partie du fonds Bainze. M. Ghémel en a et privée de Fouquet
INTRODUCTION
mômes précautions et les mêmes craintes, de sorte que cela retarde notablement les progrès qu'il voudroit faire. Je crois qu'il se lassera de vouloir recommencer toujoui*s inutilement la même chose. Tî Effectivement, l'amoureux s'était lassé et avait fini par se résigner au rôle d'ami. Madame de Sévigné n'en éprouva pas moins un vif chagrin en apprenant que ses lettres avaient été trouvées dans la terrible cassette. Elle passa avec mesdames du Plessis-Bellière, Scarron, de Valentinois, d'HuxelIes, la marquise de La Baulme et tant d'autres, pour en avoir écrit de très-compromettantes, et le soin, malheureux pour elle, qu'on prit de les détruire, nuit aujourd'hui à sa justification K
Les relations de Golbert avec Fouquet dataient de loin et avaient été longtemps des plus intimes^. Gomment ces relations avaient-
* Une seule des lettres conservées paraît contenir une allusion à madame de Sévigné ; elle est écrite par une femme. En voici quelques extraits : ir ... La dame que vous vîtes Tautre jour m'a paru fort satisfaite de vous ; elle vouloit retourner demain vous parler de son affaire; mais je lui ai fait conseiller d'en donner la commission h quelqu'un de ses amis, ne croyant pas que des visites si fréquentes vous plussent fort, par les conséquences qu'on en pourroit tirer. Elle donnera cet emploi h Pomponne ou h Hacqueville ; ni l'un ni l'autre ne savent que j'ai l'honneiu* de vous écrire. . . Brûlez ce billet, s'il vous plaît, et croyez que je ne vous demanderai jamais de précaution [que] quand cela sera bon à quelque chose.»
( Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, par M.Chéruel, II, agi.) — On connaît la vivo amitié de madame de Seviffné pour Pomponne et pour d'Hacquevilli!. No serait-ce pas d'elle qu'il s'agit ici? Quant h raiïaire mentionnée dans cette Icttni, madame <lo Sévi||[né a expliqué
que sa correspondance avec Fouquet avait pour objet une grAce qu'elle sollicitait pour M. de La Trousse, son parent. Enfin un des rapporteurs de la Chambre de justice qui jugea Fouquet constate que le chancelier Ségoier crut devoir, dans l'intérêt de l'accusé, prévenir la Chambre (T qu'il s'étoit plaint avec raison des lettres infâmes qui avoient couru lors de sa capture ; qu'elles étoient supposées et que l'on n'en avoit publié aucune, le Roy n'ayant pas voulu commettre la réputation de dames de qualité. ?) {Journal d'Olivier d'Ormesson, II, a/io.)
' En recommandant, le 9 août i65o, à Le TeHier, secrétaire d'État de la guerre . trie conseiller Fouquet, homme de naissance, de mérite et en estât d'entrer un jour dans quelque charge considérable , -^ (Golbert ajoutait : tr Je ne croirois pas pouvoir payer en meilleure monnoye une partie de tout ce que je vous dois qu'en vous acquérant une centaine d'amis de cette sorte, si j'esfbis assez honneste homme pour cela, n
PROCÈS DE FOUQUET. v
elles fait pUce à une haine irréconciliable? En 1669, Colbert écrivait à Mazarin qu il avait eu beaucoup d'amitié pour Fouquet, tant qu'il lavait cru honnête et dévoué au bien de l'Etat, mais que s'étant aperçu de ses dissipations, qui dépassaient toute croyance, et désespérant d'exercer aucun empire sur ses passions, il ne voulait plus avoir de commerce avec lui que sur les ordres exprès qu'il en recevrait. De son côté, Fouquet reconnaissait que Colbert lui avait donné dans le temps d'excellents avis qu'il s'était empressé de suivre ; il ne demandait pas mieux que de continuer et de bien vivre avec lui; mais, au fond, il était persuadé que Colbert et ses amis voulaient le renverser à tout prix, et qu'il avait en lui un détracteur acharné, d'autant plus à craindre qu'il jouissait, à n'en pouvoir douter, de la confiance absolue de Mazarin.
Un premier mémoire que Colbert adressa au Cardinal, le i**" octobre 1669, sur les désordres du Surintendant» paraît perdu; niais il n'est pas impossible de le reconstruire en partie à l'aide d'un travail sur les finances de cette époque, fait par un homme qui l'a eu sous les yeux^ Dans ce mémoire, Colbert exposait à Mazarin que les peuples payaient 90 millions d'impôts, dont le Roi ne touchait pas /io, les rentes et les traitements absorbant le surplus. Outre cela, les frais de contraintes et diverses concussions enlevaient encore 12 à i5 millions aux contribuables. D'un autre côté, le trésorier de l'Epargne s'entendait avec les receveurs, qui lui faisaient l'avance d'une année ou deux des impositions ; mais leurs billets étant payés très-irrégulièrement, des dépenses privilégiées et urgentes se trouvaient souvent assignées sur des fonds imaginaires. En dédommagement de ces sortes d'avances, les receveurs stipulaient qu'on leur laisserait en réserve ou non-valeurs un sixième des impositions ; on permettait même qu'ils employassent ce fonds au payement de vieux billets de l'Epargne rachetés à vil prix. C'est ainsi, disait Colbert, qu'on avait fait revivre et admettre dans les ordonnances de comptant, soustraites, comme on sait, aux vérifi-
^ Archives des finances, Mss. 7; Admimslration des recettes et dépenses du royaume, t. I, chap. 11.
Ti INTRODUCTION.
cations de la Chambre des Comptes, toutes les vieilles quittances de rÉpargne depuis i6âo, et même de plus anciennes achetées à 3 et U pour i oo de la somme mise à la charge du Trésor.
Fouquet avait des espions et des intelligences partout. Le surintendant des Postes, un M. de Nouveau, notamment, était de ses amis et lui rendait des services, payés sans doute fort cher. Le mé- «moire de Colbert à Mazarin fut arrêté à la poste de Paris, copié par les dgents de M. de Nouveau, et envoyé à Fouquet par le môme ordinaire qui portait la lettre de Colbert. Allant droit au but, Fouquet osa se plaindre à Mazarin, quêtant d'audace étonna. Le Cardinal, engagé en ce moment dans les négociations relatives à la paix des Pyrénées, ne voulait à aucun prix compliquer ses embarras d une modification ministérielle; il donna le change à Fouquet et crut avoir beaucoup fait en lui faisant promettre de l'informer, même en soo absence, des plus petits détails. Lorage sembla donc conjuré. Le âi octobre 1669, le Cardinal avait écrit à Colbert, après avoir lu son mémoire : cr J ay esté bien ayse des lumières que j*en ay tirées, et j'en profiteray autant que la constitution des affaires présentes le peut permettre. ^ Le lendemain, il lui écrivit encore: crJe vous prie de voir le Surintendant lorsqu'il arrivera à Paris et de faire ce qui pourra dépendre de vous afin qu il connoisso que rien n'est capable de vous empescher de vivre avec luy avec une sincère amitié, puisque, outre l'estime que vous faites de luy, vous sçavez <[uc je le désire ainsy et que j'ay toute confiance en sa pcraonne. Je vous prie de vous bien acquitter de tout cecy, car il importe au service et vous me ferez plaisir, n Deux lettres de Fouquet, du mois de janvier 1660, prouvent que Colbert se conforma à cet ordre. Après avoir prévenu le Cardinal que ce dernier Tétait venu voir, il ajoutait: crJe luy ay dit que j'avois cru devoir estre obligé de me défendre auprès de Vostre Eminence de beaucoup de choses que j'avois connoissance qu il mimputoit, et que je suis assuré i\\\h nui place il nauroilpas moins pu faire. . . Il ma parlé fort anHcalonienl et j'espère que Vostre Eminence sera satisfaite de \\u\ conduite.^ Dans une lettre du 19 janvier, il disait
PROCÈS DE FOUQUET. vu
au sujet d'une autre visite de Colbert : <rM. Colbert est party content de moy. J'ose supplier Voslre Eminence, puisqu'il y va de son service , de ne luy rien renouveler des petites plaintes passées qui puisse altérer ce sentiment ^ -n
Le Surintendant se faisait-il réellement illusion et croyait-il à la sincérité de Colbert? Qu'il y crût ou non, il ne négligea rien pour se créer de nouveaux appuis capables de contrecarrer les. menées de ses ennemis. Il avait mis dans ses intérêts, grâce à ses largesses inépuisables, le fastueux ^t prodigue de Lionne, et il croyait également pouvoir disposer du marquis de Gharost, son gendre, du marquis de Créqui, de Fabert, de M. d'Estrades, du marquis de Feuquières, du duc de Bournonville, du président de Lamoignon lui-même et d'un grand nombre de courtisans des plus en faveur. Ce n'était pas encore assez ; il chercha à se faire une protectrice de la Reine mère. Les preuves de ses tentatives à cet égard ont été retrouvées écrites de sa main dans ses papiers. Une première fois il avait conjuré Anne d'Autriche de lui accorder sa confiance et de lui indiquer les affaires qu'elle voudrait faire réussir. En même temps il signalait Tambitioxi du prince de Coudé, exprimait la crainte que le Cardinal ne se laissât prendre à ses flatteries, et recommafidait le secret pour tout le monde sans exception. Il finissait en décochant un trait à Le Tellier, vivant fort honnêtement en apparence, mais jaloux et pouvant craindre que la faveur n'allât d'un autre côté ^. «r Si la Reyne trouve bon qu'on luy rende compte de ce qu'on apprend, disait Fouquet en envoyant ce mémoire, ou s'il y a quelque chose dont elle désire sçavoir la vérité , en s'ouvrant un peu , on taschei'a de la satisfaire* ?> Il est à croire que la Reine exprima ce désir, car bientôt après elle reçut des oflVes plus explicites. La pièce, restée inconnue jusqu'à ce jour, mérite, à raison de son importance historique, d'être reproduite en entier.
* T. I, Appendice, p. 5i& et suivante). son, par M. ChërucK t. II, Introduction.
* Journal d'Olivier Lejevre d'Ormes- p. lui.
