MÉMOIRE
SUR L-ESTAT PRÉSENT DE LA GOMPAGNIE ORIENTALE DE FRANGE DANS LISLE DAUPHINE ET DANS LES INDES.
(Minute aotographe.) .
De. . . 8 mars 1669.
Après avoir vu et bien examiné tous les papiers, mémoires et instructions venus de l'isle Dauphine ^ et Surate par les deux derniers vaisseaux qui en sont arrivés, encore qu'il soit bien difficile de raisonner juste sur les fautes qui ont esté faites de toutes parts , et sur les remèdes que l'on y peut apporter, je ne laisseray pas néanmoins de les examiner en détail et de proposer ensuite mes sentimens.
Pour bien examiner les fautes, il faut considérer qu'elles peuvent avoir esté commises en trois endroits différons :
A Paris ;
En l'isle Dauphine ;
Dans les Indes, c'est-à-dire à Suralo,
^ Nom donne à l'Ile de Madagascar, où la compagnie des Indes orientales avait dans rorigine faitim établissement provisoire.
Les fautes que nous avons commises à Paris sont d'avoir fait nos premiers embarquemens trop forts \ avant que d'avoir une connoissance certaine par nous-mesmes , tant du commerce des Indes que des establisse* mens que nous pourrions faire dans l'isle Dauphine, et ces grandes dépenses des premiers embarquemens auroient esté capables de ruiner entièrement cette compagnie si elle n'avoit esté soutenue, non-seulement de la protection, mais mesme des grandes sommes de deniers que le Roy luy a libéralement données.
. Je ne parle point des malheurs qui sont arrivés par le défaut de gens expérimentés dans ces voyages, et par la route du Brésil qui a esté prise par la grande flotte de 1 666, d'autant qu'ils sont inséparables des grandes entreprises et qu'il faut les surmonter par force et par vertu.
Les fautes commises en l'isle Dauphine sont grandes et considérables, et vont à la perte et à la ruine entière de la compagnie, mais ce qu'il y a de plus fascheux , c'est que l'on a peine à démesler les coupables de fautes volontaires d'avec les innocens.
La dissipation faite dans l'isle, de l'argent comptant et des marchandises chargées sur les vaisseaux pour porter dans les Indes, jusqu'à la somme de ^70,586 livres, est de telle nature qu'il n'y a point d'imprudence ou de simplicité assez grossière qui puisse l'avoir commise, et ne peut estre attribuée qu'à une volonté formelle de ruiner la compagnie et de s'enrichir de sa ruine.
Il seroit assez vraysemblable que les malheurs de la longueur du voyage et de la prodigieuse dissipation des vivres ont attiré par nécessité les commencemens de cette faute, c'est-à-dire que le nombre de 17 ou 1,800 hommes, dont estoit composée la flotte estant arrivés à l'isle sans vivres, le mauvais estât du fort Dauphin, l'ignorance des forces des naturels, la difficulté de trouver des vivres pour un si grand nombre d'hommes, les différentes maladies dont les corps atténués par la longueur du voyage, et les mauvais vivres dont ils avoient esté nourris sur les vais-
* Dès le 18 septembre 166/1, un premier départ avait été préparé. Trois oents hommes, tant marehands que commis et artisans furent dirigés sur Brest, soos la surveillance du sieur Cadeau, Fun des syndics. Quatre vaisseaux les attendaient pour les transporter à Madagascar. ( Goettê de France, 1 666 »n° 1 1 &. — Voir égatenent la Mumb hiitorique de Loret, lettre du 5 octobre i66A.>
De son côté , Guy Patin écrivait à Falconct (l«UrcDXL)Je9Juin i665:
R On cherche ici des gueux et des misérables , tant hommes que femmes, pour les envoyer à Madagascar, afin de travailler et d^y peupler le pays. Gela déchargera un peu la France de tant de gens oiseux qui y abondent; mais il me semble qu^il seroit bon d*y envoyer aussi des moines, car nous en avons beaucoup trop, et ici et ailleurs; ils n'aiment pas à travailler, au moins serviroient-ils à peupler, et ils ne servent ici à rien du tout..."
seaux, esloient travaillés, et enfin la peur de mourir ou par la faim, ou par les Insultes des naturels, auroient obligé le commandant pour le Roy et les directeurs de tenir tout ce grand nombre d'hommes ensemble pour se défendre, et d*avoir recours à Targent et aux marchandises de la compagnie pour se délivrer de l'extrême nécessité dans laquelle ils estoient, et dont ils espéroient peut-estre sortir dans peu; mais, quand mesme le commencement de ce désordre auroit esté aussy innocent, il est .impossible que la suite n'ayt esté criminelle, et que l'on n'ayt continué cette mauvaise conduite , mesme souffert que Ton donnast de l'argent aux naturels pour, sous ce prétexte, par de malicieux artifices, en retenir la plus grande partie et le faire retourner ou tomber tout entre les mains des principaux ofiiciers.
