II. r
XXXIV INTRODUCTION
formes de la procédure, ils résistaient avec fermeté aux impatiences de la cour, figurait en première ligne Olivier Lefèvre d'Ormesson, l'un des deux rapporteurs, ami du président de Lamoignon, qui l'avait fait entrer dans la Chambre de justice., et auteur d'un Journal où Ton trouve sur les affaires du temps, notamment sur le procès de Fouquet, d'intéressants détails. On essaya d'abord de le gagner par son père; mais toutes les avances furent infructueuses. Il était lui-même intendant du Soissonnais et de la Picardie. Colbert le destitua et lui fit dire que, s'il ne changeait pas de conduite, il n'aurait jamais plus d'emploi. D'Ormesson restant inébranlable, Colbert alla, de la part du Roi, se plaindre à son père de ce qu'il éternisait le procès. crLa Chambre de justice, aurait dit le ministre, ruine toutes les affaires, et il est fort extraordinaire qu'un grand roy, craint de toute l'Europe, ne puisse pas faire achever le procès d'un de ses sujets, n Cette démarche fut encore sans résultat; elle nuisit même à Colbert, contre lequel l'opinion était en ce moment très-surexcitée à cause de ses opérations sur les rentes. De son côté. Le Tellier intervint auprès de plusieurs juges. Enfin, le 8 juillet i66/i, le Roi lui-même manda les deux rapporteurs, qu'il entretint longtemps en présence de Colbert et de Lionne, l'ancien ami du Surintendant, (r Lorsque je trouvai bon , leur dit Louis XIV, que Fouquet eût un conseil libre , j'ai cru que son procès dureroit peu de temps ; mais il y a deux ans qu'il est commencé ^ et je souhaite ardemment qu'il finisse. Il y va de ma réputation. Ce n'est pas que ce soit une affaire de grande conséquence; au contraire, je la considère comme une affaire de rien. Mais, dans les pays étrangers, où j'ai intérêt que ma puissance soit bien établie, l'on croiroit qu'elle n'est pas grande si je ne pouvois venir à bout de faire terminer une affaire de cette qualité contre un misérable. Je ne veux néanmoins que la justice; mais je souhaite voir la fin de cette affaire, de quelque manière que ce soit^. . . -n
' La Chambre de justice siégeait de- ' Voir Jovmal d'Olivier d'Ormesson,
puis le mois de décembre 1661. 11 , 1 7/1.
PROCÈS DE FOUQUET. xixv
Une pareille animosité contre un accusé, si coupable qu'il fût, était-elle digne d'un souverain parlant à des magistrats ? Il y eut cependant encore d'autres démarches. Quinze jours après, le ai juillet, le greffier de la Chambre de justice, Joseph Foucault, adressait au chancelier Séguier, qui la présidait, la lettre suivante, preuve authentique des manœuvres de la cour.
«Monseigneur, voslre prévoyance est immanquable; M. Poucet (c'était un des juges qûî votèrent la mort de Fouquet) a trouvé si peu de vraisemblance dans tout ce que luy a dit ce malheureux, qu'après l'avoir examiné tout le jour avec toute l'application et l'habileté dont vous sçavez qu'il est capable, il a jugé qu'il estoit plus à propos de n'en rien rédiger par écrit que de donner matière à de nouvelles longueurs, si préjudiciables aux affaires. L'on vous rendra. Monseigneur, compte de tout, et si la conduite qu'on a tenue n'est pas de vostre approbation , les choses sont encore entières et en estât d'estre réglées par vos ordres ^. . . d
Les nombreux incidents suscités par Fouquet menaçaient en effet de se succéder sans fin. Sachant que l'opinion publicpe lui devenait de jour en jour plus propice, comptant sur elle pour contrebalancer les intrigues de la cour et forcer la main à ses juges, il ne cherchait qu'à gagner du temps. Si le gouvernement se fût borné à l'incriminer sur le projet de guerre civile, l'affaire eût été instruite en quelques jours, et les premiers juges venus, quelle qu'eût été leur partialité en sa faveur, n'auraient pu le sauver. On a prêté à Turenne un mot terrible et vrai. «Ses ennemis, aurait-il dit, avoient cherché à faire la corde si grosse , qu'elle le fut trop pour pouvoir l'étrangler, v Fouquet avait demandé la comi^unication des pièces du procès; ce qui lui fut accordé, un refus étant impossible. Or, d'après un des rapporteurs , il y en avait plus de soixante mille. Il voulut ensuite récuser le procureur général Talon et deux juges, dont l'un, le conseiller d'Etat Pussort, était oncle de Colbert, qu'il appelait obstinément sa partie ; mais la récusation ne fut pas admise.