VIII INTRODUCTION
( Sans date.)
fr Puisque je trouve une occasion seure pour rendre compte de mes actions à la personne de qui je veux bien qu'elles dépendent tant que je vivray, à la bonté de laquelle je ne puis jamais tesmoigner toute la reconnoissance que j'ay dans le cœur et de qui j'attends les moindres commandemens comme les plus grands sujets de joye que je puisse recevoir, je diray qu'à mon retour (derniers jours de décembre iGBg) je trouvay tous les esprits étonnés et incertains de l'événement des affaires publiques. Les bruits que Colbert et Hervart * avoient fait courir d'un changement des finances au retour du Roy, de la persécution qu'on alloit faire aux gens d'affaires qui m'avoient secouru, de la banqueroute universelle qui estoit inévitable, faute de fonds pour soutenir les dépenses de i'Estat (les revenus ordinaires estant consommés par avance et les moyens extraordinaires épuisés et hors de saison par la paix, le peuple attendant quelque soulagement) , avoient tellement alarmé les esprits que chacun estoit sur ses gardes et bien résolu de ne s'engager à rien de nouveau.
fpJe me trouvay donc à mon retour sans argent, sans crédit et accablé de dettes et d'affaires qui s'estoient accumulées pendant trois mois d'absence que tout avoit esté sans règle et en confusion. M. le Chancelier, qui avoit gouverné les finances pendant ce temps, estoit aliéné de moy par sa timidité naturelle (Colbert luy ayant fait entendre que j'estois fort mal à la cour) et par lés artifices de Delorine, joint à mon frère, qui luy avoit fait craindre que je ne demandasse les sceaux pour avoir une issue honorable, puisque M. le Cardinal vouloit prendre les finances et faire agir Colbert sous ses ordres, dont il a luymcsnic avoué une partie.
fr 11 m'a fallu travailler avec une diligence et une application incroyables pour rassurer le monde, semant parmy mes amis des discours tout contraires à ceux qui avoient causé tant d'horreur; prendre les affaires avec plus de hauteur que par le passé, et faire une étude et une ostentation nouvelle et affermie; oster toute fonction pour un temps à Hervart, à cause des grands avantages qu'il publioit avoir remportés sur moy; en un mot, paroistre plus absolu que par le passé, et restablir par là le crédit et l'autorité nécessaires à ma charge, sans quoy elle ne peut eslre exercée avantageusement pour le service du roy. « Les pn^uiiers efforts de mes ennemis avoient esté d'empescher par toutes sortes (le voyes le renouvellement des fermes avant le retour du Roy, voulant persuader à Son Éminence qu'elle réussiroit beaucoup mieux, la paix tmtantplus avancée; si on se confioit à moy, que je préférerois mes amis aux nu très et (|ue je me procurerois des avantages considérables au préjudice de riMu du lloy. Mais je fis oonnoistre, par de si vives raisons, qu'il estoit impos- Mibli^ <|ue je trouvasse un sol, si ou me lenoit les mains liées de la sorte, que Son Kininence se laissa enfin vaincre et mesme eut la bonté de m'écrire depuis
' lliM'varl («lait uluni un (les iuloiulanls des finances.
PROCÈS DE FOUQUET. ix
que je fisse tout ce que je Irouverois pour le mieux. Sitost que j'en ay eu le pouvoir, il est vray que j'ay agy d'une manière que j'ose dire qui est non-éeulement sans exemple, mais que personne n avoit encore jamais imaginée en ma place, et sans qu'aucun de ceux qui m'approchent ayent eu connoissançe de mon procédé* J'ay fait gagner plus de six millions directement au Roy, en un jour; en quoy je pui^dire, sans trop de vanité de moy-mesme, qu'il a fallu de l'adresse et de la vigueur. Son Ëminence ne s'attendoit qu'à deux millions au plus et je n'avois réglé à Saint-Jean-de-Luz les augmentations des fermes avec elle qu'en cette somme. Elle fut surprise quand je luy en écrivis la nouvelle et me tesmoigna par sa réponse combien j'avois surpassé sa créance.
ffJe n'entre point dans le détail de toute cette conduite; le récit en seroil ennuyeux ; mais jamais une affaire de cette qualité n'a esté traitée si bonnestement. J'eusse pu y profiter de beaucoup de millions pour moy, mais je ne lay pas voulu ^ et bors les ioo,€ioo écus que j'ay envoyés en argent comptant à Son Ëminence pour en donner au Roy, à la Reync, à Monsieur, ou en disposer comme il luy plairoit, et 100,000 francs que j'ay mesnagés pour d'autres, dépenses nécessaires, je n'ay pas voulu recevoir un sol, pour fermer la boucbe à tout le monde et ne point donner prise à ceux qui en voudroient avoir.
<rCe n'est pas que je ne sçacbe bien que plusieurs ou ennemis ou envieux prétendront détruire ou aifoiblir la vérité de cette action, et que d'autres s'en veulent donner l'bonneur en partie; mais la vérité est que personne au monde n'y a contribué, que rien ne pouvoit mieux réussir, et que tout le Conseil a esté contraint d'admirer ma conduite.
«r Je sçais bien que peu à peu l'on pourra perfectionner les cboses et que sur les ouvertures que j'ay données, avec du temps, on peut former d'autres desseins; mais enfin j'ose dire que la grande application que je me suis donnée à la connoissançe* des finances m'y a rendu si sçavant et si expérimenté que toutes les fois que je seray assuré estre appuyé de l'autorité du roy, sans crainte d'estre désavoué, abandonné et exposé aux discours de tous ceux qui voudront parler contre moy, le Roy ne peut rien désirer e^ cette matière dont il ne vienne à bout. On peut mettre en peu de temps les revenus du roy en estât d'estre sulBsans pour les dépenses ordinaires, en establir d'autres pour de grands desseins et actions extraordinaires si on en veut entreprendre, tenir Tordre dans l'Ëstat et soulager notablement le pauvre peuple ; mais cela est impossible s'il faut estre en garde contre tout le monde et n'oser déplaire a personne sans craindre de s'en faire un ennemy dangereux.
rr Cependant tous ceux qui demandent et sont refusés, tous ceux qui espèrent et n'obtiennent pas, tous ceux dont les abus sont réprimés conservent de la haine; les plus proches se plaignent quand on ne les comble pas de biens, sans compter tous les gens à qui on en oste. Les envieux sont encore pires que les ennemis, de sorte qu'il faut occuper tout son temps, donner toute son application et faire beaucoup de dépenses pour cmpescher les mauvais offices de ces gens-là, et on ne sert pas le roy parce que aussytost qu'ils parlent ils sont
X INTRODUCTiOiN.
écoulëii; toute médisance el toute plainte est accueillie, et, dès qu'il arrive la moindre émotion, on sacrifie ceiuy qui devroit estre soutenu; ce qui cause que chacun est plus hardy à entreprendre, au lieu qu aucun noseroit avoir parlé, ni pensé à mal faire, s'il estoit bien persuadé que chaque grande afTaire est celle du roy, qu'elle a esté entreprise et sera soutenue par son autorité, laquelle y sera employée tout entière.
ffLes retranchemens des rentes, des gages et autres droits aliénés pendant la guerre et la minorité sont de cette nature ; c'est une affaire qui produira trois millions de rentes. Elle a esté expliquée à Son Éminence et approuvée. Elle devroit estre tenue secrète pour avoir son effet dans des conjonctures favorables et estre exécutée comme une volonté absolue du Roy, juste et légitime.
(tII est vray néanmoins qu'elle n'est pas agréable à ceux qui jouissent de ces biens à vil prix, de sorte qu'il n'y a aucun des intéressés qui ne fasse volontiers ce qu'il pourra pour s'en défendre. Son Éminence a rendu l'affaire publique avant le temps, et, comme elle a commencé à faire de l'éclat, et que •les oiliciers des compagnies souveraines qui ont intérest en ont eu vent, ils ont commencé à murmurer, et, suivant la connoissance qu'ils ont que le bruit fait relascher des entreprises, ils ont laissé entendre qu'ils feront bien dumal si on exécute cette résolution, encore qu'ils ne soyent pas présentement beaucoup à craindre. Il est certain que s'ils sçavoient que Son Eminence s'en décharge et qu'ils n'ont affaire qu'à moy, non-seulement l'affaire ne réussira pas, mais ils relèveront leur courage et celuy des peuples à un point que, après m'a voir poussé et décrédité, le service du roy et son autorité mesme en pourront souffrir beaucoup de préjudice.
ff Quoyque M. le Cardinal ne parle pas publiquement contre moy, néanmoins il craint que l'envie ne retombe sur luy, et, dans l'appréhension de l'événement de cette affaire, qui paroist plus grande qu'elle n'est, il dit tant de ' choses aux personnes qui l'approchent, lesquelles en écrivent icy à l%urs parens et amis, que bientost tout est publié, au lieu qu'en disant en peu de mots, ftLo Roy le veut et se fera, obéir, t) tout seroit fait.
«Ce qui cause de l'embarras dans ma conduite est ce que je viens d'cxpli- ([uer. Si je choque bien du monde, on se plaint, et Son Eminence me blasme uussytost do luy attirer des affaires. Si j'évite le bruit et que je ne veuille pas rho(|uer tcmt le monde, Son Eminence dit que je veux tout mcsnager; d'où il arrive cpum n'agit pas avec toute la vigueur et la force dont on seroit capable, parce <|u'()n n'n pas l'assurance et la protection qu'on devroit avoir.
«Je feray néanmoins, avec le plus de prudence qu'il me sera possible, queltpies efforts pour rendre au Roy un service aussy important que celuy-là, et jt) pourrois répondre d'en venir à bout, mesme de choses plus considérables, si je n'uvois peur de déplaire k ce qui est au-dessus de moy, n'en ayant point de lout ce qui est au-dessous.
<f Je fais ce (|ue je puis pour ramener Colbert à moy. Je luy ay i^endu des services en sou particulier ti^s^iniporlaus; il a toujoui^ eu de l'estime et de
PROCES DE FOUQUËT.
rioclination pour moy; il m'a confié de grands secrets, il a reçu des bienfaits de moy; mais apiis tout, s'il a dessein sur mon employ et que son but soit de me déposséder pour faire les finances de son chef ou sous les ordres de Son Eminence, je ne puis le regagner ni le radoucir.
(tM. Le Tellier aime mieux que je sois dans les finances qu'il n y aimeroil Colbert. Il a tesmoigné aussy de l'estime pour moy et s'y accommode fort bien , mais de temps en temps me rend de mauvais offices, soit pour flatter les sentimens de Soà Eminence quand elle n'est pas satisfaite, soit pour empeschcr que Son Eminence ne prenne plus de confiance en moy que ledit sieur Le Tellier ne Toudroit, et que je ne m'élèfe trop au-dessus de luy, comme il m'a paru mille fois.
(tM. de Lionne voudroit peut-estre bien ma place, mais il n'oseroit jamais me pousser ouvertement, ni me désobliger. Il est timide et ne s'exposera pas au juste ressentiment que j'aurois de son ingratitude et aux reproches que je luy pourrois faire.
