‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 5)Chapitre 17 sur 258 · A COLBERT DE TERRON · texte numérisé non relu

A COLBERT DE TERRON

INTENDANT A ROCHEFORT

(Minuttt autographe.)

Saint-Germain, iSaoust 1670.

Je vous envoyé un mémoire que j'ay ordonné au sieur Gravier de faire , contenant tous les abus qui se commettent dans les arsenaux de marine et les remèdes qu'il croit y pouvoir estre apportés. Vous prendrez la peine de le voir, y changer et corriger ce que vous estimerez à propos pour ensuite former un règlement général qui puisse estre observé dans tous nos arsenaux de marine. Faites-le voir aussy à mon fils, et donnez-le-luy. à examiner et à fournir son avis.

Je vous prie de l'exciter fortement à s'appliquer, et de revoir mesme le travail qu'il fait. Surtout prenez garde qu'il pénètre et approfondisse les matières, n'y ayant rien de si dangereux pour luy et de si contraire au métier qu'il doit faire toute sa vie, que de se contenter de la superficie. C'est là ce que j'ay à combattre toujours à son égard. Gomme il a suffisamment d'esprit pour comprendre facilement ce qu'il doit sçavoir, il se fie à cette facilité, et, non-seulement il n'approfondit rien, mais mesme il ne Fait jamais un mémoire, soit pour me rendre compte de ce qu'il a fait, soit

pour luy-mesine, qu'avec précipitation; en sorte quii ne se donne pas le loisir d'y faire la réflexion nécessaire. Et cette conduite tire après soy une autre conséquence fascheuse, qui est qu'il ne prendra jamais plaisir à ce quil fait, parce qu'il n'y a que la réflexion qui fasse connoistre la beauté de ce que Ton fait, et les suites avantageuses que le travail tire après soy. Le temps qu'il employé à présent est un temps bien précieux ; c'est pourquoy il faut qu'il l'employé bien et qu'il se mette en estât de pouvoit* passer h autre chose.

Dans cet instant, je reçois vostre lettre du 7 de la Rochelle, par laquelle TOUS me dites que mon fils devoit retourner deux jours après, mais que larrivée de M. le Vice-Amiral le pourroit retarder encore de quelquejs jours, c'est-à-dire que mon fils perdra encore quinze jours de temps à la Rochelle.

Je ne sçais pourquoy l'arrivée de M. le Vice-Amiral le retardera; il me semble que son vray poste est k Rochefort, où les vaisseaux désarment, et c'est dans ce désarmement que mon fils auroit pu apprendre quelque chose; cependant il demeure quinze jours à la Rochelle. Je comprends bien que sa curiosité le pouvoit porter à voir la Rochelle et à y demeurer deux jours; mais je ne comprends pas pourquoy y demeurer quinze jours, si ce n'est pour se divertir. Je vous conjure de vous appliquer un peu à ce qu'il faut qu'il fasse pour son instruction en un point principal comme celuy-là. Je crois que, si vous aviez voulu retourner à Rochefort, il n'y anroit pas résisté, et, quand mesme vous auriez des affaires à la Rochelle, je vous prie de les remettre pendant le temps qu'il sera auprès de vous, et de demeurer actuellement à Rochefort sans en partir. Je m'attends donc que, si vous estes à la Rochelle à la réception de cette lettre, vous en partirez sur-le-champ pour vous rendre à Rochefort, où vous demeurerez toujours jusqu'à ce qu'il parte d'auprès de vous.

Vous le louez toujours dans vos dépesches. Je m'attends que vous n'aurez pas pour luy une molle complaisance, et que vous luy direz, en homme de bien, ce qu'il faut qu'il fasse pour se rendre habile et tel que je le désire; et je vous avoue que je vois un si grand progrès de relaschement dans toutes ses dépesches que, pour peu que cela continue, en deux ou trois ordinaires je ne recevray plus rien de luy. Par le dernier du 7 , il m'écrit seulement sur la Guinée S c'est- à-dirè qu'il a copié partie du mémoire que roos m'envoyastes l'ordinaire précédent; mais il ne m'écrit pas un mot ni

' Cetle Jeiire , dans laquelle Seîgnelay parle Mélanges Colberl, — Le même volume renferme d^ nmeamons. hollandaises et des projets d^at- une autre lettre du 11 août, qui no fait que taque contre la Guinée , est dans le vol. 8 A des développer ces projets d'attaque.

de l'arrivée de M. le Vice-Amiral, ni du désarmement de ses vaisseaux, ni de les remettre en mer\ et n'accuse mesme la réception d'aucune de mes lettres. Je vous avoue que je suis tellement surpris de cette conduite que je ne sçais qu'en dire.

Je veux croire que s'il y avoit quelque chose qui le divertist des pensées qu'il doit avoir, et à quoy il eust l'esprit occupé, vous m'en donneriez avis. Je vous conjure encore une fois de vous appliquer davantage à ce qui regarde sa conduite que je vous ay confiée , à ne le point flatter, à l'exciter toujours au travail, et à me faire une lettre particulière, tous les ordinaires, sur tout ce qui le i*egarde, dans laquelle je vous prie de me bien expliquer tout ce qu'il fait et les mouvemens de son esprit que vous reconnoissez. Je m'estends toujours sur cette matière, qui me tient fort au cœur.

Je conviens bien que l'estude de la géographie et de l'hydrographie sera avantageuse à mon fils; mais il faut auparavant qu'il ayt son fonds de connoissances de marine, pour l'exécution de tout ce qui est contenu en mon instruction. Il faut estre assuré de ce point avant que de passer à un autre, rien n'estant si dangereux que de sauter d'une science à une autre sans s'arrester fixement à la nécessaire. L'esprit naturel du François porte à cette légèreté, la jeunesse y précipite, mais il faut que vous résistiez; c'est-àdire que cette science est bonne à apprendre, mais il faut voir auparavant qu'il prenne plaisir aux connoissances plus solides et qui luy sont nécessaires pour toute sa vie; c'est-à-dire, encore une fois, qu'il exécute mon instruction et qu'il repasse beaucoup de fois sur une mesme matière.

Il auroit esté trèfr-nécessaire et très-avantageux qu'il eust fait iuy-mesme le désarmement des vaisseaux de M. le Vice-Amiral, qu'il eust vérifié les inventaires et les consommations, qu'il eust fait faire la décharge de tous les agrès, apparaux, armes et munitions, et qu'il eust fait Iuy-mesme bien ranger le tout dans les magasins particuliers de chacun vaisseau.

Assurément il ahroit beaucoup plus appris en faisant cela qu'en demeurant à la Rochelle. Je vous avoue qu'il ne m'est jamais tombé dans l'esprit de prendre des précautions pour empescher qu'après avoir esté cinq jours à Rochefort, il s'en vinst avec vous en demeurer quinze à la Rochelle; je ne puis m'empescher de vous dire que j'ay un peu sujet de me plaindre de vous en ce rencontre. . .

(Bibl. Imp. Ms8. S. F. 3,ois, Col6er( e( Sr^gnefay, IV, cote 1 5, pièce 9. — Arch. de la Mar. D^éehêt cmutmmnt U marmê, 1670, fol. Si 3.)

* Voir, au siijel de rannenienl de Tosradre du comte d'Eslrëes, Marine etgMrSypièce u* 1 7 1.

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