* BiW. Imp. Mss. S. G. F. 709. Papiers de Séguier, vol. 89, fol. i3.
INTRODUCTION
C'est ce Pussort dont le premier président de Lamoignon a dit : (rC'étoit assurément un homme de beaucoup d'intégrité et de capacité, mais si féroce, d'un naturel si peu sociable, si emporté dans ses préventions, et si éloigné de l'honnêteté et de la déférence qu'on doit avoir dans une Compagnie, et d'ailleurs si prévenu de son bon sens et si persuadé qu'il n'y avoit que lui seul qui eût bonne intention , qu'il étoit toujours prêt à perdre le respect dû à la Compagnie et à la place que j'y tenois^T Plus tard enfin Pussort fut censuré par la Chambre de justice elle-même pour avoir signé un procès- verbal dressé par Berryer et contenant, contre l'accusé , des faits qui furent reconnus faux.
Ces diverses circonstances étaient habilement exploitées* par la famille et les amis de Fouquet, et par tous ceux qu'atteignaient les réductions de gages et de traitements, les remboursements et réductions de rentes, et les autres réformes opérées ou projetées par le Contrôleur général. Peu à peu le procès du Surintendant était devenu un prétexte d'opposition contre le gouvernement ; la preuve en est dans l'appui que donnait alors à l'accusé cette cabale des dévots et des amis du cardinal de Retz, dont les intrigues avaient, même après la Fronde, exercé la patience de Mazarih. (tLes dévots, disait Olivier d'Ormesson, sont pour M. Fouquet^.-» En effet, tandis que le curé de Saint-Nicolas-des-Champs, Claude Joly, depuis évêque d'Agçn, sollicitait pour lui, les religieuses de la Visi-
* Arrêtés du président de Lamoignon , I. Vie de M, de Lamoignon, — De son côté , Saint-Simon a fait de Pussort le portrait suivant : Al éio\f. frère de ia mère de M. Colbert, et fut toute sa vie le dictateur, l'arbitre et le maître de toute cette
famille si unie Fort riche et fort
avare, chagrin, difficile, glorieux, avec une mine de chat fâche qui annonçoit tout ce qu il ëtoit et dont lauslérité faisoit peur et souvent beaucoup de mal, avec une malignité qui lui étoit naturelle.
Parmi tout cela, beaucoup de probité.
une grande capacité, beaucoup de lumières, extrêmement laborieux et toujours à la tête de toutes les grandes commissions du conseil et de toutes les affaires importantes. G'étoitun grand homme sec, d'aucune société, de dur et difficile accès, un fagot d'épines , sans amusement et sans délassement aucun , cpii vouloit être mattre partout, et qui Tétoit parce qu il se faisoit craindre; qui étoit dangereux, insolent, et qui fut fort peu regretté y^ { Mémoires, II, a58.) ^ Journal, II, 1 17.
PROCÈS DE FOUQUET. xxxvii #•
lalion ' cherchaient à influencer le chancelier Séguier, qui , malgré sa piété très-grande, resta inflexible. Claude Joly et ces religieuses avaient sans doute fort peu de sympathie pour l'accusé ; mais on parlait en ce moment de supprimer un certain nombre de fêtes que Colbert jugeait inutiles, de reculer l'âge des vœux et même d'empêcher les religieuses de recevoir des dots ou des pensions^. Il n'en fallait pas tant pour motiver l'opposition de la cabale. En même temps, grâce à la complicité, chaque jour plus' irrésistible, de l'opinion, les éloquentes plaidoiries de Peliisson pénétraient dans toutes les maisons, passaient dans toutes les mains, touchaient tous l§s cœurs. Dissimulant adroitement les points vulnérables, Peliisson exagérait les services rendus par Fouquet, attribuait les fautes aux nécessités du temps, et persuadait de son entière innocence ceux-là mêmes qui , après son arrestation , l'auraient sans pitié envoyé au gibet.
