GOUVERNEUR DE LILE DAUPHINS
(Minute de Colbert.)
Paris, 9 mars 1669.
Les premières lettres qui m'ont esté rendues de vostre part depuis vostre arrivée en l'isle Dauphine, et les discours qu'avoit tenus celuy que vous en aviez chargé , avoient persuadé tous ceux qui avoient pris intérest à la compagnie des Indes orientales, et presque mon royaume entier, que cette entreprise ne pouvoit réussir. Mais encore que, par l'arrivée du vaisseau le Saint^Paul, chargé d'une assez bonne quantité de marchandises de Surate, cette opinion se soit un peu dissipée, ceux qui, comme moy, ont pénétré les principales et plus considérables fautes qui ont esté faites dans ces commencemens, ne laissent pas de douter toujours du succès , et particulièrement si l'on n'y apporte promptement les remèdes convenables. Pour vous faire bien connoistre de quelle qualité doivent estre ces remèdes, il faut auparavant vous expliquer les fautes. «
^ François Bernier, né en i6s5, partit de ans comme médecin du prince de ce pays. Il FnDce en 1 654 , et, après plusieurs voyages, revint en France en 1670, et mourut à Paris K rendit dans le Mogol, ou il demeura douce le a a septembre 1688.
Le malheur de la route du Brésil qui a esté prise par la grande flotte et qui a consommé une année entière , beaucoup d'argent et tous les vivres dont elle estoit chargée, a produit, parla mauvaise nourriture, la foible constitution des corps des colons engagés et le long séjour sur les vaisseaux sans exercice, les maladies dont vous avez esté travaÛlé. Les maladies et les langueurs ont produit la fainéantise ; et le débarquement de 16 à 1,700 hommes dans un lieu où il n y avoit jamais eu que quarante ou cinquante François , et qui n'a esté cultivé que pour la subsistance de ce petit nombre d'hommes , a causé la disette que vous avez soufferte dans ces commenceraens , et cette disette et la crainte de mourir ou par la faim ou par les insultes des insulaires ont pu causer quelque légère consommation des effets de la compagnie , et retenir quelque temps les François ensemble.
Voilà les fautes qui peuvent estre excusées par la longueur du voyage.
Celles qui ne peuvent recevoir d'excuses sont :
La première , d'avoir consommé et dissipé dans l'isle une partie considérable de l'argent comptant et des marchandises et effets qui avoient esté mis en déport sur les vaisseaux de la compagnie pour estre portés dans les Indes, et servir à l'establissement de son commerce, jusqu'à la somme de quatre cent et tant de mille livres;
La seconde , d'avoir retenu tous les François ensemble plus d'une année, au lieu de les envoyer occuper les postes de la baye de Saint-Augustin, d'Antongil et autres, les laissant périr dans un lieu stérile, ingrat et malsain , 011 ils auroient consommé le riz et autres vivres que Ton estoit obligé d'envoyer quérir pour leur subsistance ;
Et la troisième, d'avoir pris l'affirmative dans le conseil souverain contre le sieur Garon , d'avoir cassé ses sentences et jugemens donnés à Surate, justifié ceux qu'il avoit condamnés, renvoyé les mesmes auprès de luy, et décrété contre ceux qu'il avoit appelés pour juger avec luy, et envoyé vostre capitaine , avec deux de vos gardes , pour tenir la main à l'exécution de ces arrests, et, par ce moyen, renverser toute la subordination entre le supérieur et les inférieurs , et rompre l'union entre les chefs et les membres de cette entreprise, qui ne peut réussir sans ce principe.
Et, pour vous dire le vray, il est assez difficile de comprendre quelle utilité, vous et les directeurs, avez cru pouvoir retirer en introduisant l'argent dans l'isle, vu qu'il n'y avoit que quarante ou cinquante François qui n'en avoient point vu depuis qu'ils y estoient habitués, et les naturels beaucoup moins qu'eux, et que vraysemblablement vous estiez raaistrc de tous les vivres que les François pouvoicnt avoir, et que par la
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guerre vous pouviez pareillement estro maistre de tout ce que les naturels pouvoient vous donner.
Il est certain qu'il vaut mieux establir la paix dans toute Tisle, et par ce moyen joindre les naturels aux François par un commerce et correspondance réciproques. Mais aussy est-il certain qu'il auroit mieux valu, dans ces commencemens, donner une grande opinion de la force et de la valeur des François , en faisant un grand party, ce qui auroit peut^estre soumis toutes les différentes nations de l'isle, et les auroit obligées de contribuer des vivres et autres choses nécessaires à vostre subsistance , d'autant plus que le premier et le principal soin devant estre la conservation de mes sujets que je vous avois confiés, puisqu'ils couroient risque de mourir de faim par la paix, il falloit avoir recours à la guerre, sans difficulté, et ne pas souflnr que les directeurs disposassent du dépost que j'avois confié sur des vaisseaux que vous commandiez, contre la destination que j'en avois faite.
11 est aussy difficile de pouvoir connoistre l'utilité que vous avez retirée en retenant tous les François ensemble sous le fort Dauphin, vu que, estant question de les faire subsister et occuper l'isie par mes armes, vous parveniez à ces deux fins en les envoyant occuper différons postes.
