A COLBERT DE TERRON
INTENDANT A ROGHEFORT.
( Lettre orig^Dalo.)
De. • . a 5 juillet 1670.
Je n'ay reçu aucune de vos lettres depuis vostre départ de Paris; j'en attends avec impatience. Surtout, vous me ferez grand plaisir de me faire sçavoir véritablement quelle a esté la conduite de mon fils pendant tout le voyage, et mesme pendant tout le temps qu'il demeurera. Je vous prie de ne rien celer, et soyez assuré que je tiendray secret ce qu'il faudra, que je ne vous commettray point, et me serviray seulement des avis que ▼DOS me donnerez pour luy donner les miens.
Je seray bien ayse aussy de sçavoir de vous tout ce qui s'est passé dans toutes les villes de son passage. Je vous prie de vous estendre dans vos lettres sur tout ce qui le regardera.
( Bibi. Imp. Ms8. S. F. 3,oia , Colbert et Seignelay, IV, cote i5 , pièce 6. - - Coll. des doc. inéd. Mélangée hittoriquee , par M . ChampollioD-Figevc , I V, 6 1 /k . )
(Lettre originale.)
Versailles, &aou8t 1670.
J^ay vu le mémoire de mon fils, que j'ay trouvé assez bien, mais un peu superficiel , et sur lequel je suis persuadé qu*il n'a pas fait assez de réflexion. Son plus grand défaut, tant qu'il a esté auprès de moy, a esté d'attendre à l'extrémité à faire ce qu'il avoit à faire, se fiant à son esprit, travaillant vite , à l'extrémité. Mais comme cette précipitation ne permet pas que Ton fasse réflexion sur ce que l'on fait, il est impossible qu'il de- Tienne jamais habile homme s'il ne change cette manière. C'est à quoy je vous prie de tenir la main; surtout ne le flattez point du tout, particulièrement sur la facilité qu'il a de comprendre, parce que je suis extraordinairement en garde et ne crains rien tant que cette facilité, parce qu'elle
le porte à avoir bonne opinion de luy et à se contenter de cette première connoissance des choses que son esprit luy donne, laquelle n'estant que superficielle ne fit jamais un habile homme. Je consens volontiers qu'il soit loué par ce qui le rend louable, mais il faut bien luy faire connoistre qu'il n y a que la grande application à la pénétration des choses qui puisse le rendre habile.
Je vous prie de voir les mémoires qu'il m'enverra et de faire en sorte qu'il les fasse propres et réguliers, afin que je puisse les faire voir au Roy. Voyez aussy tout ce que je luy écris, afin que vous puissiez prendre mon esprit et le suivre. Nous n'avons besoin que de luy donner de l'application et de faire en sorte qu'il prenne plaisir à ce qu'il fait; mais je ne seray pas persuadé qu'il y prend plaisir jusqu'à ce que je voye des mémoires bien faits, et sur lesquels je verray qu'il aura fait réflexion^ . . .
( Bibl. Imp. Mss. S. F. 3,oia,Co/A«rtct Seiffuelay, IV, cote iB, pièce 7. — Coll. des doc. inéd. MéUngei kiitariqwê, par M. CharapoHion-Figeae, IV, 5i5.)
(Lettre autographe. )
La Rochelle, 1 1 aoust 1670.
J'ây reçu cinq de vos lettres depuis mon départ de Paris. Par la première, du a 1 juillet, vous me marquiez d'avoir reçu le billet que je m'estois donné l'honneur de vous écrire de Méoars^, que vous aviez trouvé trop court. Vous me tesmoigniez que vostre volonté estoit que je vous écrivisse amplement deux fois la semaine, que par ce moyen le temps que j'employerois à écrire seroit un temps de réflexion pour moy sur tout ce que
^ Six jours après, Golbert exprimait à son cousin les mêmes craintes :
« Pour mon fils, ses mémoires sont trop superficiels, et il est impossible qu*ii devienne jamais habile homme s'il est content de ce qu^il a fait. Je vous prie de tenir la main qu^il approfondisse , pénètre et s'applique davantage â connoistre les matières. Voyez la lettre que je luy écris, et a M. Isam *. Je vous prie de tenir la main à ce qu'ils exécutent Tun et Tautre ce que je désire.
« Je vous avois écrit que je ne désirois pas qu'il reçust des visites des corps ni des villes , je vous prie de l'empescher à l'avenir.