D'incidents en incidents on était arrivé au mois de juillet 1666, c'est-à-dire que le procès durait depuis deux ans et demi, et i'accosé n avait pas encore comparu devant la Chambre de justice. La Chambre eut, vers cette époque, une recrudescence de sévérité qui jeta la consternation parmi les amis de Fouquet. Dans l'espace de quelques mois , plusieurs sergents des tailles furent envoyés aux galères ou bannis, et leurs charges confisquées ; deux autres furent pendus. Un financier nommé Dumont^ en faveur de qui on s'était beaucoup agité, fut condamné à mort pour cause de péculat, et exécuté. De son côté, Gourville avait été condamné à la même peine par contumace (r pour crime d'abus, malversations et vols par lui commis es finances du roi, sans compter, disait l'arrêt, les violentes présomptions de lèse-majesté, pour sa participation à cet écrit fameux qui contient un projet de moyens pour rallumer la sédition dans le royaume, -n Sur ces entrefaites, le président de Lamoignon,
' Leur couvent, dil de Sainte-Marie- ^ Mémoire de Çolberi sur la reforme de
du'-FMuhourg , était situe rue Saint-An- la justice. {Revue rétrospective, a' série,
loiiie; il avait été fondé en i6â8 par IV, soS.) madame de Chantai.
xxxviii INTRODUCTION.
que la cour ne croyait plus assez dévoué parce qu'il paraissait incliner à la clémence, avait été invité à ne plus s'occuper du procès de Fouquet, que le chancelier Séguier dirigea depuis lors exclusivement, et Denis Talon lui-même, si zélé au début, mais dont l'ardeur ne s'était pas soutenue, avait fait place, comme procureur général, à M. de Ghamillart, père de celui qui fut dans la suite le ministre de confiance et le moins habile de tous les ministres de Louis XIV.
Enfin, le 16 novembre 166 4, la Chambre de justice, réunie à l'Arsenal, entendit les conclusions du nouveau procureur général. Çlles étaient prévues et portaient ce qui suit : tr Je requiers pour le Roi , Nicolas Fouquet être déclaré atteint et convaincu du crime de péculat et autres cas mentionnés au procès, et, pour réparation, condamné à être pendu et étranglé, jusqu'à ce que mort s'ensuive, en une potence qui , pour cet effet, sera dressée en la cour du palais, et à rendre et restituer au profit du Seigneur Roi toutes les sommes qui se trouveroient avoir été diverties par ledit Fouquet ou par ses commis, ou par autres personnes, de son aveu et autorité, pendant le temps de son administration; le sui'plus de ses biens déclaré acquis et confisqué, sur iceux préalablement prise la somme de 80,000 livres parisis d'amende envers ledit Seigneur.-»
Le même jour, Fouquet comparut devant la Chambre et fut interrogé. Il débuta par décliner la compétence de ses juges; mais, le président lui ayant déclaré qu on lui ferait son procès comme à un muet y il consentit à répondre, tout en renouvelant ses protestations à chaque séance.
Nous n'entrerons pas dans les détails très-confus du procès de péculat; il importe cependant de rappeler quel était à cette époque le mécanisme administratif du trésor royal. Le surintendant des finances n'était pas , comme on pourrait le supposer, un fonctionnaire comptable recevant et dépensant les deniers de l'Etat ; il était seulement agent ordonnateur pour la recette et la dépense. Celles-ci se faisaient chez les trésoriers de l'Epargne, seuls agents comptables, seuls justiciables dela.Ghambre des comptes. Le surintendant n'était justiciable que du roi. C'est ce que Fouquet rappelle
PROCÈS DE FOUQUET. xxxix
souvent dans ses défenses, cl U cite à ce sujet ses lettres de nomination, où il est dit textuellement crquil ne sera tenu de rendre raison en la Chambre des comptes, ni ailleurs qu'à la personne du Roy, dont celuy-cy l'a de sa grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, relevé et dispensé, t) H ne s'ensuit pas que les finances du royaume et la gestion du surintendant fussent pour cela exemptes de contrôle. D'abord, aucune somme ne pouvait être reçue ou payée pour l'Etat sans être ordonnancée par le surintendant et portée sur les registres de l'Epargne. En même temps, le trésorier en exercice (il y en avait trois qui exerçaient à tour de rôle) tenait un autre registre, dit registre des fonds, sur lequel étaient inscrites jour par jour toutes les sommes versées à l'Epargne ou payées par elle, aveci'origine et les motifs de la recette et de la dépense, et les noms des parties. Le registre des fonds n'était pas produit à la Chambre des comptes ; il demeurait secret entre le surintendant et le roi. Ajoutons que l'agent qui le tenait et les trésoriers de l'Epargne, étant nommés par le roi, étaient tout à fait indépendants du surintendant.