(tM. de Fréjus^ m'est tout à fait contraire, et, comme il est intéressé et fort avide de biens, il croit que, si Son Eminence prenoit l'administrationf des finances et m'avoit éloigné, il auroit quelque fonction et que les gens d'affaires s'adressant à luy, pource que les accès ne seroient pas faciles, il en profiteroit notabienaenL
<f Mon frère l'abbé est un des plus dangereux que j*aye, qui se sert de Delorme à la ville pour me traverser parmy les gens d'affaires et altérer mon crédit, et de Varengeville à la cour pour insinuer des soupçons et former des intrigues contre ceux qu'il voit de mes amis. Il s'est vanté d'avoir détruit d'Andilly par ce principe et fort poussé de Grave ^.
trM. de La Garde ^ est fort aniy de l'abbé; c'est luy qui lu^ a donné l'avis [de ia charge ou faveur] qu'il a demandée depuis peu. Il sçavoit bien néanmoins qu'il ne pouvoit réussir pour en avoir esté refusé luy-mesme; mais c'estoit toujours m'obliger à me l'attirer pour ennemy, par le refus. On voudroit servir M. de La Garde, parce qu'il est considéré de la Beyne; mais il faut que ce soit en une autre occasion.
T Je veux faire ma confession tout entière , et, après avoir dit cy-dessus à mon avantage plusieurs choses, il faut que je dise mes défauts. Il est vray que mon esprit est porté aux choses grandes et au-dessus de ma condition plutost qu'aux
> ZongoOndedôi.(Yoirl,s8.)
' Henri de Grave de ViUefargeau , ancien gouTerneur de Monsieur, maréchal do camp en 1 66 1 . Interrogé après rarrcstatioii de Fouquet , il avoua a? oir remis de sa part à la Reine mère des soDimes coosidérables. Olivier d'Onuesson raconte, dans son Journal, que cela le fit ren- %oyer de la cour, cl M. Chérucl cite (Mémoires êw la vie pnhliqiie cl privée de Fouqnely II, t3^) one lettre de madame de Beau vais à
Fouquet, qui prouve ce rôle du marquis de Gr^ve. Enfin on voit, dans le Réquisitoire de Talon , que le mart[uis de Grave figurait dans un compte trouvé chez Fouquet comme ayant reçu i5a,8oo livres pour affairen $ecrite$ et particulières,
^ Nom d'une famille de Provence. Anloiiie Escalin Adbémar, comte de La Garde, était cousin germain maternel du comte de Grignaii et fut gouverneur de Punies.
XII INTRODUCTION
médiocres. Je suis ravy de faire plaisir aux personnes d'un mérite extraordinaire, de me îes acquérir pour amis, à quoy je ne réussis pas mal parce que natureHement je suis libéral , et que j'aime à faire de bonne grâce ce que je veux faire. Je fais un peu trop de dépenses, et quoyque j'en aye beaucoup retranché de table, de jeu et d'autres choses semblables, il est pourtant véritable que le basUment et les jardins de Vaux ont cousté, et que j'eusse fait plus sagement de ne m'y pas engager. J'ay offert à M. le Cardinal de luy en faire un présent et j'aurois eu une extrême joye qu'il l'eust accepté, pource que donner une chose de cette nature est une action plus grande et plus extraordinaire qqe de l'ayoir faite.
(tj'ay encore fait une autre acquisition qu'il est nécessaire que j'explique. Feu M. Servien m'ayant dit que M. de Retz vouloit vendre Belle-Ile et que M. de Brissac estoit en pensée de l'acheter, j'en parlay à Son Eminence, qui ne l'approuva pas. Comme elle estima [bon] que cette terre, qui est aussy de place forte, sortist de cette maison, j'offris à Son Eminence de la prendre ou pour elle ou pour moy. Son Eminence le trouva bon, et, après avoir déclaré plusieurs fois qu'elle n'en vouloit point pour elle, je me suis résolu de m'en accommoder de son consentement. Elle m'a cousté environ un million, pour le payement duquel j'ay vendu une terre de ma femme, nommée Belle-Assise, 100,000 écus, une autre terre aussy en Bretagne 900,000 livres, et j'ay emprunté le reste, que je dois encore.
ff Je sçais bien que Vaux et Belle-Ile sont de trop grand éclat pour moy ; mais, on vérité, après de longs services, travaillant comme je fais sans relasche et hasardant avec plaisir, dans toutes les grandes occasions, mon bien et celuy de mes amis pour servir le Roy; m'estant vu, depuis trois mois, réduit en un estât <me je n'ay jamais moins deu de cinq à six millions, il faut l)i(;n [)ouvoir un peu se distinguer des autres hommes; car, de mettre de l'argent à profit et entasser inutilement des sommes dans des coffres, ce seroit pour moy une condition assez misérable et peu conforme à mon humeur, qui a toujours (*sté égale, ayant vécu libéralement et avec dépense dans tous mes t^nplois avant qu'ostro surintendant.
ï'J'ay eu du bien de mon chef; j'en ay eu davantage de ma femme. Les revenus ont produit de quoy faire de la dépense avec ce que la surintendance lournit, outre t|uu le grand maniement d'argent fait que Ton n'est pas si ré- Nervf^. Il est donc vrai que dans la position incertaine où je suis, et qui peut urenlre oslée dlieure à autre, pour m'y estre fait des ennemis, j'ay esté bien «yne de nie voir une retraite, avec espérance, si je me trouve hors d'employ, d'y aller linir mes jours en assurance et y servir Dieu, éloigné de tout le niondis av<«r <rautant plus de satisfaction que c'est dans le gouvernement de I» Heynn, à laquelle on pourroit rendre par égards quelques petits services , et en rerevoir une agréable et puissante pix>tection.
^11 Tant bien toucher un mot de M. le Prince, lequel a des desseins sans diHih« qui pnurrinent éclore en leur temps, quelque soumission qu'il fasse pa-
PROCÈS DE POUQUET. un
roisU^ auprès de Son Eiuinence. La grande application qu'il a eue à 8c concilier les principaux du parlement, le procédé du sieur Perrault, avec les explications qu'il a faites à certaines personnes, ont bien fait connoistre à ceux qui Tonl observé qu'il ne s'est pas dépouillé de son ambition naturelle. Et si Son Eminence se fie trop et luy laisse prendre autorité par Talliance du duc d'Enghien, ou autrement, après avoir joint les avantages de la faveur à ceux de sa naissance, et de la réputation et expérience qu'il s'est acquise, si Son Éminence venoit à manquer ou à se retirer des affaires, il est certain que le royaume seroit pour en souffrir beaucoup, et, dès à présent, tous les gens de bien appréhendent que Son Éminence ne fasse ce mauvais pas qui, dans la.suite, luy attirera des affaires.
(T Je ne puis m empescher de répéter encore une fois que j'aurois bien de la joye de rendre quelques services importans à la personne qui verra ce mémoire, à laquelle je demande très-humblement pardon de ma témérité, mais je ne puis mieux exprimer mon dévouement qu'en rendant un compte exact de ma conduite pour y réformer tout ce qui y déplaira et me mettre en un estât qui puisse estre agréable, si on me fait la grâce de me le faire sçavoir^^
Si la Reine mère n avait vu Fouquet à Tœuvre depuis dix ans, ce mémoire lui aurait appris à le connaître. Quoi qu'il en soit, elle lui promit, dit-on, sa protection, moyennant une pension annuelle de 5oo,ooo livres. Mais ce pacte, s'il fut réellement conclu, ne dura guère, et bientôt après la duchesse de Ghevreuse, gagnée par Golbert, détacha la Reine des intérêts du Surintendant. Quant au Cardinal, depuis son retour des Pyrénées, il semblait l'abandonner et ne le ménageait plus. Un des espions de Fouquet auprès d'Anne d'Autriche, car il en avait même auprès de ses amis, lui •écrivait, à une date inconnue, mais probablement vers la fln de 1660 : (T La Reyne mère dit dimanche dernier sur vous, que M. le Cardinal avoit dit au Roy que si Ton pouvoit vous oster les bastimens et les femmes de la teste, vous seriez capable des [plus] grandes choses; mais que surtout il falloit prendre garde à vostre ambition , et c'est par là qu'on prétend vous nuire ^. t)
La fête de Vaux fit voir jusqu'où pouvaient aller les imprudences
* Bibi. Imp. Mss. Fond» de l'Oratoire, elle est citée par M. Chéniel dans Tlntro- 98 , pièce 36. duction du deuxième volume du Journal
* Bibi. Imp. Mss. Baluze, Lettres aères- d'Olivier d'Ormesson, p. liv. sèu h Fcmquet. . — C^est la lettre originale ;
Mv INTRODUCTION.
de- Fouquet. Pendant que les palais royaux étaient à peine meublés et qu'il n'y avait pas même alors, d'après le témoi{|nage de ColbertS une paire de chenets d'argent dans la chambre du Roi, le Surintendant étala, outre cent merveilles en bronze, en marbre, en tableaux, et sans parler de la beauté, des jardins et des bâtiments, trente-six douzaines d'assiettes d'or massif et un service de même métal, — (t Ah I Madame, aurait dit le Roi à sa mère, à l'aspect de ce faste insolent, est-ce que nous ne ferons pas rendre gorge à tous ces gens-là^? 11 Quelques jours auparavant, cédant à de perfides conseils, Fouquet avait vendu i,4oo,ooo livres à Achille de Harlay sa charge de procureur général au parlement, et fait porter à Vincennes, pour les dépenses secrètes du Roi, un milUon payé comptant '. Selon Colbert, il espérait que Louis XIV le nommerait chancelier, ce qui était impossible tant qu'il conserverait sa charge. D'après d'autres contemporains, inquiet, tourmenté des dispositions du Roi, recevant de tous côtés des avis sur le danger qu'il courait d'être arrêté (on en trouve la preuve dans les lettres de la cassette), il crut désarmer les mauvais vouloirs par cet acte de confiance et de générosité. Ce fut le contraire. Peu de jours après, le 5 septembre 1661, il était arrêté à Nantes, où le Roi avait désiré tenir les Etats de Bretagne, pour se trouver plus près de Belle-Ile. En même temps, on s'emparait sans résistance de cette citadelle, et on envoyait à Paris, à Vaux, à Saint-Mandé, mettre les scellés dans toutes ses maisons.
Le 3 1 août 1669, Colbert avait écrit à Mazarin que (t les finances avaient grand besoin d'une Chambre de justice sévère et rigoureuse, d Sa première pensée, après l'arrestation de Fouquet, fut de réaliser ce projet. Instituée par un édit du mois de décembre 1661 , la Chambre de justice fut composée du chancelier Pierre Séguier, du premier président de Lamoignon et de vingt-six membres choisis dans le conseil d'Etat, parmi les maîtres des requêtes et dans les
' Voir page 66. prétend que c'est Colbert qui avait suggéré
* L'abbé de Choisy, Mémoires» à Fouquet Tidée de vendre sa charge et
' Voir page 38. — L'abl>é de Choisy d'en offrir le prix au Roi.