Ce qui s'est pratiqué d'acheter des eaux-de-vie, vins et autres denrées à bon marché de la compagnie , et les revendre bien cher aux gens de travail et aux colons ;
D'avoir changé l'engagement des colons en gages de la compagnie et les faire payer en argent;
D'avoir fait augmenter les gages des divers officiers sans nécessité et sans pouvoir;
D'avoir fait faire des partis, fait partage du butin, le tiers au gouverneur, le tiers aux gens du party, le tiers à la compagnie;
D'avoir estably deux boucheries seules à l'exclusion de toute autre, l'une pour le gouverneur et l'autre publique, dont toutefois le gouverneur donnoit la permission, et d'avoir fixé le prix de la viande, d'avoir fait acheter dans l'isle du rie à 6 sols la livre, et l'avoir fait distribuer à 3 sols aux colons et autres gens à gages, et enfin une infinité d'autres expédions qui ont esté pratiqués font connoistre assez clairement que, quand mesme les commencemens auroient esté iiïnocens, l'on s'en est servy pour continuer et pour attirer tout l'argent entre les mains des principaux.
Mais, c'est une chose surprenante que, dans un si grand et si considérable désordre, nul de tous ceux qui ont l'autorité de la compagnie, et dont les lettres pourroient porter créance, n'écrit ni de la dissipation des effets de la compagnie, ni des motifs qui ont obligé d'en user ainsy ^
L'on pourroit présumer que le gouverneur envoyé par le Roy auroit converty l'autorité légitime qu'il a en ses mains en tyrannie;
1 La minute que possède la BibHolhèque n'existent pas dans le manuscrit de la Ma- Impëriale porte , en regard de ces cinq derniers rinc : I>aragraphes , les oheervations suivantes, qui r. Prendre une délibération dans la compagnie
Qu'il aurait entièrement dépouillé les directeurs, ne leur auroit laissé ni oom, ni autorité, qu'il auroit fait exécuter ses ordres sans estre ni examiflés ni délibérés dans le conseil , et enfin , commis toutes les violences qu'un homme qui a la force et l'autorité du roy en ses mains dans un pays si éloigné, peut exercer, quand il veut dissiper les effets qui ont esté confiés sous sa conduite, pour assouvir son avarice.
Pour preuve de cette mauvaise conduite, on allègue les lettres du sieur Despinay^ et celles du secrétaire du sieur de Faye;
Le commandement qu'il a fait donner à son neveu de Lopis <lu vaisseau qui a porté le sieur Garon à Surate, ce que l'on peut présumer avoir esté fait à deux fins, l'une pour faire revenir ce vaisseau è l'isle Dauphine et l'autre pour empescher que le sieur Garon ne pust rendre compte de sa mauvaise conduite;
Gomme aussy l'envoy de son capitaine des gardes avec le sieur de Faye dans les mesmes Indes, à mesme fin.
A quoy l'on peut ajouter que le malheur qui est arrivé aux lettres que le sieur Garon avoit écrites par le Levant, qui ont esté prises et déchirées par les Arabes, a osté tous moyens è la compagnie de pouvoir estre informée avec vérité de toute cette mauvaise conduite.
Mais , au contraire , il est presque impossible de se persuader que les sieurs Garon et de Faye ayent esté assez foibles pour ne donner aucun avis de cette conduite.
Puisque Despinay et le secrétaire ont pu écrire à l'insçu de M. de Mondevergue ^, vraysemblablement le sieur de Faye le pouvoit aussy; il pouvoit donner son cachet ou son seing portant créance è quelqu'un qu'il auroit envoyé icy sous prétexte de ses affaires de famille.