Cette organisation qui semblait de nature à prévenir tous les abus, en couvrait cependant de monstrueux. Les ordonnances de payement délivrées par le surintendant devaient indiquer le fonds spécial destiné à les acquitter, et le trésorier de l'Epargne ne pouvait payer qu'autant qu'il avait des valeurs appartenant à ce fonds. N'en ayant presque jamais, vu la pénurie ordinaire du Trésor, il donnait en échange un billet dit de l'Epargne sur le fermier de l'impôt désigné dans l'ordonnance de payement. Or, il y avait des fonds excellents et d'autres plus que douteux. De là des différences considérables dans la valeur des billets de l'Epargne. Fouquet etPellisson conviennent, en ouh'c, qu'on délivrait souvent, par erreur ou sciemment, des ordonnances trois ou quatre fois supérieures au fonds qui devait les acquitter. On faisait alors ce qui s appelait une réassignation, c'est-à-dire, un nouvel ordre de payement sur un autre fonds, et quelquefois sur un autre exercice. La même opération se pratiquait pour tous les billets d'une date un peu ancienne qui
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if avaient pu être payés sur les fonds primitivement désignés; car, plus un billet était vieux, plus il était difTicile d'en obtenir le payement, et il y en avait qui étaient ainsi réassignés cinq ou six fois, toujours sur de mauvais fonds ; mais les personnages en faveur trouvaient le secret de se les faire payer. De leur côté, les traitants, les partisans, les fermiers, ceux qui étaient en état de faire de grandes avances, stipulaient que leurs anciens billets seraient réassigués sur de bons fonds, et Ton acceptait même au pair, dans leurs versements, de grandes quantités de ces billets quils s'étaient procurés à vil prix.
Un autre abus, plus grave encore, fut signalé dans le procès de Fouquet. Les lois du royaume ne permettant pas d'emprunter audessus du denier 18 (5,55 p. 0/0), la Chambre des comptes ne pouvait admettre ostensiblement un intérêt plus élevé. Cependant, des emprunts avaient été faits fréquemment sur le pied de i5 p. 0/0, et souvent davantage. Il fallait alors, pour légaliser l'opération, enfler le chiffre de l'émission et rétablir l'équilibre sur les registres de l'Ëpargne, en délivrant, sous des noms en blanc, des ordonnances de payement qui ne devaient pcis être payées. Il arriva même, sous l'administration de Servien et de Fouquet, qu'une ordonnance de payement pour un prêt de 6 millions, qui en définitive n avait pas eu lieu, le prêt ayant été annulé, fut payée comme si l'Etat en avait reçu les fonds. Un trait de l'époque, cest que les financiers voulaient bien avancer des sommes considérables à Fouquet, mais non à Mazarin , au gouvernement. L'homme privé inspirait plus de coniiancc que le premier ministi^e, que l'Etat. Que faisait alors ie Surintendant ? Il prêtait à l'Etat des sommes empruntées par lui aux particuliei^s, et on lui fit un grief, dans son procès, d'avoir retiré de ces prêts qu'il avouait, dont il se glorifiait, des intérêts usuraires. Il se délivrait ensuite des ordonnances de remboursement qui étaient payées en billets de l'Epargne réalisés au fur et à mesure de la rentrée des impôts. Il avait encore imaginé, pour simplifier ses opérations (*t éviter les relards, de faire verser le produit des impôl.s dans sa caisse, de sorte qiie \Kpai*gne scfaisoii
PROCÈS DE FOUQUET. xu
chez /tfi, comme on disait alors. Ainsi les deniers de TËtat étaient confondus avec ses propres deniers, et il était tout à la fois ordonnateur, receveur et payeur ^
Sommé de s'expliquer sur trois pensions de cent dix, cent vingt et cent quarante mille livres qu'il recevait des fermiers , Fouquet ne put les nier, et se contenta de répondre, tantôt par le motif que le cardinal Mazarin y avait consenti pour le rembourser de ses avances, tantôt par des subtilités débitées d'une manière insinuante et avec une faconde imperturbable qui étonnait ses juges. Une seule fois il s'emporta; mais, ses amis l'ayant sans doute prévenu qu'il avait eu tort, il se ravisa dès le lendemain. Heureusement pour lui, le Chancelier ne connaissait pas les questions de finances, et, loin de le pousser sur ce point, il y était lui-même peu à l'aise. Le conseiller Pussort fenait alors à son aide, mais avec une violence qui servait l'accusé. Vive, colorée, intarissable, la parole de celui-ci fatiguait le Chancelier, qui cherchait vainement à l'arrêter dans ses explications, (t Monsieur, lui dit un jour Fouquet, je vous supplie de me donner le loisir de répondre. Vous m'interrogez, et il semble que vous ne vouliez pas écouter ma réponse ; il m'est important que je parle. H y a plusieurs articles qu'il faut que j'éclaircisse, et il est juste que je réponde sur tous ceux qui sont dans mon procès, yi
L'interrogatoire relatif au projet de révolte dans le cas où il aurait été arrêté présenta un intérêt particulier. Visiblement confus et embarrassé d'être obligé de subir la lecture de cet écrit, Fouquet s'excusa en disant que ce n'était qu'une pensée extravagante , ridicule, qu'il avait depuis complètement oubliée, et qui ne pouvait constituer un chef d'accusation sérieux. Sur ce point essentiel, la situation du chancelier Séguier était, nous l'avons dit, particulièrement délicate. Son rôle, pendant la Fronde, avait été plus qu'équivoque, et le duc de Sully, son gendre, avait, en lôBa, livré le pont de Mantes à l'armée espagnole. Quel que fût son embarras,
* Voir notre Histoire de Colbcrl, p. G.
