‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 4)Chapitre 99 sur 411 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Servien et Foaquet sont chargés simuIlBnémeiit de radministnilion des finanees. — GuMtère de Servien. — Menées de Fouquet contre son collègue. — Il favorise les traitants.-— Ses dépensés personnelles. — Il se fait partout des créatures. — Abus des dépenses de comptant '— Aiiéna- ' tion à vil prix des revenus royaux. — Observations du cardinal Masarin à Fouquet; elles demeurent sans effet — Mort de Servien. Fouquet maintenu seul à la tète des financés. -^ Nbihvelles observations du Cardinal au moment du voyage des Pyrénées. — • RenoavettemestdiLlMii des fermes. — Mazarin , à son lit de mort, éclaire le Roi sur le compte du Surintendant

Les affaires estant en cet estât lors de la mort du sieur de La VieaviUt^ M. le cardinal Mazarin (auquel Sa Majesté se confia du choix des. pep> sonnes capables de remplir cette place, et qui se trouvoit pour lors sor la frontière faisant agir en personne les armées de Sa Majesté pour le rarcouvrcment des places de Champagne et de Lorraine que les enneanis avoient conquises pendant les mouvemens et les désordres des gnonras civiles) remit à son retour à donner ses avis à Sa Majesté sur un choix -ai important, et, pendant tout ce temps, ayant examiné tous les sujets ^oi en |)0urr()ient estro dignes, après diverses réflexions, se détermina enfin aux hieurs Servien* 4»l Fouquet.

' Voir I. I , <)S, riolc s. "» Voir 1. 1, 109, noie 1.

■ \ i»ir I. I , hi) , iioh» •?. * Voir 1 1 , flA , nol*» A.

Le premier avoit esté secrétaire d'Eslat en i633, relégué en Anjou quelques mois après; en i6&3, après la mort du feu Roy, choisy en la place de M. le cardinal Mazarin pour la négociation de la paix à laquelle îi avoit travaillé jusqu'en 16&8, qu'il conclut heureusement, et signa seul au traité de la paix d'Allemagne^; ayant toujours esté reconnu pour estre 4oti zélé pour la grandeur et l'autorité royale; son éloignement de la cour, pendant un si long temps que sa retraite de tous les emplois avoit duré, Vayant fait rien remarquer contraire à l'esprit d'ordre et de règle qu'un surintendant doit avoir, [ce] furent les considérations qui obligèrent le sieur Cardinal à l'en estimer digne.

Pour le second, les assistances que ledit sieur Cardinal avoit reçues 4n sieur abbé Fouquet^ pendant le temps de son éloignement de la ematr furent la principale raison de son choix. Car, quoyqu'il le connust pour homme d'esprit, qu'il Teust mesme employé en qualité de maistre des requestes dans les armées et à la suite du roy pendant les années t6&9 et i65o, qu'il luy eust fait accorder la permission de traiter de la diarge de procureur général du parlement de Paris, néanmoins, le connoîssant homme de cabales et d'intrigues, et dont les mœurs mesmes n'estoient pas assez réglées pour une charge de ce poids, sans la première raison (de la considération de son frère), il n'auroit pas jeté les yeux sur luy.

S'estant déterminé le lendemain de son retour, qui fut le 7 février 1 653, le Roy les nomma surintendans.

Pendant les deux premières années, quoyque divers rencontres fissent assez remarquer l'humeur incompatible de ces deux hommes , néanmoins l'abondance et la facilité des affaires firent que l'autorité demeura presque entière au sieur Servien. Mais pendant ce temps, s'estant fait connoistre toujours porté à refuser toutes choses justes ou injustes et d'une irrésolution invincible presque en toutes affaires, ces deux mauvaises qualités luy attirèrent la hayne des courtisans et des gens d'affaires sur le crédit desquels toute la subsistance de TËstat estoit fondée. Et comme le sieur Fouquet avoit toujours les yeux ouverts pour profiter de tout ce qui pourroit nuire an sieur Servien , il ne manqua pas de se servir des qualités contraires pour s'attirer et l'amitié des courtisans et le crédit que l'autre perdoit tous les jours sur les gens d'affaires, ce qui luy réussit de telle sorte que, par ces moyens et diverses autres intrigues et cabales qu'il pratiqua, il les persuada si bien que, sur la fin de Tannée i655, ils refusèrent tous, sous

* Traité do Mrinster, conclu lo a A octohre * Voir 1. 1,87, noie.