Ledit sieur Despinay et le secrétaire ne parlent pas mesme en son nom et l'accusent seulement de foiblesse et de trop de bonté, mais il est impossible que ces deux trop bonnes qualités puissent conduire un homme jus-
pour osCer le pouvoir ans directeurs qui sonl dans les Indes:
"Dé rien changer aux résolutions prises dans h compagnie;
« De prendre aucuns officiers aux gages de ia compagnie sans ordre ;
«D*augmenter les gages à d'autres;
«De tirer aucunes lettres de change sur la compagnie;
«Pouvoir seulement prendre aux gages les ofliderB quils estiment nécessaires, et augmenter les gsges, le tout sous le hon plaisir de
lit. - Q*
la compagnie, et à condition qu'elle le trouvera bon;
«Examiner si Ton peut faire icy une information secrète pour prouver les désordres arrivés en risle Dauphine, et en punir les coupables.»
* Procureur général du conseil souverain de nie Dauphine.
* François Lopis de Mondevergue, gouverneur des lies Dauphine et Bourbon. ( Voir Marine, pièce n** a3, page 38.)
qu au point de timidité où il faudroit qu'il fust pour n oser donner avis d'un si estrange et si malicieux désordre.
Le sieur Despinay a paru, par toutes ses lettres et par toute sa conduite, fort emporté , en sorte que Ton peut attribuer aux itiouvemens de sa passion tout ce qu'il écrit; et les lettres du secrétaire du sieur de Faye ne sont que les copies des siennes, de sorte que l'on peut présumer que c'est un jeune homme auquel il a inspiré ses sentimens, qui écrit ce qu'il luy a ouy dire.
De plus, le sieur Garon a esté dans les Indes, il peut écrire par divers endroits; non-seulement il ne l'a pas fait, mais mesme il se loue aussy bien que le sieur de Faye, par toutes leurs lettres, dudit sieur de Mondevergue, et ils disent toujours que l'union est parfaite entre eux. Et pour prouver d'autant plus que le sieur Garon a agy avec liberté, c'est qu'il a fait donner volontairement, en arrivant à Surate, 3,ooo livres de récompense au sieur de Lopis, neveu du sieur de Mondevergue.
Il semble que l'on peut résumer de tout ce discours que la conduite du sieur de Mondevergue n'a pas esté bonne , mais il est difficile de se persuader qu'elle puisse avoir esté autant extraordinaire et violente qu'il est cy-dessus dit.
Les autres fautes commises dans ladite isle, comme de n'avoir point occupé plusieurs postes, de n'avoir point obligé les colons à cultiver les terres, et autres, sont toutes dérivées de cette première.
A l'égard des Indes, comme nous n'en avons aucune connoissance que par les lettres du sieur Garon, par la procédure qu'il a faite contre Marcara S par les rapports que cet homme a faits contre luy dans l'isle Dauphine et par la procédure et sa justification, qui a esté prononcée par le conseil souverain dans ladite isle, il suffit seulement de dire en général qu'il n'est jamais dans l'ordre et dans les règles qui doivent estre o]>servées dans une matière de si grande conséquence que celle de Testablissement d*une si grande entreprise, d'entendre et de donner créance à un inférieur seul contre son supérieur, et encore bien moins à un inférieur qui a esté jugé coupable par son supérieur, en sorte que, suivant cette règle , Marcara n'a jamais deu estre cru sur tout ce qu'il a dit contre le sieur Garon, et la créance qu'il paroist luy avoir esté donnée dans l'isle, ses discours, sa justification prononcée par arrest du conseil souverain, et son retour dans les Indes avec le sieur de Faye, peuvent produire des
^ Persan- arménien, que M. de Monde- phine. La compagnie des Indes orientales Tavait vergue avait, de sa propre autorité, nommé choisi ainsi qu^un autre de ses parente pour membre du conseil souverain de Tile Daii- la repri^senter dans les colonies.
maax irremëdiables à la compagnie , n'y ayant rien de si pernicieux que la désunion des sieurs Garon et de Faye qui pourroit estre produite par le retour de Marcara. Nonobstant tout ce qui est cy-dessus dit, il est toujours bon de sçavoir que ledit Marcara accuse le sieur Garon de n'avoir pas pris de bonnes marchandises;
De les avoir achetées trop cher, d'en avoir refusé de meilleures et à meilleur prix ;
D'avoir eu de grandes conférences avec des HoUandois;
D'avoir pris le nom de général et des gardes;
D'avoir fait de grandes dépenses;
De s'estre abandonné aux sieurs Bebber et Rambault ', qui sont fort emportés ;
D'avoir rompu avec le père Ambroise , capucin , qui sert fort utilement la compagnie.