xLii INTRODUCTION.
il ne pouvait s empêcher de qualifier de crime d'Etal le projet de Fouquet. Celui-ci, qui semblait l'attendre à ce mot, répliqua avec feu (f que ceux-là étoient coupables de crime d'Etat qui, remplissant des fonctions considérables et connoissant les secrets du prince, passoient tout à coup avec leur famille du côté de ses ennemis et introduisoient une armée étrangère dans le royaume. Quant à lui, son projet, dont il ne pouvoit d ailleurs que rougir, étoitune extravagance, et rien de plus. tj Troublé, déconcerté, le chancelier Séguier laissa parler Fouquet sur ce ton tant qu'il voulut, au grand mécontentement de Pussort. On ne s'entretint le lendemain dans Paris que de cette scène de la Chambre de justice et de la pauvre ligure qu'y avait faite le Chancelier.
Les rapporteurs du procès prirent enfin la parole. Les amis de Fouquet avaient placé toutes leurs espérances d^s Olivier d'Ormesson. Il parla le premier, pendant cinq jours, et conclut au bannissement et à la confiscation de tous les biens, cr On fut satisfait de moi, et j'en remercie Dieu , écrivait-il le soir même dans son Journal. Jamais il ne s'est fait tant de prières que pour cette affaire. La conjoncture des rentes et autres affaires publiques, où tout le monde s'est trouvé blessé , fait qu'il n'y a personne qui ne souhaite le salut de M. Fouquet, autant par haine pour ses ennemis que par amitié pour lui. -n Ouli-e les prières, les démarches de madame de Sévigné, sa parente, du président de Lamoignon, de Turenne, ne durent pas nuire à Fouquet. Le second rapporteur. Le Cormier de Sainte-Hélène, du parlement de Rouen, parla languidement et sans effet, dit d'Ormessoh, et conclut à la peine de mort. Après eux, cliacun des juges dut motiver son opinion. Quoique bien connue d'avance, celle du conseiller Pussort était impatiemment attendue, parce que derrière lui le public s'obstinait à voir Colbert. Comme le rapporteur Sainte-Hélène, il vota la mort après un discours véhément, qui dura cinq heures. Seulement, par égard pour les charges ([ue l'accusé avait exercées, et bien qu'il eût mérité la corde et e gibet, Pussort conclut à la décapitation. On reconnut là ce naturel féroce que lui reprochait M. de Lamoignon; et madame de Sévi-
PROCÈS DE FOUQUET. xliii
gné de dire, non sans raison : tr Je saute aux nues, quand je pense à cette infamie. T> Un juge nommé Massenau, du parlement de Toulouse , succéda à Pussort et donna un spectacle différent. Il s'était fait transporter à la Chambre de justice, malgré lavis àçs médecins. Surpris par d'atroces douleurs, il sortit un instant, rendit deux pierres (r d'une grosseur si considérable, observe madame de Sévigné, qu'en vérité cela pourroit passer pour un miracle, ^ et revint voter comme d'Ormesson, en disant : crll faut mourir ici. -n Le président de Pontchartrain , qui avait résisté aux tentations de places et d'argent les plus séduisantes, vota de même et brisa sa carrière. Commencé le i3 décembre, le vote ne finit que le 90. On se figure l'impatience, les terreurs, les vœux et les. souhaits des uns et des autres pendant ces longues journées. Quand vint, après tous les autres, le tour du Chancelier, il vota pour la mort, bien que treize voix sur vingt-deux eussent déjà assuré la vie à Fouquet.