divers prétextes, les avances qu'ils avoient accoustumé de faire. 11 [Servièn] fût contraint de donner les mains à la proposition d*un partage de Templôy, dont l'expédient fut ouvert adroitement par l'abbé Fouquet à M. le Cardinal , qui fut de donner le soin et la peine entière de la recette à son frère et de laisser la satisfaction de la dépense audit sieur Servien. Ce partage parut si spécieux qu'il fut fait mesme avec son agrément; mais, dès les premiers jours, le sieur Fouquet, qui avoit son dessein formé, rendit la dépensé nulle, et la fit dépendre entièrement de la recette. Le moyen donl il se servit fut qu'il supposa que M. Servien avoit perdu [ruiné] entièrèmerft le crédit du roy, et que, pour satisfaire aux dépenses présentes de l'Estat^ il estoit obligé d'emprunter en son nom cinq ou six millions de livres. Pour cet effet, il prit des gens d'affaires le mesme argent qu'ils avoient [jusque-là?] preste et avancé au sieur Servien sur les revenus de l'Estat, fit remettre toutes ces sommes entre les mains de quelqu'un de ses commis, et fit acquitter toutes dépenses des maisons royales, des armées, et autres absolument nécessaires et privilégiées sur les ordonnances signées de M. Servien. Ensuite, travaillant à la recette qui estoit son prétendu partage, tout ce qui pouvoit revenir au roy de tous les recouvremens des revenus ordinaires ou affaires extraordinaires estoit appliqué, par pré* férence, au remboursement des avances faites, en sorte que, faisant toujours marcher la dépense par les prétendues avances qu'il disoit faire de ses deniers et de ceux qu'il empruntoit avant la recette, il rendit la fonction de la dépense nulle et se l'attira entièrement, attendu que toutes les ordonnances qui estoient signées par le sieur Servien n'estoient jamais acquittées, faute de fonds, à l'exception de celles qui estoient pour quelqu'un de ses amis ou pour quelqu'un qui s'attachoit à ses intérests, lesquelles il faisoit acquitter par ses commis.

Il fit l'industrie de présenter au sieur Servien , par le président Charain (?) avec lequel il avoit conservé quelque amitié particulière du temps qu'il estoit en Anjou, le sieur Delorme* pour son commis, lequel l'accepta; et tous ses autres commis estant gagnés par le sieur Fouquet, celuy-cy seul, quoyque plus à sa dévotion que tous les autres , se déclara d'abord contre luy et fit semblant d'entrer dans les intérests dudit Servien. Gomme c'estoit le sensible dudit Servien et qu'il ne trouvoit chez luy-mesme per^ sonne en qui il se pust confier sur cette matière , le sieur Delorme , en moins de quinze jours, devint son plus particulier confident, et, en l'échâuffaut contre le sieur Fouquet, luy inspira toujours qu'il estoit le maistre des finances, et que Taulre ne signant qu'en second, il devoit le faire

' Voir t. î, 370, note 3.

sur le vu de sa signature; qu'il devoit toujours estre en garde contre luy, e^laat d'un esprit entreprenant et de grande cabale. Il ne laissa pas de luy faire faire tout ce que ledit sieur Fouquet désiroit. . La première affaire considérable qu'ils firent par cette intrigue fut la farme générale des aydes. Deux compagnies se présentoient pour cette grande ferme, cSIle du sieur Gasot, qui estoit plus agréable au sieur Servien, et celle du sieur Girardin, qui s'estoit accommodée sur tout avec le sieur Fouquet. Dans la première direction^ où l'on parla de cette affaire, avant que ledit sieur Servien se fust déclaré , ledit sieur Fouquet se déclara pour Gasot, dit que cette ferme ne pouvoit estre mieux régie que par luy et qu'il la luy falloit donner. Le sieur Delorme poussa fortement, et exagérant le déplaisir que M. Servien avoit reçu de celte déclaration du sieur Fouquet, luy faisant connoistre que, s'il ne s'opposoit fortement à ces commencemens, l'autre s'attireroit toute l'autorité, il le fit résoudre à donner Texclusion à Gasot et à faire tomber la ferme à Girardin. Gette déclaration connue, l'autre s'y oppose fortement, et veut toujours que Gasot soit préféré; et lorsque ces contrariétés furent assez échauffées pour en faire une affaire considérable entre les surin tendans, le sieur de Lionne^, neveu du sieur Servien , et qui s'estoit accommodé avec le sieur Fouquet pour jouer son rôle en cette comédie, est proposé par le sieur Delorme pour s'entremettre de l'accommodement, dans lequel le sieur Servien eut la satisfaction de donner la ferme au sieur Girardin qui estoit l'homme de Fouquet. Mais aussy ledit sieur Servien fit une affaire considérable pour le sieur Fouquet pour le récompenser de ce qu'il s'estoit relasché. Le sieur de Lionne eut une gratification considérable pour sa favorable entremise; et le sieur Delorme, qui avoit donné un conseil dont le succès avoit esté si avantageux, devint le confident de son patron, jusque-là qu'après que cette comédie fut entièrement finie par le partage des fonctions de la surintendance, ledit sieur Servien le mena luy-mesme chez le sieur Fouquet, le conjurant instamment de le prendre pour son commis, et le luy recommanda comme le plus fidèle amy qu'il eust jamais connu.