Après avoir discouru et bien estably les fautes qui ont esté commises , il faut en examiner les remèdes.
En général, l'on peut et doit dire, ce qui est contenu dans le discours du sieur Berryer ^, que, pour conduire une entreprise d'un si grand poids, il faut beaucoup de sagesse , de modération et de patience ; et pour faire en sorte que ces bonnes qualités passent dans les esprits de tous ceux qui sont et seront à l'avenir dans les Indes, il est nécessaire de les establir fortement dans l'esprit de tous les directeurs de Paris, estant nécessaire mesme de souffrir beaucoup de fautes et de mauvaise conduite dans ces commencemens, lorsque les remèdes que l'on y pourroit apporter sont aussy difficiles, très-incertains et aussy dangereux que le mal mesme , ce qui arrive presque toujours dans ces sortes d'entreprises, et c'est ce qu'il faut toujours conduire avec beaucoup de sagesse , de modération et de patience. Et, outre ces bonnes qualités, il faut toujours employer tous les moyens possibles pour maintenir l'union et la véritable subordination dans tous les sujets qui serviront à ce grand commerce, d'autant que , sans ces deux points, toutes les autres bonnes qualités sont inutiles.
Pour venir au détail des fautes qui ont esté commises aux trois principaux endroits.
Celles de Paris peuvent facilement estre corrigées , en n'envoyant plus dans les Indes que deux ou trois vaisseaux à la fois;
En examinant toujours avec grand soin et grande application tout ce qui
' Leur conduite fut si mauvaise que, ayant * Directeur principal de la compagnie des
été appelés en France , Louis XIV les fit enfer- Indes. ( Voir II , 635.) — Il demeurait à Paris , mer dans le château de Port-Louis, en 1673. rue Montmartre.
/i20 COLONIES.
se peut et doit faire pour le bien et l'avantage de la compagnie : la vente des marchandises de ses retours dans les temps convenables ; la résolutioa sur les lieux où ses vaisseaux feront leur retour; le lieu le plus commode des ventes et livraisons de marchandises ; les lieux pour faire les embarquemens, et la diligence à les faire et à mettre en mer ses vaisseaux; et, en un mot, en observant les règles d'une bonne et exacte économie marchande en toutes choses.
Quant aux fautes commises à l'isle Dauphine , comme elles sont grandes et considérables, aussy sera-t-il beaucoup plus difficile d'y apporter des remèdes suffisans.
Il semble que cette isle peut et doit estre considérée comme un entrepost de convenance et non de nécessité, et que l'entrepost nécessaire doit estre estably avec les temps au cap de Bonne-Espérance; que cette isle, non-seulement peut et doit nourrir ses habitans, c'est-à-dire les François qui y sont, mais mesme peut fournir des rafraischissemens considérables en riz et viandes aux vaisseaux qui pourroient y passer, lorsque la nécessité aura obligé les François qui y sont à cultiver la terre et à occuper les postes de la baye de Saint-Augustin et d'Antongil ^ Pour cet effet, il sembleroit à présent que les ordres devroient estre donnés aux vaisseaux qui seront envoyés dans les Indes de ne point toucher à ladite isle, dans la juste crainte que l'on peut et doit avoir, ou qu'ils y lussent retenus par violence, ou au moins que le gouverneur se servist de la force qu'il a en mains pour en tirer toutes les denrées et marchandises dont il croiroit avoir besoin.
Puisque, par tous les rapports que nous avons de ladite isle, nous voyons qu'elle est capable de donner à vivre à de grands peuples et à un grand nombre de bestiaux, mesme que les François qui ont cultivé la terre ont recueiliy des légumes fort bons, qu'elle produit du riz partout, on peut conclure, sans difficulté, que, lorsque tous les François qui y sont seront pressés par la nécessité, non-seulement ils travailleront la terre pour y trouver leur subsistance, mais mesme pour y préparer des vivres et des rafraischissemens pour les vaisseaux de la compagnie.
Pour cet effet, comme il paroist, par toutes les lettres de^ directeurs, du sieur de Mondevergue et de tous ceux qui sont dans ladite isle, qu'ils croyent que l'entrepost général, tant des marchandises venant de France que de celles des Indes, sera estably dans ladite isle, qu'elle donnera les ordres par tous les comptoirs des Indes, et qu'elle sera le siège de la jurisdiction souveraine de tous les employés,
* Baies situées, la première au sud-ouest, et la seconde au nord-est de Ttie de Madagascar.