PROCÈS DE FOUQUET, iv
divers parlements du royaume, d'après les notes secrètes des présidents ^ C'est cette Chambre, ainsi formée de ceux dont la capacité et le dévouement inspiraient le plus de confiance, qui se montra depuis si indépendante. Le président de Lamoignon, qui en fit Touverture, constata la déplorable situation à laquelle les traitants et partisans avaient réduit le royaume. Deux jours avant l'arrestation de Fouquet, Guy Patin écrivait : cr On minute de nouveaux impôts; les pauvres gens meurent par toute la France de maladie, de misère, d'oppression, de pauvreté et de désespoir. -n Ce tableau n'était point chargé; il n'était que trop vrai et représentait l'état général du pays. Dans la plupart des provinces, en eiïet^ les paysans mouraient littéralement de faim, et, sur beaucoup de points, les champs restaient en friche , les travaux étaient interrompus à came des grandes impositions^ aggravées par deux mauvaises années. Le président de Lamoignon n'eut donc pas besoin d'exagérer pour émouvoir: trLes peuples, dit-il, gémissoient dans toutes les provinces sous la main de l'exacteur, et il sembloit que toute leur substance et leur propre sang même ne pouvoient suffire à la soif ardente des partisans. La misère de ces pauvres gens est presque dans la dernière extrémité, tant par la continuation des maux qu'ils ont soufferts depuis si longtemps que par la cherté et la disette presque inouïes des deux dernières années ^. if>
Persuadé que ses amis auraient pu soustraire aux recherches de la justice une partie de ses papiers et croyant avoir brûlé lui-même les plus dangereux, Fouquet, bien que son arrestation l'eût d'abord jeté dans un grand trouble, n'avait pas tardé à reprendre courage. Â peine arrivé à Angers, où il avait été conduit en toute hâte à travers des populations difficiles à contenir, tant l'animosité contre lui était vive et générale, il avait écrit à Le Tellier, qu'il
' Divers rapports sur le personnel de livre plein d'intérêt dont nous avons déjà
ces compagnies sont dans Depping, Car- parlé, La mUère au tempe de la Fnmde,
reep. admin. sous Louis XIV, II, 33 ; voir M. Feiliet a tracé récemment, d'après des
même volume, page 90, note 1. documents contemporains, inédits ou peu
' Journal d'Olivier d'Ormesson, II, In- connus, un tableau animé de la détresse
troduction, p. lu et suiv. — Dans le de ces temps malheureux.
*vi INTRODUCTION.
croyait bienveillant à son égard, pour le supplier, étant d'une trèsmauvaise santé et sujet à des fièvres quartes dont les accès duraient soixante et douze heures, de lui faire accorder un confesseur, cr Je ne puis, disait-il, avoir Tespril en repos que je naye fait ce qqe j'auray pu pour me mettre bien avec Dieu. Et comme j'ay de grands comptes à luy rendre, que j'ay eu plusieurs affaires délicates et de grandes administrations pendant des temps fascheux , j ay besoin d un homme très-*capable avec lequel j'ay beaucoup de consultations à faire et de questions à résoudre. -n II ne voulait, ajoutait>-il , ni un ignorant, ni un janséniste, mais un prêtre au courant des affaires du monde, et il indiquait M. Joly, qui avait assisté le cardinal Ma-
zarin V
Cette première lettre à Le Tellier étant restée sans effet, Fouquet lui en adressa une nouvelle. L'aveuglement qui, malgré tous les avis, lavait perdu, le berçait encore, au fond même de sa prison, d^splus étranges illusions. Après avoir exprimé son étonnement de ce que tant de gens qu'il avait eu à combattre pendant la Fronde étaient au comble des honneurs et les premiers de l'État, il rappelait qu'en i656, au moment où tout allait manquer faute d'argent et de crédit, il avait rétabli les affaires en obtenant des avances importantes sur sa garantie et celle de ses amis. Ayant gouverné la barque seul dans la tempête, que n'aurait -il pas fait au milieu d'une paix profonde, si l'on n'avait pas profité de ce temps pour le renverser? Sans doute, il avait commis des fautes, mais était-il besoin de s'en excuser, puisqu'elles avaient été indispensables pour soutenir les affaires ? D'un autre côté, le Cardinal ne donnait jamais d'ordre précis; il commençait par blâmer; puis, quand on Tavait convaincu de l'impossibilité de faire autrement, il approuvait tout. On ne pouvait donc avoir avec lui ni principes, ni règles. Enfin, après la mort de Mazarin, Fouquet ayant dit au Roi que si sa conduite lui avait déplu, bien qu'il l'eût toujours bien servi, il le suppliait de lui pardonner, le Roi lui en avait donné sa parole. Cepen-
' Voir t I, p. 539, note 9.
PROCÈS DE FOUQUET. xvii
dant, il était emprisonné, poursuivi, et non-seulement on Tavait arrêté pendant quil était malade, mais, disait-il, (ton luy avoitla veille encore pris son argent ^ -n — ff Je ne puis pas bien comprendre , ajoutait-il , pourquoy, les affaires allant si bien et tout estant en bon estât, ce changement estoit nécessaire. J'ose mesme dire que ma passion de plaire m'avoit fait méditer des choses grandes et avantageuses, et que mon expérience eust pu servir.- Je naffectois pas de demeurer surintendant ; au moindre mot que j'eusse pu comprendre, j'eusse remis tout sans qu'il eust esté besoin des extrémités où l'on m'a mis. -n — Craignait-on qu'il ne s'opposât aux nouveaux établissements en matière de finances, et que ses amis, reprenant espoir, ne se livrassent à des cabales? S*il en était ainsiv il avait, au fond de la Bretagne, une méchante chaumière dont il devait encore le prix. Qu on l'y exilât après lui avoir fait signer un écrit où il s'engagerait, sous peine de la vie, de ne se mêler que de ses affaires domestiques, de sa santé, de sa conscience. N'étaitce pas assez, si le Roi le croyait coupable, de l'avoir dépouillé de la surintendance ef^de sa charge de procureur général, de l'avoir éloigné de la cour, de Paris, de ses maisons, de ses parents et amis, ruiné enfin, sans espérance de ressource ? — <t Je supplie encore une fois M. Le Tellier, disait Fouquet en terminant, de vouloir me faire la grâce de lire, à une heure de loisir, tout ce gros volume au Roy (l'affaire est plus importante que beaucoup d'autres où il donne plus de temps), de faire faire réflexion à Sa Majesté sur plusieurs choses qui y sont considérables, et luy dire que je la conjure de me faire la mesme miséricorde qu'elle désire que Dieu luy fasse un jour ^. f)
Parmi les qualités qui distinguaient le Secrétaire d'Etat de la guerre, la prudence avait toujours tenu la première place, et il
* Fouquet faisait-ii allusion au million lui avant son arrestation ? (Lettre du Roi
provenant de sa charge et dépose à Vin- à la Reine mère, du 5 septembre 1661.)
oennes, sur Imsinuation de Colbert, ou ^ Causeries d'un curieux, parM,Fem\\ei
bien à une somme de 3o,ooo écus pour de Conches, II, 53s , d après la pièce ori-
la marine, que Louis XIV voulut tirer de frinale.
XVIII INTRODUCTION
était bien connu pour n avoir de sa vie risqué une démarche compromettante par dévouement à qui que ce fût. Fouquet d'ailleurs n avait jamais été de ses amis. Jugea-t-il à propos de mettre sous les yeux du Roi sa supplique si imprudente et si présomptueuse? Il est permis d'en douter. Dans tous les cas, la volonté de Louis XIV nen fut pas ébranlée, car l'exécution de Tédit du mois de décembre 1661 instituant une Chambre de justice ne souffrit aucun délai, et l'affaire dont la Chambre s'occupa tout d'abord fut celle du Surintendant.
Œuvre manifeste de Colbert, le préambule de l'édit est plein des passions du moment, dont on croirait entendre, en le lisant, le frémissement lointain. «rLes abus dans l'administration des fmances, y était-il dit, avoient esté poussés si loin que le Roy s'estoit décidé à prendre personnellement connoissance du détail de toutes les recettes et dépenses du royaume, afin d'empescher quelques particuliers d'élever subitement, par des voyes illégitimes, des fortunes prodigieuses, el de donner le scandaleux exemple d'un luxe capable de corrompre les mœurs et toutes les maximeside Thonnesteté puhli(|iio. V Quelques jours après, un avertissement ou manitoire fut lu dans tontes les églises du royaume pour provoquer des dénonciations contre les financiers, et un arrêt de la Chambre défendit à tous trésoriers, receveurs, traitants, partisans ou intéressés dans les linances <lu roi, de sortir sans autorisation de la ville où ils se trouvaient, sons peine d'être déclarés convaincus du crime de péculat. Or, nous l'avons dit, d'après les lois du temps, le péculat était puni de mort.
Les accusations contre Fouquet, d'abord vagues et indécises, finirent par prendre corps et former un ensemble de griefs sous lequel il paraissait devoir être écrasé. On lui imputait:
1" D'avoir tracé de sa main un véritable plan de guerre civile, en cas, disait-il, qu'on voulût l'opprimer, et de s'être fait donner par div(»rses personnes des engagements de se dévouer aveuglément Il m»M intérêts, de ])référence a loul autre, sans en excepter per- Honne nu uionde ;
PROCÈS DE FOUQUET. xix
*)*^ D'avoir fait au roi des prêts supposés, afln de se créer un titre apparent à des intérêts qui ne lui étaient pas dus ;
3° D'avoir confondu les deniers du roi avec les siens propres et de les avoir employés avec une profusion insolente à ses affaires domestiques ;
tx^ De s'être fait donner par les fermiers et traitants des pensions évaluées à 862,000 livres, à condition de les favoriser dans le prix deleui's fermes, et d'avoir pris pour lui-même, sous d'autres noms, la ferme de divers impôts;
5** D'avoir fait revivre des billets surannés, achetés à vil prix, et de les avoir employés, pour leur somme totale, dans des ordonnances de comptant.