S'estant rendu par ce moyen le maistre absolu des finances, il ne s'appliqua à autre chose qu'à en faire une entière dissipation pour satisfaire à toutes ses passions déréglées.

Il laissa assouvir l'avidité de tous les partisans parce qu'il estoit leur complice, en sorte que, à la honte de toute la nation , pendant le temps que les armées n'estoient [)as payées, l'on a entendu publiquement une [partie] de ces gens-là se vanter d'avoir les uns a, 3, à et 5oo mille livres de

* 0'c8t-à-din% à la premûVc réunion du conseil des finances, — * Voir t. I, 94, noie 5.

rentes, les autres lo, la et i/i millions de livres de biens, et un tréso* rier de TEspargne de mesme se vanter d'avoir gagné 5oo mille écu;» en une année d'exercice.

On les a vus jouer en une nuit ao et 3o mille pistoles, et par des^é^ penses en bastimens, en jeux, en meubles, en femmes, en dépenses ordi** naires de leurs maisons, porter le luxe et le faste en un [Ibint que tous les gens de bien en concevoient de l'horreur.

A son égard, on a vu sa dépense en bastimens par ses maisons de Vaux et de Saint-Mandé. Mais ce qui est surprenant est que, dès lors que sa maison de Vaux, qui avoit cousté des sommes effroyables, fut bastie, il s'en dégousta et commença de faire bastir dans son isle de Belle-lsle , en sorte que son insatiable avidité et son ambition déréglée luy donnant toujours des pensées plus reculées et plus estendues, luy faisoient mépriser ce qu'il avoit autrefois estimé. C'est ce dégoust, et non pas une fausse générosité criminelle, qui luy fit offrir cette maison à feu M. le Cardinal, lorsqu'il y coucha en 1669 en P^^^^^ ]f^^^ ^^^ voyage de la paix, et ensuite au Roy, en 1661, comme il l'a voulu dire.

Cette mesme dépense prodigieuse a paru en ses meubles, en ses acquisitions de toutes parts, en son jeu, en sa table, en toutes autres matières et publiques et secrètes, en sorte que l'on voit, par les registres de ses commis qui ont paru, des a 0 et 3 0 millions de livres qui ont passé p^r leurs mains en peu d'années pour ses dépenses particulières. Mais s'il se fust contenté de tout ce qui le pouvoit concerner, encore l'Estat auroit-il pu souffrir ces excès. 11 a porté son avidité bien plus loin : il a voulu remplir de biens immenses ses frères, ses parens, ses amis, ses commis; il a voulu mettre de ses créatures dans toutes les charges de la cour et de la robe, et pour cet effet il a donné une partie du prix de toutes celles qui ont esté à vendre, et qui n'esloient pas remplies de gens à luy; il a voulu gagner toutes les personnes un peu considérables qui approchoient le Roy, les Reynes et feu M. le Cardinal; il a voulu estre averty de tout, et, pour cet effet, a rais des espions proche de toutes ces personnes sacrées; et pour parvenir à tous ces desseins vastes, estendus et sans bornes, il n'y a point de profusion qu'il n'ayt faite. Comme il falloit que les finances du roy fournissent à tous ces désordres, il ne faut pas s'étonner si Sa Majesté les a trouvées en mauvais estât lorsqu'elle en a voulu prendre elle -mesme la connoissance.

Mais comme il est impossible de pouvoir concevoir à quel point ce désordre estoit porté , il sera bon de le représenter succinctement.

Les dépenses par comptant qui, pour des raisons secrètes, sont cachées

aux officiers de la Chambre des comptes et passées dans les comptes de l'Espace sous les articles du roy, scellées du grand sceau, sous lesquelles, sous couleur de ce secret, se cachent tous les abus et toutes les malversa- Ueiis qui se commettent dans les finances, lesquelles, [jusqu'] en i63o, montoient ordinairement à t o millions de livres ou moins, se sont trouvées

monter :

En i656, à 51,196,698*

En 1657, à 66,9îia,3Â9

En i658, à io5ia7,6i3

En 1669, à 96,761,508

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