COLONIES. ikât
II est nëcessaii*e que la compagnie détrompe une fois ses directeurs de ces imaginations, et que, après les avoir détrompés, elle leur donne ordre positif d'envoyer en droiture les vaisseaux des Indes en France, sans toucher à risle Dauphine, à moins qu'ils nV soyent contraints par une nécessité absolue du temps; leur déclarant que cette isle ne doit estre considérée que comme un entrepost de convenance et non de nécessité, et mesme qu'il faut l'éviter, autant qu'il se pourra, jusqu'à ce que les habitans, par la culture de la terre, non-seulement ayent pourvu à leur subsistance, mais mesme se soyent mis en estât d'avoir des vivres pour en assister les vaisseaux.
II faut de plus que la compagnie donne des ordres précis à ses directeurs dans les Indes de ne plus envoyer aucuns vivres ni rafraischissemens dansl'isle, qu'en retirant partie de l'argent et des marchandises de la compagnie qui y ont esté dissipés, avec défenses expresses et positives de faire aucune dépense nouvelle pour ladite isle.
Il pourroit paroistre convenable au bien de la compagnie de donner ordre de retenir dans les Indes toutes les marchandises et l'argent qui y seroient portés de l'isle pour avoir des vivres, mesme les vaisseaux, sans y renvoyer aucune chose , d'autant que le tout appartient h la compagnie et provient de la dissipation criminelle qui en a esté faite; mais comme le point le plus difficile et le plus essentiel pour le bien et l'avantage de la compagnie consiste à retirer, autant qu'il sera possible, l'argent et les effets qui ont esté dissipés dans l'isle, il semble qu'il sera bon de laisser cette espérance à ceux qui y sont, de pouvoir avoir des vivres en envoyant aux directeurs qui sont dans les Indes partie de l'argent et des marchandises qui ont esté si malheureusement dissipés. Sur quoy la compagnie pourra donner ses ordres à ses directeurs d'en tirer le plus d'avantage qu'il se pourra, en diminuant le prix des marchandises qu'ils enverront et augmentant celuy des denrées qui leur seront envoyées. Et comme il sera peutestre du bien et de l'avantage de la compagnie d'establir un lieu d'entrepost général pour tenir la correspondance universelle de tous les comptoirs ([ui seront establis dans les divers lieux de négoce des Indes, pour y donner les rendez-vous de tous les vaisiseaux allant et venant*des Indes et pour y faire les chargemens, il semble qu'il sera bon de demander les avis des directeurs qui sont sur les lieux et cependant leur dire que tous les vaisseaux seront envoyés à Surate.
En exécutant tout ce qui est dit cy-dessus , la compagnie sera assurée que , aussytost que ses ordres seront arrivés, elle ne fera plus aucune dépense pour ladite isle; mais comme le principal consiste à employer tous les
moyens possibles pour retirer les effets qui y sont et mesme pour punir le crime de dissipation , s'il en a esté commis, voicy les moyens dont on pourra se servir pour y parvenir :
A l'égard de la compagnie, elle pourroit envoyer un habile commis sur le vaisseau le Sain^Paul, avec ordre au capitaine de faire tout ce qu'il luy ordonneroit de la part de la compagnie , et surtout de ne laisser entrer qui que ce soit sur son bord qui puisse s'en rendre maistre.
Le commis auroit ordre de mettre pied à terre dans l'isle et d'agir de concert en toutes choses avec l'homme du roy qui y seroit envoyé. Le capitaine de vaisseau auroit pareillement ordre de n'en reconnoistre aucun du commis qui auroit mis pied à terre dans l'isle , jusqu'à ce qu'il fust dans son vaisseau dans une entière liberté.