Il est impossible aujourd'hui de nier la vérité de ces accusations. Le plan de guerre civile follement rêvé par Fouquet existe; il fut distribué à tous les juges, avec ses ratures et corrections indiquant qu'il y avait travaillé à plusieurs reprises, et que ce n'était pas l'œuvre d'un moment d'aberration. Fouquet prétendit se disculper en disant (et ses amis l'ont répété après lui) que c'était là un projet informe, qu'il n'avait pas même reçu un commencement d'exécution, et n'avait été écrit que pour le cas où. l'on aurait voulu lui faire injustement son procès. Quant à l'excitation à la guerre civile, ce n'était pas lui, ajoutaient ses partisans, qu'on en pouvait accuser, mais le chancelier Séguier lui-même, son principal juge et son adversaire acharné, qui faisait cause commune avec les ennemis du Roi au moment oii lui, Fouquet, donnait en payant de sa personne les preuves les plus éclatantes de dévouement et de Gdélité. Très-embarrassante pour le* Chancelier, cette argumentation ne prouvait absolument rien en faveur de Fouquet. Mais il faut voir dans son entier cette pièce capitale *, témoignage insigne de la présomption, de la vanité, de l'inqualifiable légèreté, et enfin
^ Je i'ai publiée presque intëgraie- des notes dont Ta accompagnée M. Ché-
ment dans la notice sur. Fouquet, placée ruel. {Mémoires sur la vie publique et privée
en tète de mon Histoire sur Colhert, Je la de Fouquet, I, Appendice, p. 489.") donne ici textuellement avec la plupart
XI INTRODUCTION
de l'audace extraordinaire de rhoinme que le président de Lamoignon a appelé rie plus vigoureux acteur qui fût à la cour K-n
(rL'esprit de Son Eminence, susceptible natureiietnent de toute mauvaise impression contre qui que ce soit, et particulièrement contre ceux qui sont en un poste considérable et en quelque estime dans le monde, son naturel défiant et jaloiA, les dissensions et inimitiés qu il a semées avec un soân et un artifice incroyables dans Tesprit de tous ceux qui ont quelque part dans les affaires de TEstat, et le peu de reconnoissance qu'il a des services reçus quand il ne croit plus avoir besoin do ceux qui les luy ont rendus, donnant lieu à chacun de l'appréhender, à quoy ont donné plus de lieu en mon particulier, et le plaisir qu'il tesmoignc trop souvent et trop ouvertement prendre à écouter ceux qui luy ont parlé contre moy, auxquels il donne tout accès et toute créance, sans considérer la qualité des gens, Tintérest qui les pousse et le tort qu'il se fait à luy-mesme, de décréditer un surintendant qui a toujours une infinité d'ennemis que luy attire inévitablement un employ, lequel ne consiste qu'à prendre le bien des particuliers pour le service du roy, outre la hayne et l'envie qui suivent ordinairement les finances. D'ailleurs les commissions qu'il a données à mou frère ^ contre M. le Prince et les siens, contre fe cardinal de Retz et tous ceux que Son Eminence a voulu persécuter, ne pouvant qu'il ne nous ayt attiré un nombre d'ennemis considérables qui' attendent l'occasion de nous perdre, et travaillent sans discontinuation près de Son Eminence mesme, connoissant son foiblc, à luy mettre dans l'esprit des défiances et soupçons mal fondés. Ces choses, dis-je, et les connoissances particulières qu'il a données à un grand nombre de personnes de sa mauvaise volonté, m'en faisant craindre avec raison les effets, puisque le pouvoir absolu qu'il a sur le Roy et la Reyne luy rendent facile tout ce qu il veut entreprendre ; et considérant que la timidité naturelle qui prédomine on. luy ne luy permettra jamais d'entreprendre de m'éloigner simplemeut, ce qu'il auroit exécuté desjà s'il n avoit pas esté retenu par l'appréhonsion de quelque vigueur en mon frère l'abbé^ et en moy, un bon nombre d'amis quo l'on a servis en toutes occasions, quelque intelligence que l'expérience m'a donnée dans les affaires, une charge considérable dans le parle- UKMit, des places fortes, occupées par nous ou nos proches \ et des alliances (iNsex avnutagcuscs, outre la dignité de mes deux frères dans l'Église. Ces couNidéralions, qui paroissent fortes d'un costé à me retenir dans le poste où je Huin, d'un nuire ne peuvent permettre que j'en sorte sans que l'on tente tout
' AtTPii'» th M, /f* pt^iWffiC (/<> /^moignon « ^ Addition de i658 en interligue : «(qui
I. h Kf«* '/" M» (/«* /««imoi/fNon , par (iaillard. confondent toute la famille et attendent, etc.?»
* Kniti|ui«l n Ajotili^ on interligne dans la ^ Fouquet a effacé, en i658, ces mots:
ri^flnrllmi ilo \i\UH \ «fi\ mon fnVe PaMn^, qui <«en mon frère Tabbé^n et y a substitué: ron
n*im\ <iii|(h({i( jifiul t^trt^ trop lô|p^renient « \n\\%' mes frères.»
ipril ii^N pnfi lin lilr(« \w\\\' cMa, rontn« M. le ^ Le mot trproches?* a été effacé en i658
l*rliii'««.H «»t remplacé par «amis.*»
PROCÈS DE FOUQUET
d'un coop de nous accabler et de uous perdre; pource que, par la connois* saDce que j'ay de ses pensées et dont je Tay ouï parler en d'autres occasions, il ne se résoudra jamais de nous pousser s'il peut croire que nous en reviendrons et qu'il pourroit estre exposé au ressentiment de gens qu'il estime hardis et courageux.
frli faut donc craindre tout et le prévoir, afin que, si je me trouvois hors de la liberté de m'en pouvoir expliquer, lors on eust recours à ce papier pour y ehercher les remèdes qu'on ne pourroit trouver ailleurs, et que ceux de mes amis qui auront esté avertis d'y avoir recours sçachent qui sont ceux auxquels ils peuvent prendre confiance.
<r Premièrement, si j'eslois mis en prison et que mon frère l'abbé n'y fust pas, il faudroit suivre son avis et le laisser faire s'il esloit en estât d'agir et qu'il conservast pour moy l'amitié qu'il est obligé, et dont je ne puis doutera Si nous estions tous deux prisonniers, et que l'on eust la liberté de nous parler, nons donnerons encore les ordres de là*^, tels qu'il les faudroit suivre, et ainsY cette instruction demeureroit inutile, et ne pourroit servir qu'en cas que je fusse resserré, et ne pusse avoir commerce avec mes véritables amis.
ftLa première chose donc qu'il faudroit tenter seroit que ma mère, ma femme, ceux de mes frères qui seroient en liberté, le nfârquis de Charost et mes autres parens proches, fissent par prières et sollicitations tout ce qu'ils pourroîent, premièrement pour me faire avoir un valet avec moy, et ce valet, s'ils en avoient le choix, seroit Vatel ; si on ne pouvoit l'obtenir, on teuteroit pour Longchamps, sinon pour Courtois ou La Vallée'.
«Quelques jours après l'avoir obtenu, on feroit instances pour mon cuisinier, et on laisseroit entendre que je ne mange pas, et que l'on ne doit pas refuser cette satisfaction à moins d'avoir quelque mauvais dessein.
ff Ensuite on demanderoit des livi*es, permission de me parler de mes affaires domestiques, qui dépérissent, et dont j'ay seul connoissance. On tascheroit de m'envoyer Bruant. Peu de temps après on diroit que je suis malade, et on tascheroit d'obtenir que Pecquet\ mon médecin ordinaire, vinst demeurer avec moy et s'enfermer dans la prison.
rOn feroit tous les efforts d'avoir commerce par le moyen des autres pri-
' Fooqnet a eflaoë toute cette phrase, depuis «et que mon frère Tabbé n*y fust pas,?) et y a Mibalitué la suivante en i658 : «et que mon frère l^abbé , qui s'est divisé dans les derniers temps d*avec moy mal à propos, n'y fusl pas el qu'on le laissast en libeKé, il faudroit fiooler (redouter) qu'il eust este gagné contre moy, et il seroit plus à craindre en cela qu'aucun autre. Cest pourquoy le premier ordre seroit d>n avertir nn chacun, estre sur ses gardes et observer sa conduite, v
* Cette phrase a été remplacée par la sui-
vante : «Si j'estois donc prisonnier et que l'on eust la liberté de me parler, je donneray les ordres de là, etc.»
^ Note ajoutée par les commissaires: ftCe La Vallée est le valet de chambre qui sert M. Fouquet â Vincenncs.»
^ nhe sieur Pecquet, médecin, est auprès de Fouquet depuis sa détention.*» (Note des commissaires.) — Jean Pecquet , de Dieppe , célèbre par la découverte du réservoir du chyle, qui portit son nom. Mort en février 1676, à l'âge de soixante-quatre ans.
XXII hNTRODUCTlON.
sonniers, s'il y on avoit au mcsme lieu, ou en gagnant les gardes; ce qui se fait toujours avec un peu de temps, d'argent et d'application.
r II faudroit laisser passer deux ou trois mois dans ces premières poursuites, sans qu'il parust autre chose que des sollicitations de parens proches, et sans qu'aucun autre do nos amis (ist paroistre de mécontentement qui pust avoir des suites, si on se contentoit de nous tenir resserrés, sans faire autre persécution.
'rMais néanmoins, ce pendant, il faudroit voir tous ceux que l'alliance, l'amitié et la reconnoissance obligent d'estre dans nos intércsts, pour s'en assurer et les engager de plus en plus et sçavoir d'eux jusqu'où ils voudroient aller.
tr Madame du Plessis-Beliière , à qui je me fie de tout, et pour qui je n'ay jamais eu aucun secret ni aucune réserve, seroit celle qu'il faudroit consulter sur toutes choses, et suivre ses ordres si elle cstoit en liberté, et mesme la prier de se mettre en lieu seur.
rEUe connoist mes véritables amis, et peut-estrc qu'il y en a qui auroicnl honte de manquer aux choses qui seroient proposées pour moy de sa part.
rr Quand on auroitbien pris ses mesures, qu'il se fust passé environ ce temps de trois mois à obtenir de petits soulagemens dans ma prison, le premier pas seroit de faire que M. le comte de Charost allast à Calais; qu'il mist sa garnison en bon estât; qu'il fist travailler à réparer sa place et s'y tinst sans en partir pour quoy que ce fust. Si le marquis de Charost n'estoit point en quartier de sa charge de capitaine des gardes, il se retireroit aussy à Calais avec M. son père, et y mèneroit ma fille, laquelle il faudroit que madame du PlcSvsis fist souvenir en cette occasion de toutes les obligations qu'elle m'a, de l'honneur qu'elle peut ac([uérir en tenant par ses caresses, par ses prières et sa conduite, son beau-père et son mary dans mes intérests, sans qu'ils entrassent en aucun tempérament là-dessus.
ffSi M. de Bar, qui est homme de grand mérite, qui a beaucoup d'honneur et de fidélité, qui a eu la mesme protection autrefois que nous et «pii m'a donné des paroles formelles de son amitié, vouloit aussy se tenir dans la citadelle d'Amiens, et y mettre un peu de monde extraordinaire et de munitions, sans rien faire néanmoins que de confirmer M. le coml<î de Charost et s'assurer encore de ses amis et du crédit qu'il m'a dit avoir sur M. de Beilebrune, gouverneur de Hcsdin ^ et sur M. de Mondejeu, gouverneur d'Arras!
f Je ne doute pas que mad.iine du Plessis-Beliière n'obtinst de M. de Bar tout ce que dessus, et à plus forte raison de M. le marquis de Créquy, que je souhaiterois l'aire le mesme personnage et se tenir dans sa place.
