de retirer le tarif de 1667, cause principale de la guerre, mais l'article 7 du traité conclu avec les Provinces-Unies stipula qu'à l'avenir cria liberté réciproque du commerce dans les deux pays ne pourroit estre défendue, limitée ou restreinte par aucun privilège, octroy, ou aucune concession particulière, et sans quil fust permis à l'un ou à l'autre de concéder ou défaire à leurs sujets des immunités, bénéfices, dons gratuits ou autres avantages,?) ce qui ôtait au gouvernement français la facilité d'établir des compagnies privilégiées et (faccorder des encouragements efficaces à certaines manufactures. Tous les essais de compagnies privilégiées qui avaient été faits depuis iG()4 ayant tristement échoué, cette stipulation ne coûta poul-èlre pas beaucoup à Colbert. 11 n'en fut pas de même de Tabandon du tarif de 1667; on lit dans un mémoire de 1680 pour rendir compte au lioy de lestât de nesfriances :
«rSi le tarif de 1G67 estoit restably, il produiroit un très-grand bien aux sujets du Uoy.^
Puis un peu plus loin : (rRestablir, s'il estoit possible, le tarif tle i(>()7,^
()y\\ sait au surplus si la suppression de ce tarif tant regretté ne fui pas une circonstance heureuse, au moins pour le midi du ro)<uMue? Il est hoi^s de doute, en effet, que les Hollandais durent ) enlexor plus do vins et dVaux-de-vie, et que les prix éprouvèronl en consetjuenoe une augmentation que la durée de la guerre, ra}i}5ra\alion des impôts el la dépopulation avaient rendue bien nécessaire.
INDUSTRIE. (Axxvii
Par une singulière coïncidence, au moment où. la France cherchait à s'approprier plusieurs industries nouvelles en prohibant ies marchandises étrangères, deux papes faisaient l'un après i'autre la même tentative dans leurs États. C'est dans cette vue que le pape Alexandre Vil avait interdit l'entrée des marchandises françaises etque€lément IX, son successeur, voulait persister dans cette voie. Ce n'était pas le compte de Colbert, qui écrivit lettres sur lettres à l'abbé de Bourlemont, auditeur de rote à Rome, pour le presser d'obtenir la révocation de l'édit, ou bando, comme on l'appelait, rendu par Alexandre Vil. Poussé sur ce point, le gouvernement pontifical aurait, bon gré mal gré, consenti à Pinexécution du hando. Colbert repoussant cet expédient, qui n'aurait garanti aucune sécurité au commerce, soutint qu'il y avait d'autres moyens de donner satisfaction à la France sans manquer à la mémoire d'Alexandre. De son côté, le Nonce agissait à Paris, donnant d'excellentes raisons, qui durent embarrasser Colbert, mais ne le touchèrent point, car il écrivait le 97 octobre 1669 à l'abbé de Bourlemont :
(tM. le Nonce a présenté un grand mémoire dans lequel il a exposé que la révocation dudit hando seroit la ruine entière des manufactures que l'on a commencé d'introduire à Rome , que c'estoit le seul soulagement que Sa Sainteté pouvoit donner à ses sujets, offrant d'excepter les manufactures de Carcassonne, Sedan et Amiens. ..d Colbert ajoutait que le Roi, plus ferme que jamais, était bien résolu, si le pape s'obstinait, à fermer l'entrée de la France à toutes les marchandises de l'Etat d'Avignon. La menace s'exécuta, et une lettre de l'abbé de Bourlemont, du ^i janvier, annonça que le Sacré Collège venait de recevoir avis d'une révolte «rqui avoit pensé arriver à Avignon par suite des défenses que Sa Majesté avoit fait faire des manufactures de serges, n Si Clément IX avait eu à sa disposition des flottes et une armée, l'exemple des Hollandais aurait pu l'entraîner. Faiblement soutenu par l'Angleterre, qui se contenta de faire quelques observations en sa faveur, et réduit à ses |)ropres forces, il sacrifia l'industrie des Etats
cixxviii LMUODUCTIOiN.