Ce commis auroit un ordre précis de retirer tout l'argent et les marchandises propres pour les Indes qui se trouveroient dans les magasins de l'isle, comme aussy de traiter des vivres et marchandises qui seroient sur le vaisseau au prix le plus avantageux qu'il se pourroit pour la compagnie, et surtout de bien observer si le gouverneur a usé de violence dans toute sa conduite, ce qu'il pourroit fort facilement reconnoistre; et, en ce cas, de ne se dessaisir jamais d'aucunes denrées ou marchandises que l'argent oa effets qu'il auroit pris en échange ne soyent à bord du vaisseau; et, lorsqu'il aura retiré ce qu'il aura pu et que toutes ses denrées et marchandises seront échangées, il aura ordre de remonter sur le mesme vaisseau et s'en aller dans les Indes , pourvu qu'il ne soit pas estimé nécessaire d'en user autrement par celuy qui sera envoyé de la part du roy et par luy-mesme, à quoy la compagnie se remettra , avec ordre toutefois , en ce cas, d'envoyer promptement ledit vaisseau à Surate.
Le Roy enverra sur le mesme vaisseau une personne intelligente et fidèle, avec ses lettres et ordres au sieur de Mondevergue. Ces lettres contiendront un détail succinct de toutes les fautes qui ont esté commises, avec ordre précis d'y apporter les remèdes nécessaires; les deux principaux points seront de n'avoir pas divisé les François et de ne les avoir pas excités à se pourvoir de vivres par leur travail et en cultivant la terre, et d'avoir donné cours à l'argent et dissipé dans l'isle les effets de la compagnie jusqu'à une somme fort considérable qui estoit destinée pour les Indes.
Sa Majesté luy ordonnera précisément de réparer ces fautes en divisant les colons et occupant les postes de la baye de Saint-Augustin et d'Antongil, luy faisant connoistre que Sa Majesté a donné l'ordre à la compagnie de ne plus faire aucune dépense pour l'isle , en sorte que les François qui >
sont n'auront plus de ressource qu'en leurs bras, qu'ils doivent employer à la culture de la terre pour leur subsistance ; et de retirer l'argent et les effets de la compagnie des mains de ceux qui s'en trouvent saisis, soit par voye amiable , soit par voye de la justice ou de l'autorité qui est en ses mains; tous les moyens dont ils se sont servis pour cela ne pouvant estre légitimes.
L'envoyé du roy aura ses instructions qui porteront de bien reconnoistre tout ce qui se sera passé dans l'isle et d'entendre pour cela toutes sortes de personnes; et surtout, comme la fin que le Roy se propose de son envoy consiste à retirer le plus d'argent et d'effets de la compagnie qu'il se pourra, qu'il applique toute son industrie à bien connoistre ce qu'ils peuvent estre devenus. Gomme, par l'observation qui est cy -dessus faite, il y a beaucoup d'apparence que la plus grande partie se trouvera entre les mains du gouverneur et de ses principaux confidens, il aura ordre, en luy rendant les lettres du Roy et luy expliquant sa créance, de luy faire connoistre combien tout ce qui s'est passé dans l'isle peut déplaire à Sa Majesté et qu'il est absolument nécessaire d'y apporter un prompt remède, et pour cet effet de se servir de toute l'autorité de la justice, qui est entre les mains du conseil souverain, et de celle des armes, qui est en ses mains, pour retirer ou le tout ou la plus grande partie de l'argent et des effets au profit de la compagnie; que tout le succès d'un si grand voyage dépend de la conduite qu'il tiendra en' une occasion aussy importante, et que s'il n'y réussit, au lieu de trouver le Roy favorable pour luy départir ses grâces, il le trouvera au contraire plus disposé à luy donner des marques de son indignation pour avoir souffert une si grande et si extraordinaire dissipation qui pouvoit produire la perte et la ruine d'une si grande entreprise dans son commencement. Si M. de Mondevergue fait ce qu'il doit et que , par sa bonne conduite et l'autorité qu'il a en ses mains, il fasse retirer et remettre sur les vaisseaux de la compagnie la moitié pour le moins de l'argent et autres effets, l'envoyé du roy ne fera, en ce cas, que l'exciter, le louer et l'ayder en toute chose; mais s'il refuse, ou qu'il délaye, il luy déclarera qu'il a ordre de Sa Majesté d'informer de ce désordre, luy fera voir le pouvoir qui luy sera donné à cet effet, et commencera son information à la requeste du procureur général.
Ledit envoyé sera porteur des ordres du roy pour casser les deux compagnies d'infanterie que M. de Mondevergue a establies et qu'il a données à ses parens ou confidens, lequel ordre il fera d'abord exécuter.