'T Je suis assuré que M. le marquis de Feuquières feroit le mesme au moindre mol qu'on luy en diroit.
tM. le marquis de Créquy pourroit faire souvenir M. de Fabert des paroles
' Onlln phrnAC, " qirit m'a dit avoir 8ur été rayée et remplacée par celte -ci : ttqu^il a M. d'^ Rcliehrime, gouverneur de Hesdin,^ a sur le commandant du Havre. ^
PROCÈS DE FOUQUET
wm
forjiielles qu il m*a données et à luy par écrit d'estre daui> mes iuléresls, et la marque qu il faudroit luy en demander, s'il pcrsisloit en cette volonté , seroit que luy et M. de Faberl écrivissent à Son Ëminence en ma faveur fort pressamment pour obtenir ma liberté, qu il promist d'estre ma caution de ne rien entreprendre, et, s'il ne pouvoit rien obtenir, qu'il insinuast que tous les gouverneurs cy-dessus nommés donneroient aussy leur parole pour moy. Et, en cas que M. de Fabert ne voulust pas pousser l'affaire et s'engager si avant, M. le marquis de Gréquy pourroit agir et faire des efforts en son nom et de tous lesdits gouverneurs , par lettres et se tenant dans leurs places.
rPeutr-estre M» d'Estrades ne refuseroit pas aussy une première teulalive.
nJe n'ay point dit cy-dessus la première chose de toules par où il faudroil coaimencer, mais fort secrètement, qui seroit d'envoyer au moment de nostre détention les gentilshommes de nos amis et qui sont assurés, comme du Fresne, La Garde, Devaux, Bellegarde et ceux dont ils voudraient répondre, pour se jeter sans éclat dans Ham ^.
trjl. le chevalier de Maupeou pourroit donner dos sergens assurés et y faire filer quelques soldats tant de sa compagnie que de celles de ses amis^.
«Et comme il y a grande apparence que le premier effort seroit contre Ham', que l'on tascheroit de surprendre, et que M. ie marquis d'Hocquincourl mesme, qui est voisin, pourroit observer ce qui s'y passe pour eu donner avis à la cour, il faudroit dès les premiers momens que M. le marquis de Créquy envoyast des hommes le plus qu'il pourroit, sans faire néanmoins rien mal à propos ^.
trQue Devaux y mist des cavaliers, et en un mot que la place fust munie de tout^.
«Il faudroit pour cet effet envoyer un homme en diligence à (loncarneau trouver Deslandes, dont je connois le cœur, l'expérience et la fidélité, pour luy donner avis de mon emprisonnement et ordre de ne rien faire d'éclat en sa province, ne point parler et se tenir en repos, crainte que d'eu user autrement
* GcUe phrase a élé moditiée dans la seconde rédaction, depuis «comme du Frcsne?) JMsqu'*à (rdans Ham,» et remplacée par la Miivanle : «dans Belle -Ile, M. de Brancas, auquel je me confie entièrement, auroit lu principale conduite de tout avec madame du Plessis.»
' Les derniers mots de la phrase, depuis «tant de sa compagnie,» ont élé supprimés.
^ La seconde rédaction porte en interligne : - Befle-Ile et Concameau ,n au lieu de « Ham , v f|ai a été effacé.
* Cette phrase, depuis <tet que M. le marquis d''Hocquincourt,7) a été biffée et remplacée par celle-ci: «et que M. le mareschal de La Mcilleraye, (}uoyqu il m'ayl donné parole
d'estre dans mes intéresls envers et contre tous en présence de M. de Brancas et de madame du Plessis, n'en useroit peut-oslre pas trop bien , il faudroit avertir Deslandes de prendre des hommes le plus quil pourroit, sans faire néanmoins rien de mal à propos, w M. Chéruel rappelle que le marquis d'Hocquincourl avait remplace le maréchal, son père, comme gouverneur de Péronne, que le maréchal de La MeJlIerayc était gouverneur de Bretagne, et Desiandos, gouverneur de Concarne^ui. La substitution de Belle-Ile à Ham avait rendu res changements nécessaires dans la suite du projet.
^ Ce paragraphe a élé complètement supprimé.
IMV
INTKODUCTlOiY
ne donnas! occasion de nous (aire nostre procès et nous pousser ; mais il pourroit, sans dire mot, fortifier sa place d'hommes, de munitions de toutes sortes, retirer les vaisseaux qu il auroit à la mer, et tenir toutes les affaires en bon estât, acheter des chevaux et autres choses, pour s*en servir quand il seroit temps.
(rll faudroit aussy dcpescher un courrier à madame la marquise d'Asserac, et la prier de donner les ordres à TIle-Dieu qu'elle jugeroit à propos pour exécuter ce qu elle manderoit de Paris, où elle viendroit conférer avec madame du Plessis.
trCe qu'elle pourroit faire seroit de faire venir quelques vaisseaux à Tlle- Dieu^ pour porter des hommes et des munitions où il seroit besoin, à Concarneau ou à Tombelaine^, et faire les choses qui luy seroient dites et quelle pourroit mieux exécuter que d'autres, pource qu'elle a du cœur, de l'affection, du pouvoir, et que l'on s'y doit entièrement fier, et qu'elle ne seroit pas suspecte. C'est pourquoy il faudroit qu'elle observast une grande modération dans ses paroles.
(rll seroit important que du Fresne fust averty de se tenir à Tombelaine^, y mettre le nombre d'hommes, d'armes, et de munitions et vivres nécessaires; et le plus. important est d'y faire des fours et y mettre de la farine, afin de n'avoir pas besoin d'aller ailleurs chercher des vivres, ledit lieu de Tombelaine pouvant estre de grande utilité comme il sera dit cy-après.
rrSi madame du Plessis se trouvoit obligée de sortir de Paris, il faudroit, après avoir donné ordre à son mesnage, qu'elle allast dans l'abbaye du Pontaux-Dames s'enfermer quelque temps ^ pour y conférer et donner les ordres aux gens dont on se voudroit servir.
(T Prendre garde surtout à ne point écrire aucune chose importante par la poste, mais envoyer partout des hommes exprès, soit cavaliers ou gens de pied, ou religieux.
(rLe père de Champneuf n'a pas tout le secret et toute la discrétion nécessaire^, mais je suis tout a fait certain de son affection, et il pourroit estre employé à quelque chose de ce commerce de lettres par des jésuites de maison en maison.
trCeux du conseil desquels il se faudroit servir sur tous les autres, ce seroient MM. de Brancas , de Langlade et de Gourville , lesquels assurément m'ayant
' Il y avait, dans la première rédaction, (tau Crobic.*)
' Tombelaine est une petite tic située près du Monl-Saint-Micbel. — Dans la seconde rédaction de son projet, Fouquct a remplacé ffâ Concarneau et Tombelaine r^ par les mots ci-après : «faire accommoder Saint-Micbel et Tombelaine. n
' Fouquet a remplacé ce membi'e de pbrase |»ar le suifant: rt\\ serait important (|ue ani\
qui commandent dans Saint-Micbel et Tombelaine 80V cnt avertis de s\ tenir.??
* Dans la seconde rédaction ces mots, «dans Tabbaye du Pont-aux-Dames,» ont été biffés et remplaa's par celte phrase: «qu'elle allast s'^enfermer quelque temps dans la citadelle dWmiens ou de Verdun.'»
^ CoUe phrase a été ainsi modifiée: «n*a |)as de luy-mesme toute la circonspection nécinssaire. *>
PROCÈS DE FOUQUET. ht
beaucoup d'obligation ^ et ayant éprouvé leur conduite et leur fidélité en divers rencontres, et leur ayant conGé le secret de toutes mes affaires, ils sont plus capables d'agir que d'autres, et de s'assurer des amis qu'ils connoissent obligés à ne me pas abandonner.
ttJ ay beaucoup de conGance en l'affection de M. le duc de La Rochefoucauld et en sa capacité ; il m'a donné des paroles si précises d'estre dans mes intérests en bonne ou mauvaise fortune, envers et contre tous, que, comme il est homme d'honneur et reconnoissant la manière dont j'ay vécu avec luy et les services que j'ay eu l'intention de luy rendre, je suis persuadé que luy et M. de Marsillac ne me manqueroient pas à jamais.
ffJe dis la mesme chose de M. le duc de Boumonville, lequel assurément seroit capable de bien agir en divers rencontres, et je ne doute pas qu'il ne portast avec chaleur toutes les paroles que l'on voudroit au Roy, à la Reyne et à M. le Cardinal , pour obtenir ma liberté et représenter les soins que j'ay pris de contenir dans le devoir un grand nombre d'amis que j'ay, qui peut-estre se seroient échappés.
trM. le duc de Boumonville pourroit encore agir sous main au parlement près de ses amis, pour me les conserver et empescher qu'il ne se fist rien à mon préjudice.
frOn peut conGer à M. de Boumonville toutes choses sur sa parole.
trJe ne serois pas d'avis néanmoins que le pariement s'assemblast pour me redemander avec trop de chaleur, mais tout au plus une fois ou deux par bienséance, pour dire qu'il en faut supplier le Roy; et il seroit très-important que de cela mes amis en fussent avertis au plus tost, particulièrement M. de Harlay, que j'estime un des plus Gdèles et des meilleurs amis que j'aye, et MM. de Maupeou, Miron et Jannart, de crainte que l'on ne prist le parly de dire que le Roy veut me faire mon procès., et que cela ne mist l'affaire en pires termes.
(fPour les affaires qui pourroient survenir de cette nature, lesdits sieurs de Harlay, de Maupeou, Miron, Jannart et M. Chanut devroient estre consultés, estant très-capables et Gdèles.
<fll faudroit que quelqu'un prist grand soin de bien échauffer ledit sieur Jannart, mon substitut, le piquant d'honneur et de reconnoissance , pource que c'est un des plus agissans et des plus capables hommes que je connoisse en affaires du palais.
ffUne chose importante est d'avertir mes amis qui commandent à Ham\ à Concarneau, à Tombelaine, que les ordres de madame du Plessis doivent estre exécutés comme le^ miens.
frM. Chanut me feroit un singulier plaisir de venir prendre une chambre
* Fouquct a changé ainsi celle phrase : * Ce mol a été effacé dans la seconde ré-
rcMM. de Braneas, de Langlade et de Gour- daction et remplacé par «Belie-IIe.*) ville ni*onl beaucoup d^obligation. »
wvi INTRODUCTION.
au lo|;is oà sera ma femme pour luy donner conseil en toule sa conduite; et i|u elle y prenne créance entière et ne fasse rien sans son avis.
fflîne des choses les plus nécessaires à observer est que M. Langiade et M. de Gourvilie sortent de Paris, se mettent en seurelé, fassent sçavoir de leurs nouvelles à madame du Plessis, au marquis de Créquy, à M. de Branc^s et autres, et qu'ils laissent à Paris quelque homme de leur connoissance capable d'exécuter quelque entreprise considérable, s il en estoit besoin.