Neuf commissaires seulement s'étaient donc prononcés pour le dernier supplice. Olivier d'Ormesson raconte, avec une passion d'ailleurs évidente , que cette nouvelle , répandue immédiatement dans Paris, y causa une joie extrême même chez les plus petites gens, (r Chacun, ajoute-t-il, donnoit mille bénédictions à mon nom sans me connoître. Ainsi, M. Fouquet, qui avoit été en horreur lors de son emprisonnement, et qu« tout Paris eût vu exécuter avec joie incontinent après son procès commencé, est devenu le sujet de la douleur et de la commisération publique par la haine que tout le monde k dans le cœur contre le gouvernement présent, et c'est la véritable cause de l'applaudissement général pour mon avis... Les fautes impoii;ante8 dans les inventaires, les coups de haine et d'autorité, les faussetés de Berryer, et le mauvais traitement que tout le monde et même les juges recevoient dans leur fortune particulière, ont été de grands motifs pour sauver M. Fouquet de la peine capitale ^ r^
' Journal j II, «270 et suiv.
xuf INTRODUCTION.
On a , dans ces aveux naïfs, l'explication de la douceur avec laquelle la Chambre de justice traita Fouquet. Au moment oit la sentence fut rendue, Taccusé avait en quelque sorte disparu et il ne s'agissait plus pour la majorité des juges que de donner une leçon au gouvei^ nemenl, ou pour mieux dire, à Colbert. Tel fut, au début de son ministère, l'effet des réformes qu'il exécutait avec un empressement généreux et qui ont rendu son nom immortel. On sait, au surplus, combien furent ardentes les sollicitations de quelques amis iHustres et dévoués. Le tort de Golbert fut d'opposer l'intrigue à l'intrigue , en y ajoutant, ce que ne pouvaient faire ses adversaires, le poids des promesses et des menaces du pouvoir le plus absolu qui fut jamais. Sans ces manœuvres, qu'on ne saurait trop réprouver et qui aliènent contre le but tant souhaité, la Chambre de justice, prenant un moyen terme entre l'arrêt qui fut adopté et les désirs de la cour, aurait probablement condamné Fouquet à la détention perpétuelle et à la confiscation. Louis XIV avait publiquement annoncé, quelques jours avant l'arrêt, son intention de le laisser exécuter dans toute sa rigueur s'il portait la peine de mort ^ Heureusement la Chambre de justice épargna cette tache à son règne. C'est trop déjà pour sa mémoire que , modifiant arbitrairement un jugement rendu par des commissaires qu'il avait lui-même choisis, il ait remplacé le bannissement par la prison perpétuelle. On a dit, pour sa justiGcation et pour celle de Colbert, que cette aggravation de peine était commandée par la raison d'Etat. Fouquet connaissait-il d'importants secrets qu'on aurait craint de lui voir divulguer? Savait-il, entre autres, celui du Masque de fer? Enigmes historiques dont on n'aura jamais le mot.
Outré de ce qui lui semblait, dans les juges de Fouquet, un excès de partialité ou une connivence coupable avec les ennemis de TEtat, irrité des marques d'intérêt qu'ils recevaient du public, le gouvernement, ou plutôt Colbert (car la faveur dont il jouissait était alors dans son plein et sans contre-poids) , perdit toute mesure.
' Kaciiie, Fra/finents hisloriqura.
PROCÈS DE FOUQUET. xlv
On a vu (l'Ormesson dépouillé de son intendance ; il était encore conseiller d'Etat, on le destitua. Un conseiller du parlement de Provence, nommé Roquesante^ qui avait voté le bannissement et que, ^gt ans après, madame de Sévigné appelait encore U divin RoquesatUe^ fut relégué à Quimper-Corentin, pour avoir, disait- on, sollicité des fermiers des gabelles une pension destinée à une dame; mais le public vit là un acte de colère, et Guy Patin de s'écrier : «Un commissaire exilé! Voilà ce qui ne s'est jamais vu. n Un avocat général au Grand Conseil fut aussi banni pour avoir dit à l'un des juges qu'il se déshonorerait s'il suivait l'exemple de GhamiUart et de Pussort. On sait enfin que le président de Pontchartrain, l'un des juges de Fouquet, et son fils ^ qui fut plus tard contrôleur général, secrétaire d'État de la marine et enfin chancelier, payèrent d'une longue disgrâce leur bienveillance pour le Surintendant et le respect qu'ils eurent pour les formes au détriment de la stricte justice.