romains; il céda, et c'est peut-être à cette circonstance qu'il faut attribuer leur infériorité actuelle. Quoi qu'il en soit, la lettre écrite à ce sujet par Colbert à l'abbé de Bourlemont, le 9.6 septembre 1670, aurait pu être plus généreuse :
cr La justice voudroit que le Roy retardast aussy longtemps à révoquer les défenses de l'entrée des marchandises d'Avignon dans son royaume que les papes ont esté à donner la révocation du baîido d'Alexandre Vil. Mais comme Sa Majesté sera toujours bien ayse de faire toutes choses en la considération particulière du pape, et inesmç de passer par-dessus celle du bien de son royaume, elle ne laissera pas de lever les défenses qui ont esté faites, et de donner, par ce moyen, la mesme liberté aux marchands d'Avignon qu'ils avoient précédemment. . .n
Au nombre des mesures à l'aide desquelles Colbert poursuivait le développement de l'industrie française, il faut ranger celles qui avaient pour but d'appeler dans le royaume les ouvriers les plus habiles que les ambassadeurs et consuls pouvaient recruter à l'étranger. C'est ainsi que la France lui dut l'industrie du goudron, du fer-blanc, des dentelles, points et glaces de Venise, des belles tapisseries de Flandre. En 1670, les manufactures de drap de Leyde étaient près de crouler: rrSi vous pouviez faire entendre secrètement à quelques-uns des chefs, écrivit-il à l'ambassadeur le !M mars, que, s'ils vouloient s'habituer en France, on leur y feroit trouver toutes sortes de commodités, cela pourroit estre fort nvanta{|[eu\ au royaume; mais on ne pourroit pas se servir pour cet elfet de Lille et des autres villes conquises, d'autant que ceux (le Li^yde estant tous calvinistes, et cette religion n'estant pas permise dans lesdites villes, il seroit bien difficile de les y attirer. De Horte que, s'ils vouloient choisir une des villes du royaume pour y porter leurs manufactures, le Roy leur accorderoit de si grands iivanhigeH «piils auroient lieu de s'y bien establir et de se louer dcH bontés (U' Sa Majesté.^ On a déjà là une preuve de la tolérnnn' <le CollM»rl pour les sectes dissidentes, tolérance dont nous renniliTOMs el qui sVtorulil jusqu'aux Juifs. Mais, s'il favorisait les
LNDUSTIUE. oxxxix
bons ouvriers étrangers pour les attirer en France, il était sans pitié pour les ouvriers françars qui portaient leur industrie au dehors. En des cas pareils, le gouvernement vénitien ne reculait pas môme devant l'assassinat ^ Sans aller, cela va sans dire, jusqu'à de telles extrémités, Colbert admettait pourtant l'emprisonnement de ces ouvriers, et rendait les familles solidaires. Un ouvrier de Lyon, nommé Questant, avait formé le projet de porter en Italie certains procédés de fabrication des étoffes de soie. Le gouverneur de Lyon après l'avoir, de son autorité privée, fait enfermer dans un château fort, reçut une lettre oii Colbert lui disait (17 octobre 1670^ qu'il avait très-bien fait, et qu'il fallait punir sévèrement cet homme, pour l'exemple. Deux mois après (i*j décembre 1670), il mandait au prévôt des marchands : crN'y ayant rien dans nos ordonnances sur un fait de cette qualité, la peine doit estre à l'arbitrage des juges; et lorsque vous l'aurez prononcée, s'il y a appel de vostre jugement, j'auray soin de le faire confirmer. . .-^ On est surpris d'un pareil aveu, alors qu'il suffisait pour sauver les apparences d'invoquer l'édit d'août 1669, qui avait défendu trde prendre du service et de s'habituer à l'étranger, sous peine de confiscation de biens ti et sous peine de mort pour les marins. C'est en exécution de ce même édit que le ministre avait écrit à M. de Pomponne, le *i8 novembre suivant : trLe Roy veut accorder des brevets à chaque marchand qui demeurera en pays étranger, et l'ordonnance sera exécutée à la rigueur contre ceux qui n'en auront point. • . Tî En 1671, un maître drapier de Rouen avait passé en Portugal pour y établir une manufacture de drap. 11 s'agissait de le faire revenir, et Colbert n'y épargna ni promesses d'argent, ni intimidation sur lui et sa famille, cr Si vous pouvez faire connoistre au sieur Lambert, écrivait-il à l'ambassadeur français à Lisbonne, qu'il fait en ce rencontre une chose qui ne peut pas estre agréable au Roy, et qui pourroit nuire à sa famille, peut-estre que vous pourrez l'obliger à repasser en France, -n L'insuccès de cette entreprise
' Voir page Gqi. noie.