Il sera porteur de plus du congé du sieur de Mondevergue, avec ordre de s'embarquer sur le premier vaisseau ;
donne volontairement au Roy pour servir Sa Majesté dans une si grande entreprise, après avoir servy vingt-deux ans la compagnie de Holiande sans aucun reproche , et avoir remis sa femme et ses enfans entre les mains de Sa Majesté , il ne falloit jamais prendre aucun soupçon de sa conduite; quand mesme il feroit mal, ce que l'on ne peut croire, il falloit dissimuler pour tirer de luy toutes les lumières et les connoissances qu'il a de ce grand commerce. Mais d'ajouter foy contre luy à un Persien-Arménien qu'il a condamné , cette conduite ne pourroit recevoir aucune autre excuse que celle de la force et de la contrainte; qu'il sçait que ce qui luy a esté le plus étroitement recommandé a esté de maintenir l'union entre les chefs et tous les membres; que cependant, par ce qui a esté fait dans ladite isle , il a sans doute donné le commencement à une division qui ne durera peut-estre que trop «longtemps et qui sera de très-mauvais effet pour la compagnie ;
Qu'elle le prie et qu'elle désire en mesme temps qu'il employé toute sa douceur naturelle et toute son industrie pour restablir l'autorité et l'union, qui est si nécessaire entre le sieur Garon et luy; et, pour cet effet, de luy donner pleine et entière satisfaction sur toutes les plaintes qu'il a sujet de luy faire ^
Et, pour luy en donner les moyens, il semble qu'il soit nécessaire de casser par un arrest du conseil d'en haut les arrests donnés au conseil de l'isle;
Confirmer les sentences données par le sieur Garon, et enjoindre à tous les sujets du roy de faire le nécessaire à l'avenir; envoyer les ordres de la
^ A partir de ce paragraphe , et en regard de ceux qui suivent, la minute que possède ia Bibliotiièque Impériale a de plus les obscnations suivantes, qui ue se trouvent pas dans le manuscrit de la Marine :
R La compagnie doit donner des ordres bien précis sur le défaut des comptes, et enjoindre que, par tous les vaisseaux, on envoyé les comptes en détail avec les bilans, surtout ceux de risle Dauphine ;
«Faire reproche des grandes dissipations, des nouveaux commis et marchands , pris aux gages, et des augmentations qui ont esté données.
tt Expéditions du roy.
«Choisir un officier pour commander dans rislc, faire rcslablissement du cap de Bonnc- Kspéranco, ot agir de roncerl avec le sieur
Garon pour les establissemeus dans les Indes.
« Faire son instruction et ses ordres pour esire obéy.
«Choisir un homme pour Tenvoyer par le SaitU-PauL
R Pouvoir de présider an conseil souverain ,ct pour informer; faire et parfaire le procès; le congé de M. de Mondevergue.
«Ordre pour le licenciement des deux compagnies d'infanterie.
«Ordre aux troupes de reconnoislre le sieur de Champmai*gou , et pouvoir au sieur de Champmargou pour commander dans Tisic eu aUendant.
« Ordre précis de ne plus rcconnoistre lesioiir de Mondevergue.
«Lettres du Roy aux sieurs Garon et dr Fax' pour restablir Tunion entre eux."
compagnie pour licencier de son service le sieur Marcara et tous ceux contre lesquels le sieur Garon a prononcé ;
Ecrire au sieur Garon sur le mesoie sujet, le priant d'oublier tout ce qui s est passé, et de restablir l'union et la parfaite amitié et correspondance avec le sieur de Faye en cas qu'elle ayt esté interrompue; en attribuant k la force et violence des commandans dans l'isle la résolution prise et les arrests rendus dans le conseil; leur recommandant surtout de suivre les instructions contenues au mémoire du sieur Bernier ^, qui a paru icy très-sensé et venir d'un homme très-intelligent et très-bien intentionné pour le bien et l'avantage de la compagnie.
En cas que la compagnie n'estime pas devoir s'en remettre à ce mémoire , elle pourroit former ses lettres et ses instructions sur ce qu'il contient.
Le Roy écrira aux deux directeurs en mesme conformité et en peu de mots, au cas que la compagnie l'estime à propos.
(BibL'Imp. Mss. S. F. 3,ois, CoUwrt et Seignday, IV, cote lU, pièce h. — Arcb. de la Mar. Ordreg du roi pour leê compagnies de$ Indee, 1669,(6!. A3. — M. Joubleau, Études sur Colbert, II, 391.)