Quoi qu'il en soit, cette affaire à jamais célèbre à tant de titres, qui avait failli compromettre la fortune de Colbert, et qui, à deux siècles de distance, divise et passionne encore les historiens, était enfin terminée. Cependant la Chambre de justice instituée pour la juger ne fut dissoute qu'en 1669; mais, à cette époque, elle avait fini ses opérations depuis plusieurs années. On calcula , quand elles furent définitivement closes, que les amendes, restitutions et confiscations prononcées ne s'étaient pas élevées à moins de cent dix millions et avaient frappé plus de cinq cents individus de Paris et des provinces, dont quelques-uns eurent à payer jusqu'à deux et trois millions. Ainsi, sans compter les condamnations à mort que la Chambre avait prodiguées, la réaction contre les traitants et les financiers avait, comme toutes les réactions, dépassé le but. Pouvait-il en être autrement après le récent scandale de certaines fortunes contrastant avec la longue détresse du Trésor, du Roi , et
* Celui-ci , dëjà conseiller au parlement quitter la robe s'il volait la mort de Foulors du pi'occs, avait menace son père de quel.
xLvi INTRODUCTION.
]es besoins de chaque jour pour une multitude d'œuvres glorieuses ou utiles ? Les financiers furent donc largement mis à contribution , et la Chambre de justice les traita sans pitié. Ce que la France y gagna de plus clair, ce fut la certitude que le temps des dilapid^ tions et des lâches connivences était passé, et que les finances allaient enfin , grâce à Colbert, entrer dans une ère nouvelle.
Il n'avait pas attendu la condamnation de Fouquet pour se mettre à l'œuvre. Emporté par cette passion des réformes, besoin de sa nature, il s'y était livré d'abord avec une ardeur compromettante. L'obstacle des premiers temps une fois franchi , l'adversaire enfin vaincu et abattu de manière à ne plus se relever, Colbert, rassuré désormais de ce côté et jouissant de l'entière faveur du Roi, mais mûri par les affaires et rendu plus prudent par l'expérience, porta son esprit investigateur sur les diverses parties de l'administration publique, imprima à tous ses rouages une activité féconde et fit aux abus de toute sorte une guerre incessante. Depuis Sully, aucun ministre ne s'était trouvé , il est vrai , dans des circonstances aussi favorables; nul, à aucune époque, ne porta à un plus haut degré le sentiment du juste, de l'utile, du bon.
RENTES'
Organisation du eonseil royal des finances; influence prépondérante de Goibcrt. — Révision de ]a dette publique ; suppressions et réductions de rentes : opposition du président de Lamoignon ; émoi des rentiers ; représentations du conseil de ville. — La guerre ramène les emprunts : élévation dii taux de Pintérét; appel aux souscripteurs étrangers. — Nouveaux, emprunts pour rembourser les anciens; moyens mis en œuvre pour faciliter l'opération et soutenir le crédit. — Appréciation des mesures financières de Colbert.
Louis XIV a lui-même défini comme- il suit, dans les curieux mémoires rédigés sur ses notes par Pellisson, quelle était la situatîoàn du trésor royal, quand il prit réellement la direction des affaires : et Les finances, qui donnent l'action et le mouvement à tout ce grand corps de la monarchie, étoient entièrement épuisées, et à tel point qu'à peine on y voyoit de ressource ; plusieurs des dépenses les plus nécessaires et les plus privilégiées de ma maison et de ma propre personne, ou retardées contre toute bienséance, ou soutenues par le seul crédit 'dont les suites étoient à charge. Labondance paroissoit en même temps chez les gens d'affaires, qui d'un côté couvroient toutes leurs malversations par toute sorte d'artifices, et les découvroient de l'autre par un luxe insolent et audacieux, comme s'ils eussent appréhendé de me les laisser ignorer, r* Louis XIV ajoutait : trLa manière en laquelle s'étoit faite la recette et la dépense étoit une chose incroyable. Mes revenus n'étoient plus maniés par mes trésoriers, mais par les commis du surintendant, qui lui en comptoient confusément avec ses dépenses particulières, et l'argent se déboursoit en tel temps, en telle forme, et pour telle cause qu'il leur plaisoit. L'on cherchoit après, à loisir, de fausses dépenses, des ordonnances de comptant, et des billets réformés pour consommer toutes ces choses^. . . v
* Quelques-unes des pièces citées dans en note , ne sont pas à leur ordre cliroce chapitre et les chapitres suivants , étant noiogique. rattachées à d'autres pièces et publiées ' Œuvres de Louis XIV, ï, 9 et 109.
MMii INTRODUCTION.