cxL INTRODUCTION.
et de quelques aulres vint en aide à Golbert, et les ouvriers rentrèrent en France avec une indemnité de rapatriement. Une nouvelle tentative de ce genre, pratiquée en 1679, fut pareillement réprimée. L'ambassadeur espagnol avait embauché une trentaine d'ouvriers en soie et devait les embarquer avec ses gens sur un navire partant de Rouen. Golbert le sut, les fit arrêter et donna ordre à l'intendant de les retenir prisonniers jusqu'au départ des gens de l'ambassadeur, cr A l'égard de Pilodeau et des principaux ouvriers, ajoutait-il, Sa Majesté veut qu'ils soyent retenus longtemps en prison et qu'ils souffrent, pour empescher que les autres François ne prennent ie mesme chemin de transporter des manufactura hors du royaume, -n
Ges mesures violentes ne soulevaient d'ailleurs, sous le régime arbitraire auquel les excès de la Fronde avaient habitué les esprits, d'autres récriminations que celles de quelques intéressés ; et Golbert, homme d'action et de progrès matériel avant tout, était essentiellement de son temps. Trop pressé d'arriver à son but pour avoir recourra la persuasion, il était d'avis qu'il faut faire le bonheur des peuples malgré eux. Les résistances qu'il rencontrait dans les populations auxquelles ses projets devaient être le plus utiles n'étaient pas capables de le faire changer d'idée. Nulle part ce mauvais vouloir ne lui fut plus sensible qu'à Auxerre, où, malgré tous ses efforts, il ne put parvenir à implanter diverses industries, notamment celle des points de Venise. Gette industrie, qui ne manquait pas d'une certaine importance, même avant Golbert, acquit sous son ministère, grâce aux avantages de toute sorte qu'il lui assura, un développement remarquable, et, chose rare en France, procura de beaux revenus à ceux qui s'y intéressèrent de leurs deniers. Etablie en i665, avec un privilège exclusif de dix années, la manufacture des points de France donnait, trois ans après, un dividende de 3o p 0/0, qui augmenta les années suivantes. L'étabhssement créé, il fallut le soutenir contre la concurrence des produits vénitiens. On ne négligea rien, et Golbert lit écrire par Louis XIV au gouverneur de Sedan (6 novembre 1 G66) (ju'il était
INDUSTRIE. • cxu
croblijj[é de prendre les plus grandes précautions contre la malice des marchands qui avoient accoustunié de faire travailler à Venise et de débiter dans sa cour et dans son royaume les ouvrages de cette ville-là, . . v Les fabriques de points de France se multiplièrent bientôt. A côté de celle d'Alençon, la plus renommée de toutes, Chantilly, Gisors, Sedan, Gharleville eurent leur célébrité. En 1 699, le nombre des dentelières du Havre et des localités environnantes n'était pas évalué à moins de vingt-deux mille. Devenu propriétaire, aux environs d'Auxerre, de la vaste terre de Seignelay, Colbert eut à cœur de doter la province d'une manufacture de points de France. A partir de ce moment, ses instances auprès du maire et des échevins d'Auxerre pour les presser de donner tous leurs soins à cet établissement sont incessantes. Le 22 septembre 1667, il les prie de veiller à ce que les filles de la ville travaillent aux dentelles, non chez elles, mais à la manufacture même, les ouvrages y étant plus beaux et meilleurs ; il veut savoir quels pères de famille y envoient leurs enfants, pour les exempter de la taille, et si des femmes de considération assistent aux ouvrages pour donner l'exemple et contenir les ouvrières dans les bornes du respect et de la modestie. «D'autant, ajoute-t-il, que l'abondance procède toujours du travail et la misère de l'oisiveté, vostre principale application doit estre de trouver les moyens d'enfermer les pauvres et de leur donner de l'occupation pour gagner leur vie. . . Ty
Les magistrats d'Auxerre étaient-ils aussi insoucieux des intérêts de leurs concitoyens que le disait Golbert ? Les mêmes reproches adressés à d'autres municipalités permettent de croire que l'insuccès dont il se plaignait tenait à une cause générale. trCe qui seroit bien nécessaire, écrivait-il à l'intendant d'Orléans, au sujet d'une manufacture de points de France établie à Montargis qui allait assez mal, ce seroit que les maire et échevins eussent quelque petit fonds pour distribuer aux ouvrières qui sont assidues. . .^ Il aurait voulu aussi que la ville d'Auxerre accordât aux jeunes apprenties, jusqu'au moment où elles pourraient gagner de quoi
cxLii • INTRODUCTION.