Vous voyez assez clairement , par ce qui est dit cy-dessus concernant la conduite du conseil souverain à l'égard du sieur Garon , que cette seule faute est capable de miner entièrement ce dessein.
Et quoyqu'il soit difficile de bien pénétrer si ces fautes ont esté commises par un pur hasard , ou bien si quelque intérest ou passion s'en sont meslés, que l'intervention des directeurs y paroisse et puisse vous disculper, que je sçache bien mesme que l'autorité du commandement que je vous ay confié s'accorde bien peu avec l'esprit de marchandise , par conséquent que je ne dois pas ajouter foy trop légèrement aux rapports qui peuvent venir de la part des marchands, je ne laisseray pas de vous averti des plaintes qui se font contre vous, et qui sont tirées de toutes les lettres et de tous les rapports qui ont esté faits par ceux qui sont revenus.
L'on prétend donc que vous n'avez laissé aucune autorité aux directeurs et que vous l'avez usurpée tout entière ;
Que vous n'avez permis l'assemblée du conseil que très-rarement, et que, lorsqu'il a esté assemblé, vous avez fait prévaloir vos avis par autorité;
Que les directeurs ont mesme esté maltraités en vostre présence;
Que vous les avez intimidés de telle sorte qu'ils n'ont osé s'opposer atout ce que vous avez désiré;
Que vous les avez obligés à souffrir la dissipation de Targent et des effets de la compagnie , à augmenter les gages de tous les engagés et à mettre aux gages de la compagnie tous les colons;
Que ces gages ont esté payés en argent, et ensuite que cet argent est demeuré entre les mains de peu de particuliers qui ont pris par autorité des vivres et des marchandises dans les magasins, à bon marché, et les ont vendus fort cher;
Que les bestes provenant des prises ont esté partagées par autorité, on tiers à vous, un tiers auparty, et un tiers à la compagnie;
Que les viandes ont esté vendues à 3 sols la livre par deux bouchers, Tun estabiy par vous et pour vous, et l'autre par vostre permission, ce qui a mesme servy à retirer une bonne partie de l'argent ;
Que vous n'avez point voulu diviser les troupes et les colons, pour vous tenir plus fort et vous donner plus d'autorité dans le lieu où vous estes;
Que tout ce qui s'est fait dans le conseil contre le sieur Caron a esté h vostre persuasion, à cause de l'amitié que vous avez pour le nommé Marcara et du peu de considération que vous avez pour les directeurs;
Et enfin que vous ne leur avez laissé aucune liberté de se pouvoir plaindre, ni mesme de pouvoir écrire leurs véritables sentimens, vu que dans l'isle vous estiez maistre de leur personne et de leurs lettres. • Lorsque le sieur Garon s'est embarqué pour les Indes, vous avez donné le commandement du vaisseau au sieur de Lopis, vostre neveu, et luy avez ordonné de revenir à l'isle, pour empescher que ledit Caron ne pust écrire. Et lorsque le sieur de Faye s'est embarqué pour les mesmes Indes, vous avez envoyé avec luy vostre capitaine avec deux de vos gardes pour le mesme effet.
Encore que toutes ces circonstances soyent considérables, je ne laisse pas néanmoins de suspendre le jugement que j'en dois faire jusqu'à ce que j'aye l'éclaircissement par vous-mesme sur tous ces points. Et, quand mesme il y auroit quelque chose de véritable, je me porterois facilement à croire que c'est l'extrême nécessité dans laquelle vous avez esté réduit qui a esté cause de la meilleure partie , estant persuadé que vous aurez rectifié tout ce qui peut avoir esté mal fait dans ces commencemens.
Pour cet effet, je désire que, aussytost que vous aurez reçu cette lettre, vous travailliez à faire les eslablissemens de la baye de Saint-Augustin et d'Antongil, et tous les autres que vous estimerez pouvoir faire;
Que vous portiez à la culture de la terre les François que vous y enverrez, et mesme ceux que vous retiendrez au fort Dauphin, et, pour cet effet, que vous leur déclariez que c'est le seul moyen qu'ils ont pour vivre,
vu que la compagnie, par mon ordre exprès, a révoqué tous les gages qu'elle leur donnoit;
Que vous exécutiez les ordres que je vous donne par ma lettre cyjointe sur le fait de Targent et effets distribués dans Tisle ;
Que vous donniez promptement vos ordres au capitaine et à deux de vos gardes qui sont dans les Indes de retourner auprès de vous, laissant les directeurs en une bonne liberté d'agir ainsy que bon leur semblera;
Que vous contribuiez, autant qu'il pourra dépendre de vous, à réparer raiTront qui a esté fait au sieur Caron ;
Et enfin qu'agissant selon mes sentimens , le bien de mon service et vos instructions, j'aye la satisfaction de voir des postes establis dans l'isle, tous les chefs des différentes nations soumis à mon obéissance et contribuant à la subsistance des colonies françoises, et, en un mot, toute la mauvaise conduite, s'il en a esté tenu , réparée par une meilleure qui me convie à vous faire part, à vostre retour, de mes bienfaits.
(Ribl. Imp. Mss. S. F. 3,oi9, Colbert et Seignelay, IV, cote i&, pièce 5. — Arcfa. de la Mar. Ordre» du roi pour la compagnie* de» Inde», i66g, fol. I bi».)