II s'agissait avant tout de rendre impossible le retour des déprédations contre lesquelles la Chambre de justice avait été appelée à sévir.
Fouquet avait été arrêté à Nantes, le 5 septembre 1661. Le i5 du même mois, Louis XIV, à peine arrivé à Fontainebleau , signait un règlement ^ supprimant la surintendance des Gnances et les fonctions qui en relevaient. Les édits, ordonnances et arrêts de l'époque faisaient connaître d ordinaire les motifs qui les avaient inspirés; aussi l'histoire y tronve-t-elle de précieux renseignements. Le nouveau règlement, œuvre évidente de Colbert, déjà tout-puissant, portait en substance que le Roi n'avait pas cru pouvoir donner h ses sujets une plus grande marque de son amour qu'en prenant lui-même l'administration des finances et en instituant un conseil spécial composé de quatre personnes, parmi lesqiielles trois conseillers d'État, dont un devrait être intendant des finances. Ce conseil, qui prendrait le nom de Conseil royal desJtnanceH, serait présidé par le roi ou, en son absence, par le chancelier, qui en ferait aussi partie. Au roi seul était réservée la signature de toutes les ordonnances comptables ou pour dépenses secrètes, remises, intérêts et autres de toute nature. Un article disposait qu'aucune imposition ne serait créée avant d'avoir été rapportée en conseil. Une fois par semaine, le chef du conseil devait y appeler les directeurs, contrôleurs généraux, intendants des finances, pour rechercher les moyens d'augmenter les revenus du roi et de remédier aux diminutions ou aux non-valeurs qui auraient été signalées. (tSa Majesté veut, disait enfin le règlement, qu'à l'ouverture de toutes les séances de son conseil royal il soit toujours fait rapport de Testât d'une ferme ou d'une recette générale, pour examiner tous les empeschemens que ses fermiers reçoivent en la perception des droits do leurs fermes, et les moyens justes et raisonnables pour les augmenter, afin d'interposer son autorité royale pour les faire valoir. •"
(iOtto prooccupaiion des détails, au début de l'administration
* B^fflemont dn i5 seplpnihro tGOi. (Voir Appendice. Finanren, pièce n" 1.)
RENTES. xLix
nouvelle, indique quel esprit allait la diriger, et il nest pas difficile d'y reconnaître la main et les principes de l'ancien agent de Mazarin. Nommé intendant des fmances dès le mois de niars 1661, Colbert était déjà conseiller d'État depuis plusieurs années. Sa place était donc toute marquée au conseil royal des finances. Le maréchal de Villeroy en fut le chef nominal. Naturellement les conseillers d'Etat désignés pour en faire partie, d'Aligre et de Sève, étaient tout dévoués à Colbert. D'après un journal officiel de la cour, Louis XIV avait décidé, en nommant celui-ci, cr qu'il ordonneroit de beaucoup d'affaires sans la participation des autres conseillers'.)) C'était, en réalité, lui remettre l'administration des finances tout entière. A partir de ce moment^ le but constant de ses efforts fut d'y introduire l'ordre, la régularité, la simplicité. Peu de temps après , il disait au Roi , dans une note sur les finances : (rIHus elles seront conduites par un moindre nombre de personnes, plus elles approcheront de la perfection, t) 11 lui semblait, en conséquence, qu'il suffisait, pour en approfondir toutes les parties, d'un contrôleur général, de deux intendants, du chancelier et de la présence du roi^. Le titre de contrôleur général, que demandait implicitement Colbert, ne lui fut conféré qu'au mois de décembre i665, bien qu'il en remplît déjà depuis longtemps toutes les fonctions.
Une matière aussi importante que délicate avait attiré tout d'abord son attention : nous voulons parler des rentes sur l'État, qui avaient été, particulièrement depuis la Fronde, l'occasion de si graves abus. En 1606, Sully avait voulu réduire les rentes censtituées sur l'Hôtel de ville, mais le mécontentement fut tel que Henri IV recula pour ne pas se brouiller avec les Parisiens ^. Soutenu par Louis XIV, Colbert tenta cette réforme, jugée jusqu'alors impossible , et la mena à bonne fin avec une rigueur qui, pendant quelques années, souleva tout Paris contre lui et par contre-coup sauva Fouquet. Les troubles de la minorité avaient introduit dans
* Bibl. Imp. Mss. Journal des bienfait» ' Voir Finances, pièce n' -j.
du Roy, S. F. u" 579 \ ' Voir nos Porlrmls hisUn\ Sully, p. 83.