vivre, une indeninilé qui aurait dédommagé leurs parents. Mais rien ne pouvait décider les magistrats à entrer dans ses vues, par exemple à frapper d'une amende les ouvrières qui refusaient d'aller travailler dans les ateliers (lettre du 96 janvier 1670). Un de ses frères ayant été nommé évêque d'Auxerre, il le conjura, au nom du spirituel et du temporel des habitants, de s'intéresser aux manufactures qu'il y avait fondées, reconnaissant que cette ville était plongée dans une si prodigieuse fainéantise qu'il paraissait trèsdifficile de l'en tirer. Une autre lettre, du i5 septembre 1678, résume ses griefs en termes amers : rrLes maire et échevins ne sçavent ce qu'ils font. . . Les villes dont les magistrats ont de l'esprit et sçavent de quelle conséquence il est d'y attirer de l'argent par toutes sortes de moyens cultivent les manufactures avec un soin incroyable. Mais comme la ville d'Auxerre veut retourner dans la fainéantise et l'anéantissement dans lesquels elle a esté, et qu'elle ne veut pas profiter des moyens que je luy ay donnés pour sortir de ce meschant estât, les autres affaires dont je suis chargé et ma santé, qui n'est pas telle que je puisse autant travailler que j'ay fait autrefois, m'obligent à l'abandonner à sa mauvaise conduite. . . -n
Les encouragements accordés à des entrepreneurs de points de France dans plusieurs autres villes furent, par bonheur, mieux justifiés. Des mesures d'un genre différent s'y ajoutèrent. Le 1 6 août 1669, Colbert recommandait à l'ambassadeur français à Venise de s'informer en secret si la République fabriquait autant de glaces et de points qu'autrefois, oh ils s'expédiaient, et si nos manufactures y avaient toujours le même débit. La réponse de l'ambassadeur n'ayant pas été conforme à ses désirs, il l'invita (i5 novembre) trà faire soigneusement observer et découvrir lea marchands françois qui continuoient leurs correspondances avec Venise, afin que l'on pust travailler de deçà à les en dégouster. n
L'ancienne réputation des miroirs de Venise est connue. Après les dentelles, l'industrie des glaces est peut-être celle dont Colbert s'attacha le plus particulièrement à enrichir la France. La perfertion inimitable où elle est parvenue prouve le succès de ses
INDIJSTRIK. cxmi
«'lïorls. Un élablissiueiit tbndé à Paris vers i665 ne se soutint «Vabortl qu'avec peine^ Mais, cinq ans après (i3 juin 1670), Golbert écrivait à Tanibassadeur de France à Venise que cet établissement était en assez bon chemin pour n'avoir plus besoin d'ouvriers italiens. Un privilège avait été accordé pour la fabrication de glaces façon de Venise, depuis 10 jusqu'à Uo pouces. De nouveaux privilèges ayant été demandés, Colbert avait d'abord répondu (6 janvier 1678) qu'ils ne seraient accordés qu'à la condition de faire des glaces plus grandes. 11 revint môme un peu plus tard sur cette promesse par le motif que la manufacture établie dans le royaume réussissait fort bien; que les ouvriers italiens pourraient la ruiner, et que d'ailleurs les grandes glaces n'étaient d'aucun débit, le Roi seul en ayant besoin. Grâce à la manufacture de Saint- Gobain, œuvre de Colbert, grâce à celle de Girey, sa rivale, la France fournit aujourd'hui par milliers aux plus modestes artisans, dans le monde entier, des glaces d'une grandeur et d'une pureté supérieures à celles dont, il y a deux siècles, Louis XIV seul était assez riche pour orner ses palais.