[ADDlT10?fS FAITES EN l658, APfiilS L* ACQUISITION DE BeLLE-IlE.]
f(ll est bon que mes amis soyent avertis que M. le commandeur de Neuchèse me doit le restablissemeut de sa fortune, que sa charge de vice-amiral a esté payée des deniers que je luy ay donnés par les mains de madame du Plessis, et que jamais un homme n'a donné des paroles plus formelles que luy d'estre dans mes intérests en tout temps, sans distinction et sans réserve, envers et contre tous.
(tII est important que quelques-uns d'entre eux luy parlent et voyent la situation de son esprit, non pas quil fust a propos qu'il se déclarast pour moy ; car de ce moment il seroit tout à fait incapable de me servir. Mais comme les principaux establissemens sur lesquels je me fonde sont maritimes, comme Belle-Ile, Concarneau, le Havre et Calais, il est bien assuré que. Je cominnndement des vaisseaiix tombant entre ses mains, il pourroit nous servir bien utilement eu ne faisant rien, et lorsqu'il seroit en mer trouvant des diiHcultes qui ne manquent jamais quand on veut.
fvll faudroit que M. de Guinant, liHiuel a beaucoup de connoissance de la mer et auquel je me fie, contribuast à munir toutes nos places des choses nécessaires et des hommes qui sei'oient levés par les ordres de Goui*ville, ou des gens cy-dessus nommés; et c'est pouit{uoy il seroit important qu'il fust «verty de se rendre à Belle-Ile ^
«rCiOiuine l'ai'gent seroit nécessaire pour toutes ces dépenses, je laisseray ordre au commandant de Belle-Ile d\n\ donner autant qu'il en aura sur les ordres de madame du Plessis, 4le M. de Brancas, de M. d'Agde^, ou de M. de (iourville; mais il le faut mesnager, et que mes amis en empruntent partout pour 11*011 pas manquer.
(tM. (rViidilly est de mes amis, et ou pourroit sçavoir de luy en quoy il peut M»rvir; en tout ras, il échauffera M. de Feuquièi'es, qui sans doute agira bien.
r^M. dWifde*'* par sous main conduira de grandes négociations, et dans iv. pnrIenuMit sur d'aulne»» sujets que le mien, et mesnie p^ir mes amis assurés dans |<\H autres parlemeus, où on ne manque jamais de matière, à Toccasioii
' Kiui(|uii| i\\»'\{ ajouto «ou au lUm»;- •* Louis Fouquet, alors coadjuUîur de Té-
ui(ii« il il olliiti^ (M^N uuiU. \<k|uc d'Agde, était en niéuie icuips conseiller
^ <.»» nom A i»li» «joui»» %^i\ inlorli|;uc. du parlejnent de l*aris.
PROCÈS DE FOUQUET. xwii
des levées {impots) , cft donner des arrcsts et troubler les recettes ; ce qui fait que Ton n*est pa.s si hardy dans ces temps-là à pousser une violence, et on ne veut pas avoir tant d'affaires à la fois.
ffLe clergé peut encore par son moyen, et de M. de Narbonne*, fournir des occasions 8'affaires en si grand nombre que Ton voudra, en demandant les Estais généraux avec la noblesse, ou des conciles nationaux, qu ils pourroient convoquer d'eux-mesmes en lieux éloignés des troupes, et y proposer mille matières délicates.
ffM. de La Salle, qui doit avoir connoissance de tous les secours quon peut tirer par nos correspondances des autres royaumes et Estais, y peut aussy estre employé et donner des assistances à nos places.
<t Voilà Testât oà il faudroit mettre les choses, sans faire d'autres pas, si on se contentoit de me tenir prisonnier; mais si on passoit outre et que Ton vouiust faire mon procès, il faudroit faire d'autres pas. Et après que tous les gouverneurs auroient écrit à Son Éminence pour demander ma liberté, avec termes pressans comme mes amis, s'ils n'obtenoient promptement l'effet de leur demande et que l'on continuast à faire la moindre procédure, il faudroit en ce cas monstrer leur bonne volonté et commencer tout d'un coup , sous divers prétextes de ce qui leur seroit deu, à arrester tous les deniers des receltes, non-seulement de leurs places, mais des lieux où leurs garnisons pourroient courre, faire faire nouveau serment à tous leurs officiers et soldats, mettre dehors tous les habitans ou soldats suspects peu à peu et publier un manifeste contre l'oppression et la violence du gouvernement.
«r C'est en ce cas où Guinant pourroit avec ses cinq^ vaisseaux, s'assurant en diligence du plus grand nombre d'hommes qu'il pourroit, matelots et soldats, principalement estrangers, prendre tous les vaisseaux qu'il rencontreroit dans la rivière du Havre à Rouen, et par toute la coste, et mettre les uns pour brusiots et les autres en faire des vaisseaux de guerre, en sorte qu'il auroit une petite armée assez considérable retraite en de bons ports, et y mèneroit toutes les marchandises dont on pourroit faire argent, dont il faudroit que les gouverneurs fussent avertis pour avoir créance en luy et luy donner retraite et assistance.
n\l est impossible, ces choses estant bien conduites, se joignant à tous les malcontens par d'autres intérests, que l'on ne fist une affaire assez forte pour tenir les choses longtemps en balance et en venir à une bonne composition, d'autant plus qu'on ne demanderoit que la liberté d'un homme qui donneroit des cautions de ne faire aucun mal.
«rJe ne dis point qu'il faudroit oster tous mes papiers, mon argent, ma vaisselle et les meubles plus considérables de mes maisons de Paris, de Saint- Mandé, de chez M. Bruant, et les mettre dès le premier jour à couvert dans
* François Foiiqiict, qui n*étail encore en ' Fouqnel h remplacé « sos cinqi^ par
i658 que coadjutenr de l archevêque de Nar- -^ quelques. *» bonne.
xxTiii INTRODUCTlOiN.
une ou plusieurs maisons religieuses ^ et s'assurer d'uif procureur au parle'inent, fidèle et zëlé, qui pourroit estre donne par M. de Maupeou, le président de la première ^.
rrJe crois que M. le chevalier de Maupeou occuperoit dans ce temps-là quelque poste avantageux et agiroit comme on voudroit ; mais en ^out cas il pourroit choisir à se retirer dans une des places susdites avec ses amis.
ffUne chose quil ne faudroit pas manquer de tenter seroit d'enlever des plus considérables hommes du Conseil, au mesme moment de la rupture, comme M. Le Tellier ou quelques autres de nos ennemis plus considérables, et bien faire sa partie pour la retraite ; ce qui n'est pas impossible.
<rSi on avoit des gens dans Paris assez hardis pour un coup considérable et i(uelqu'un de teste à les conduire, si les choses venoient à l'extrémité et que le procès fust bien avancé, ce seroit un coup embarrassant de prendre de force le rapporteur et les papiers ; ce que M. Jannart ou autre de cette qualité pourroit bien indiquer, par le moyen de petits greffiers que l'on peut gagner; et c'est une chose qui a pu estre pratiquée au procès de M. de Chenailles le plus aisément du monde, où, si les minutes eussent esté prises, il n'y avoit plus de preuves de rien.
(tM. Pellisson est un homme d'esprit et de fidélité auquel on pourroit prendre créance et qui pourroit servir utilement à composer les manifestes et autres ouvrages dont on auroit besoin , et porter des paroles secrètes des uns aux autres.
(rPour cet effet encore, mettre des imprimeurs en lieu seur; il y en aura un à Belle-Ile.
(tM. le premier président de Lamoignon, qui m'a l'obligation tout entière du poste qu'il occupe, auquel il ne seroit jamais parvenu, quelque mérite qu'il ayt, si je ne luy en avois donné le dessein, si je ne l'avois cultivé et pris la conduite de tout avec des soins et applications incroyables, m'a donné tant de paroles de reconnoissance et de mérite, répétées si souvent à M. Chanut, à M. de Langlade et à madame du Plessis-Guenegaud et autres, que je ne puis douter qu'il ne fist les derniers efforts pour moy; ce qu'il peut faire en plusieurs façons, en demandant luy-mesme personnellement ma liberté, en se rendant caution, en faisant connoistre qu'il ne cessera point d'en parler tous les jours qu'il ne l'ayt obtenue; que c'est son affaire; qu'il quitteroit plutost sa charge que se départir de cette sollicitation; et faisant avec amitié et avec courage tout ce qu'il faut. Il est assuré qu'il n'y a rien de si facile à luy que d'en venir à bout, pourvu qu'il ne se rebute pas, et que l'on puisse estre persuadé qu'il aura le dernier mécontentement si on le refuse, qu'il parle tous les jours sans relasche, et qu'il agisse comme je ferais pour un de mes umis en pareille occasion et dans une place aussy importante et aussy assurée.
* Foiiquet a ajoiitd en interligne «et chez ' Ce9t-à-dire, <r Je la première chambre des
M. de BoiirnonviiI«.<) enquêtes.?)
PROCES DE FOUQUET. xxix
ffM. AmprouXy frèi*e de M. Delorme cl conseiller au parlement, est de mes amis; il m'a quelque obligation. Je ne doute point, estant homme d'honneur, qu'il ne me serve avec afTeclion et fidélité aux occasions ; on s'y peut fier.
ffSon usage est, au parlement, pour toutes choses, soit en attaquant ou en défendant; mesme on le peut consulter sur ce qu'il estimera qui pourroit estre fait.
«rll peut encore servir en Bretagne, où il a des amis et des habitudes, soit pour la conservation de ce qui m'y appartient, ou pour avoir des nouvelles.
«rll peut encore sçavoir ce qui se passe et agir avec les gens de la religion, et voir dans la maison d'Estrées ce que l'on y machine, ayant de grandes habitudes auprès de M. l'évesque de Laon.
(r Madame la Première Présidente de la chambre des comptes de Bretagne, qui est sœur de madame du Plessis-Bellière et demeure à Rennes, a des pa« rens et amis au parlement de Bretagne. Je l'ay servie en quelque occasion, et, tant à cause de sa sœur que de mon chef, je puis m'assurer qu'elle agira avec fidélité et affection en ce pays-la. On peut s'y confier pour ce qui regarderoit la Bretagne, où mes establissemens me donnent des affaires; et il ne faut pas manquer d'écrire à tous mes amis de ces quartiers-là de se réunir et veiller qu'il ne se passe rien contre mes intérests pendant mon malheur.
n M. de Cargret (de Kergroet), maistre des requestes , est homme de condition , qui m'a promis et donné parole plusieurs fois de me servir envers et contre tous. Il peut estre d'un grand usage, et pour ladite province de Bretagne, où il a des amis et des parens dont il m'a répondu , et dans le Conseil les jours que l'on apprendra qu'il s'y doit passer quelque chose, et dans le parlement, où il peut entrer quand on voudra, et parmy les maistres des requestes si quelque occasion venoit à les émouvoir. M. de Harlay peut le faire agir.