« £n cas qu'il fust encore à la Rochelle, ce que je ne puis croire, faites-le retourner promptement à Rochefort. . . n (Dép. conc, la mar. foL 369.)
* Gharon, beau-père de Golbert, possédait à Ménars une propriété. (Voir I, 379, pièce n'i5i.)
* isam, précepteur de Seignelay, qu'il accompagna dans ses voyages. En revenant à Paris, il tomba malade dans une batellerie, appela sans pouvoir se faire entendre, et y mourut 11 avait été rival de Pellisson auprès de nademoiselle de Scndéry.
faorots vu, qa'en mesme temps je formerois mon style et mon jugement et qoe je tirerois un fort grand avantage des avis que vous me pourriez donner là-dessus. Je comprends fort le profit que je peux tirer en vous écrivant, aussy ne manqueray-je pas de le faire tous les ordinaires et de me corriger de ce que vous trouverez de défaut dans les mémoires que je vous éoriray. Je n ay pas encore manqué un ordinaire à vous écrire depuis que ooQs sommes arrivés; je continueray et feray mesme mes mémoires avec plus de soin ^.
Le billet que vous m'avez fait la grâce de m'écrire le 5i5 juillet me prèsenvoit de vous écrire deux fois la semaine, de relire souvent mon instruction, de gagner autant que je le pourrois l'amitié et l'estime des gens avec qui j'aurois affaire dans mon voyage. Je feray tout ce que je pourray par ma civilité pour exécuter ce que vous m'ordonnez par cet article ^.
Vous m'engagez par la mesme lettre avec tant de bonté à vous dire tout ce qui se passe dans mon esprit et ma conduite, que je vous supplie trèshumblement de croire que je le feray en tous rencontres et que je m'attends de vous tesmoigner par là le respect que j'ay pour tout ce qui vient de vostre part et l'envie que j'ay de faire toutes les choses qui vous pourront plaire.
La lettre du â 5 juillet me marque vostre volonté sur les complimens de ville. Je suis fasché de ne pas l'avoir sçue plus tost, je n'aurois pas manqué de faire avertir les officiers de justice et autres que je n'en recevrois point; mats cela me servira dans le reste de mon voyage, que je feray incognito de la manière que vous le souhaitez. Je voudrois pouvoir vous persuader de l'envie que j'ay de m'instruire exactement de tout ce que je dois sçavoir ; je vous assure que la volonté ne me manquera point, et j'espère vous en montrer des effets devant que de sortir d'icy.
J*ay esté surpris par ce que vous m'avez mandé, par vostre billet du i*' aoust, que vous n'aviez point reçu de mes lettres. Je vous assure que je ne manqueray plus de vous écrire deux fois la semaine.
Vous m'avez averty par le mesme billet d'une chose dont ma mère m'avoit parié devant que je prisse congé d'elle. Je vous assure que je seray fort en garde contre ces mauvaises habitudes et que vous n'aurez point de siçetde mécontentement de ce costé-là.
Vous me marquez que, le commerce estant de vostre département, vous souhaitez que j'y donne quelque application; je vous supplie très-humble-
' Ces Jeux dernières plirases sonl ajoiilées ^ Cette deniière phrase est aussi écrite en
ment de me vouloir mander s'il y a quelque chose de particulier à faire là-dessus. J'ay vu les magasins de la compagnie du Nord en cette ville et j'ay entretenu les directeurs pour m'instruire un peu de l'économie et de l'ordre de ce commerce.
Vous souhaitez que je suive exactement chaque point de vostre instruction. Je le feray présentement quoyque j'aye commencé par les noms de ce qui compose un vaisseau, de l'avis de M. de Terron, voyant que c'estoit un principe nécessaire pour pouvoir parler et mesme entendre ce qu'on me disoit de la marine.
Je connois assez l'estendue de ce que je dois apprendre, et je vous assure que je suis fort persuadé que je ne puis me rendre habile que par un grand travail et une grande application. Ainsy l'envie que j'ay de sçavoir fera que je n'espargneray ni peine ni travail pour cela.
Tous les mémoires que je vous ay envoyés ont esté écrits deux ou trois jours devant, et je vous assure que j'y avois fait réflexion , mais j'y prendray encore plus garde à l'avenir.
(Bibl. Imp. Mss. Mélangei Colbert, vol. Sh.)