On croisa sans peine que les privilèges accordés par Golbert, dans les commencements, à quelques entrepreneurs pour la fabrication exclusive des points de France, des glaces, des tapisseries de Flandre, etc. devaient multiplier les solliciteurs. La réponse qu'il fit aux ouvriers vénitiens prouve qu'il ne cédait pas aveuglément. Plusieurs de ses lettres sont plus explicites encore. Un particulier lui avait fait demander un privilège pour la culture du colon en Provence pendant vingt ans, et cette proposition paraissait acceptable à Golbert, mais à condition qu'on sèmerait beaucoup de coton, sans quoi le privilège serait nuisible à la province. On lui avait proposé, en 1679, de fonder une manufacture de crêpes, avec privilège. Il répondit (17 février) que toutes les fois qu'il y trouvait soit un plus grand avantage, soit un avantage égal, il
' Vie de J, B. (lolbert, dans la colloc- France, par Danjoii, 2* sërie, IX, ç^'i. lion «Iffi Archives curieuses de rhistoire de — Doppinj^. Corresp. admin. \\\. yçjo.
cxLiv l^TROl)UCTIO^.
n'hésitait pas à supprimer tous les privilèges, ff Je vous l'eray sçavoir, ajoutait-il, mes sentimens sur la proposition que vous m'avez faite pour une manufacture de faïence. Mais vous devez compter qu'il y aura toujours beaucoup de difficulté à obtenir des priviléges d'exclusion pour toutes les manufactures qui sont establies dans le royaume, et qu'on n'en obtiendra que pour celles dont on n'a point de connoissance. ti Une autre fois (16 décembre 1680) il refusait un privilège pour la manufacture du vert-de-gris, «r parce que, disait-il, les privilèges des manufactures publiques establies dans le royaume contraignent toujours le commun et la liberté publique.-n Enfin, en 1689 , il prévenait M. de Lamoignon qu'il avait fait rejeter une opposition formée par les fabricants de Louviers contre l'établissement d'une nouvelle manufacture de draps, trces establissemens estant toujours avantageux aux peuples.*» Si donc le privilège lui paraissait admissible, c'était exceptionnellement et pour l'acclimatation des industries nouvelles. Hors de là il faisait appel à la concurrence la plus entière, même de province à province, malgré d'énergiques réclamations, ne trouvant la liberté dangereuse qu'aux frontières. Son système avait donc constitué un progrès relativement à certaines prétentions contemporaines, et, à ce titre, il n'avait pas échappé aux criaillerics intéressées qui ont de tout temps poursuivi l'œuvre des réformateurs.
Cependant les résultats obtenus avaient exigé des soins extrêmes, et ce ne fut pas sans faire violence aux populations que Colbert put donner à l'industrie l'éclat extraordinaire, mais un peu factice, qu'elle eut dans la seconde partie du xvii^ siècle. Nous avons constaté la résistance des magistrats d'Auxerre. Mille difficultés naissaient chaque jour d'une multitude de règlements et de prescriptions contraires aux goûts et aux habitudes des' populations. Une fabrique de rubans qui avait été établie à Chevreusc ne prospérait pas; Colbert, informé que les ouvriers passaient leurs journées au cabaret, fait défendre par le bailli (21 septembre 1669) qu'on leur vende à boire ni à manger les jours ouvrables, sauf une heure pour le dîner. Souvent des entrepreneurs employaient