«vM. Fouquet, conseiller en Bretagne, est celuy de mes parens de cette province auquel' j'ay eu plus de confiance, qui a eu la conduite de toutes mes affaires domestiques en ce pays, qui connoist mes amis et mes parens, et auquel oa peut prendre créance pour ce qui seroit à faire de ce costé-là ; mesme sçait l'argent a peu près qu'on y peut trouver ' . v
Tel était ce plan de guerre civile que Fouquet croyait avoir brûlé, et dont la découverte consterna ses amis. Malheureusement pour lui , tout n'était pas là. On trouva aussi dans ses papiers deux engagements plus que singuliers, dont les signataires, le capitaine Des-
^ A ia suite de la transcription du projet, lu et tenu à loisir chacune desdites six feuilles
tw le Proci^-9erbai de la Chambre de juttiee, et demie et tout autant que bon luy a sem-
(BiU. Imp. S. F. Procès de Fouquet), on lit: blé, a dit el déclaré que récriture estant en
•tEI aurions interpellé le répondant de dé- icelles , mesme les ratures et corrections estant
darer si lesdites six dernières feuilles et de- pareillement sur icelles, estre entièrement dp
mie sont écrites entièrement de sa main , sa main et les avoir écrites de récriture dout
niesoie les ratures et corrections estant en il se sert ordinairement. *" icelles; à quoy le répondant, après avoir vu.
XXX INTRODUCTION
landes et un président au parlement de Bretagne, du nom de Maridor, juraient de lui être fidèles et d'exécuter ses ordres, de préférence à ceux de qui que ce fût, sans réserve ni distinction. Ces pièces, dont on trouve de fréquents exemples dans les temps féodaux, sont caractéristiques* Voici d'abord l'engagement du capitaine Deslandes :
<r Je promets et donne ma foy à Monseigneur le procureur général, surintendant des finances et ministre d'Estat, de n'estre jamais à autre personne qu'à luy, auquel je me donne et m'attache du dernier attachement que je puis avoir, el je luy promets de le serrir généralement centre toute personne sans exception, et de n'obéir à personne qu'à luy, ni mesme d'avoir aucun commerce avec ceux qu'il me défendra, et de luy remettre la place de Concameau qu'il m'a confiée toutes les fois qu'il l'ordonnera. Je luy promets de sacrifier ma vie contre tous ceux qu'il luy plaira, de quelque qualité et condition qu'ils puissent estre, sans en excepter dans le monde un seul. Pour assurance de quoy, je donne le présent billet écrit et signé de ma main, de ma propre volonté, sans qu'il Tayt mesme désiré, ayant la bonté de se fier à ma parole, qui luy est assurée, comme le doit un bon serviteur à son maistre.
ff Fait à Paris, le 3 juin 1 658.
trDESLAISDBS.T)
L'engagement du président Maridor était conçu dans les termes suivants :
(rJe projets à Monseigneur le procureur général, quoy qu'il puisse arriver, de demeurer eu tout temps parfaitement attaché à ses intérests, et sans aucune réserve ni distinction de personnes, de quelque qualité et condition qu'elles puissent estre, estant dans la résolution d'exécuter aveuglément ses ordres dans toutes les affaires qui se présenteront et le concerneront personnellement.
«Fait ce vingtième octobre i658.
ff Maridor. 1»
Quand le projet de guerre civile et les deux engagements qu'on vient de lire curent été découverts, les ennemis de Fouquet le crurent perdu, et il l'était en effet si l'accusation avait su se borner. Mais un agent de Colbert, nommé BerryerS qui avait une grande part dans la direction du procès, lui donna, pour accroître sa propre importance, un développement excessif et sauva ainsi le Surinten-
* Voir l, I, p. 370 et I. II, p. 685.
PROCÈS DE FOUQUET. ixii
(laiil d une mort certaine. Les griefs de péculat, grossis sans mesure, occasionnèrent des vériûcations de pièces et de registres qui furent suivies de discussions interminables. Pendant ce temps, l'opposition s'était formée et comptée. Si, d'un côté, l'avocat général Talon , qui avait depuis longtemps voué à Fouquet une haine violente et en quelque sorte publique , stigmatisait sa vie et ses opérations dans d'éloquents réquisitoires, celui-ci, adroit à susciter des délais sans cesse renaissants, composait ses défenses plus éloquentes encore, et sa famille les faisait imprimer clandestinement en seize volumes dont le petit format favorisait la distribution. Une chose frappe d'étonnement en lisant ces remarquables plaidoiries, c'est de voir que Fouquet a réponse à tout et ne passe condamnation sur rien. A Tentendi^e, le cardinal Mazarin s'était enrichi de cinquante millions ; Golbert , cr son domestique , qui avait sa bourse et son cœur, v Berryer et Foucault, créatures de Golbert, ne s'étaient pas oubliés et possédaient de grands biens. Seul il n avait jamais abusé de sa charge, ni pour son compte, ni pour ses amis, pas même pour Gourville, dans les Mémoires duquel on lit pourtant, au sujet de quelques opérations Gnancières du Surintendant, « qu'ayant sous les yeux des exemples de beaucoup de personnes qui étoient devenues extrêmement riches, il avoit beaucoup profité. ■» Sans doute il avait quelquefois négligé les formalités ; mais fallait-il compromettre le succès des armées royales? Ges irrégularités, d'ailleurs, il les avait fait connaître au Roi , qui les lui avait pardonnées. On n'était donc plus en droit de les lui opposer. Vainement Talon, précisant les faits^ lui objectait qu'il avait donné en dix mois, à Vatel, son maître d'hôtel, 336,000 livres, et que la dépense de son domestique s'était élevée, pour 1660 seulement, k 371,000 livres ^ L'accusé répondait que les appointements de sa charge, le bien de sa femme, ses dettes présentes, qui n'étaient pas moindres de 1 2 millions, expli-
' Le chancelier Si^ier alla plus loin dépenses à des sommes fortes d'autant
et lui reprocha d'avoir porte cette dépense qu'elles étoient comptées deux et trois
à &oo,ooo livres par mois, à quoi Fou- fois.»» (Bibl. Imp. S. F.Prochs-verbalde la
quel répondit ^ qu'on fnisoit monter les Chambre de justice, i.\. M, 138.)
xxxn INTRODUCTION.
quaicnl ses dépenses, fort exagérées par ses accusateurs. Ce à quoi il ne pouvait répondre que d'une manière tout à fait évasive, c'était aux griefs tirés de son projet de guerre civile et de ses propres lettres concernant les constructions et les mouvements de terrain qu'il faisait, à Vaux, et dont les frais étaient si exorbitants qu'une de ses préoccupations constantes était d'en dérober la connaissance à Louis XIV, à Mazarin, à Golbert. On a vu le projet ; les lettres n'étaient ni moins précises, ni moins accablantes.
(îLe Roy doit aller dans peu à Fontainebleau, écrivait-il le 8 juin 1669 à un de ses serviteurs; j'auray grande compagnie à Vaux, mais il n'en faut point parler, et débarrasser pendant ce temps toutes choses, pour qu'il y paroisse le moins qu'il se pourra d'ouvrages à faire. n
Du stî novembre 1660. — ^ J'ay appris que le Roy doit aller, et toute la cour, à Fontainebleau dès le printemps, et, comme dans ce temps-là le grand nombre d'ouvriers et les gros ouvrages du transport des terres ne peuvent pas paroistre sans me faire bien de la peine, je veux maintenant les finir. Je vous prie, en celte saison que peu de gens vont à Vaux, de doubler le nombre de vos ouvriers. Je vous enverray autant d'argent qu'il en faudra, t
Enfin Vatel écrivait un jour à un agent de Fouquet :
« J'oubliois à vous mander que Monseigneur a tesmoigné qu'il seroit bien ayse de sçavoir quand M. Colbert a esté à Vaux, qui fut un jour ou deux après qu'il en fut party, en quels endroits il a esté, et qui l'a accompagné et entretenu pendant sa promenade, et mesme ce qu'il a dit; ce qu'il faut taecher de sçavoii*. sans affectation et mesme les personnes à qui il a parlé ^ tî
La Chambre de justice avait tenu sa première séance le 1 6 décembre 1661, et la France entière, comme Louis XIV, avait les yeux fixés sur elle. Le premier président de Lamoignon raconte qu'étant allé à Fontainebleau quelque temps auparavant, à Tocca-
* Bibl. Irap. Mss. S. F. 3,i84. — trouvé dans la maison de Vauo',,. C'est le Le manuscrit est intitule : Procez-verbal procès-verbal original. de la levée du scellé apposé, . . sur un coffre
PROCÈS DE FOUQUET. xxxiii
sion de la naissance du Dauphin , pour complimenter le Roi , il 1 avait trouvé tout préoccupé de Fouquet. (r H vouloit se faire duc de Bretagne et roi des îles adjacentes, disait Louis XIV ; il gagnoit tout le monde par ses profusions ; je n'avois plus pereonne en qui je pusse prendre confiance ^ 'n Malgré le soin mis à la composer, la Chambre de justice éleva bientôt des difficultés inattendues qui obligèrent le Roi et ses ministres, c'est Colbert lui-même qui nous l'apprend, à agir fortement pour dissiper ce qu'il appelle la cabale des dévots, à la tête de laquelle il met le premier président de Lamoignon, «r mécontent de n'avoir aucune part aux affaires, v Pour le même motif, Turenne, qui aurait désiré jouer un grand rôle dans le Conseil, et Boucherat, plus tard chancelier, qui convoitait déjà cette haute position, firent cause commune avec les dévots que la mère de Fouquet, sainte et digne femme depuis longtemps désireuse de sa conversion, même au prix d'une disgrâce, avait trouvé le moyen d'intéresser à sa cause ^. L'aveu de Colbert n'est pas isolé dans sa correspondance; plusieurs lettres montrent la part active qu'il prit à la direction du procès. Un conseiller au parlement. Le Camus, lui écrivait au mois d'août 1 663 : «r On a su dans la Compagnie que j'avois eu l'honneur de voir le Roy. Je n'ay pas pu m'empescher de dire à quelques-uns de ces Messieurs la manière dont le Roy m'avoit parlé et le mécontentement qu'il m'avoit tesmoigné de la conduite de la Compagnie ; que je l'avois justifiée autant qu'il m'avoit esté possible , mais qu'il estoit important d'oster au Roy les mauvaises impressions dont je l'avois trouvé prévenu. Cela a louché, et j'espère que Sa Majesté, dans la suite, n'aura pas sujet de se plaindre, -n
Le conseiller Le Camus se trompait, et la Compagnie continua de donAer au Roi et à Colbert de vifs sujets de mécontentement. Il y avait déjà longtemps que le procès durait, et le résultat en devenait de plus en plus incertain. Parmi les juges que le public croyait favorables à l'accusé, parce que, se préoccupant extrêmement des
* Arrêtés de Af. le président de Lamotgnon, I. Vie de Af. de Lamoipion. — ' Voir p. 5 A et suiv. Mémoires sur les affaires de finances de France povr servir à l'histoire,