‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 5)Chapitre 181 sur 258 · A M. DUCHESNEAU · texte numérisé non relu

A M. DUCHESNEAU

IINTENDANT AU CANADA.

Paris, 98 avril 1677.

J'ay vu avec attention vos lettres des 9 septembre et 217 octobre de l'année dernière, et j'ay rendu compte au Roy du contenu en icelles, et pour vous faire sçavoir ses intentions sur tous les articles desdites lettres, je vous diray :

Premièrement, que Sa Majesté est bien persuadée de la piété de tous les ecclésiastiques et de leurs bonnes intentions pour le succès de leurs missions, mais elle veut que vous preniez garde qu'ils n'entreprenoeot rien, tant sur son autorité royale que sur la justice et police du pays, et que vous les resserriez précisément dans les bornes de l'autorité que les ecclésiastiques ont dans le royaume, sans souffrir qu'ils les passent en quelque personne et manière que ce soit. Cette maxime générale vous doit servir pour toutes les difficultés de cette nature qui pourront survenir; mais, pour parvenir à ce point, il seroit nécessaire que vous-mesme vous travaillassiez à vous rendre habile sur ces matières en lisant les auteurs qui en ont traité, a observer tout ce qui se passe, et à envoyer, tous les ans, des mémoires sur les difficultés que vous aurez et auxquelles vous n'aurez pas pu remédier. Considérez cette matière comme estant très-importante et à laquelle vous ne sçauriez donner trop d'application.

Quoyque Sa Majesté croye que vous avez apporté de vostre part toutes les facilités pour vivre en bonno intelligence avec M. le comte de Frontenac, néanmoins elle m'a ordonné de vous dire que vous devez avoir de

la déférence pour luy et agir en toutes choses de concert avec luy.Pour tout ce qui regarde les affaires qui sont mises en délibération , il faut que, sur les particulières, vous disiez vostre avis en homme de bien et comme vous croirez le devoir faire en conscience; mais, sur les affaires générales, vous devez concerter les avis et en dire les motifs audit comte de Frontenac, entrer dans ses sentimens et vous y conformer autant que vous verrez que le service du roy et le bien du pays le demanderont.

Pour éviter tous les petits sujets de plainte que M. de Frontenac pourroit avoir. Sa Majesté m'ordonne de vous expliquer bien clairement quelle ne veut pas que vous vous mesliez de tout ce qui regarde la guerre et le commandement des habitans, ni de tout ce qui peut appartenir ou regarder les fonctions de M. de Frontenac. Pour ce qui regarde les poudres et munitions, elle veut que vous en teniez un inventaire, mais c'est à M. de Frontenac à en ordonner; et, sur ce mesme sujet, elle m'a ordonné de vous dire que les charges de major de Montréal et des Trois-Rivières estant des charges de guerre, ce n'est point à vous de proposer des gens pour les remplir, Sa Majesté en ayant disposé autrement.

Le Roy a esté surpris qu'il n'y ayt que 8,5 1 5 personnes en Canada; et comme Sa Majesté croit que le recensement que vous avez envoyé est véritable ^ elle veut que vous donniez tous vos soins et toute vostre application à l'augmentation de la colonie et à la multiplication des bestiaux ; sur quoy je vous ay si amplement écrit, l'année passée, que je ne crois pas avoir rien à y ajouter. C'est à vous à relire souvent mes dépesches et vous exa* miner vous mesme pour voir si vous avez exécuté les ordres du roy qui y sont contenus.

Le Boy a esté bien ayse de voir l'utilité que les défenses qu'il a faites d'aller à la traite ont produite* Vous ne sçauriez donner trop d'application à maintenir ces défenses , et vous devez estre persuadé qu'il n'y a rien qui soit capable de porter Sa Majesté à les révoquer, ni mesme à y toucher en aucune façon.

Sa Majesté a esté satisfaite que le conseil souverain ayt rendu un arrest pour fixer les lieux où l'on doit traiter; mais elle veut estre plus particulièrement informée si les marchés commencent à se bien establir et si les habitans ne contreviennent point audit arrest, ni les sauvages, en portant leurs pelleteries ailleurs que dans les lieux de Québec, Montréal et Trois- Ririères.

Sa Majesté veut, de plus, que vous fassiez exécuter très-ponctuellement

' Voir pièce n' 83 , page 6o6, noir.

Tarrest concernant le retranchement des concessions aussytost que le terme porté par vostre ordonnance du 3o octobre darnîer sera expiré; maisTOos deviez m'euToyer, avec cette ordonnance, les arrests d'enregistrement de celuy du conseil et les actes de publications qui en ont esté feits.

J'ay aussy fait voir au Roy Testât de la dépense qui a esté faite dans la crainte de la guerre des Iroquois; et Sa Majesté a esté fort étonnée qu'au préjudice des défenses que je vous ay faites de sa part d'ordonner auenne autre dépense que celles contenues en Testât, il en a néanmoins esté fait une aussy considérable sans aucune nécessité pressante. Vous devez sçavoir que vous n'avez aucun pouvoir de disposer des deniers du roy pour quelque cause et sous quelque prétexte que ce soit, sinon dans le seul cas d'une guerre déclarée, soit de la part des Iroquois et autres sauvages, soit de la part des Hollandois et Anglois; et s'il vous arrive, contre la défense que je vous fais de la part du Roy, de toucher à ses deniers, Sa Majesté m'ordonne de vous dire que ce que vous aurez ordonné sera déduit sur vos appointemens. Au surplus, j'auray soin de vous envoyer réguli^ement tous les ans Testât que le Roy fera ari'ester, et vous le suivrez et le ferez exécuter sans y rien changer.

J'ay examiné le papier-terrier que vous m'avez envoyé; il est nécessaire que vous travailliez promptement à l'achever, et que vous me l'envoyiez par le retour des navires au mois d'octobre prochain. Vous avez bien fait de réduire les droits seigneuriaux à la coustume de Paris, ainsy qu'il est contenu dans vostre instruction; mais, quant à ce que vous me mandez qae vous avez expliqué le mot de justice en général, je n'entends point ce terme et vous devez vous expliquer plus clairement.

J'ay vu aussy Testât des concessions que vous avez accordées conjointement avec M. de Frontenac; ne manquez pas d'envoyer tous les ans de pareils estats de celles que vous aurez faites. Sur la difficulté que vous avez pour les concessions qui doivent ressortir nuement au conseil souverain, il faut suivre ce qui est porté par les concessions, mais il faut que vous observiez à l'avenir, quand vous m'écrirez sur une difficulté de cette nature, de m'envoyer des mémoires des raisons pour et contre.

Les règlemens que le conseil souverain a faits pour la police sont bons; il est présentement question de les faire bien exécuter, et c'est à vous principalement à y tenir la main. Gomme l'expérience vous fera toujonrs connoistre de plus en plus ce qui est à faire pour la meilleure police du pays, ne manquez pas de m'envoyer tous les ans les nouveaux règlemens que le conseil souverain aura faits, comme aussy de me rendre compte de ce qui regarde Texécution des premiers.

Quant à ce que vous m'écrivez concernant l'ivrognerie, ie luxe et la débauche des filles, le conseil doit punir ce qui est en cela centre le pu«blic, suivant l'usage et les ordonnances du royaume; et vous devez porter, autant que vous pourrez, M. l'évesque de Québec à combattre ces vices, en quoy je m'assure que vous ne trouverez point de difiiculté; mais les raisons de l'ivrognerie ne doivent point vous obliger à donner une ordonnance portant défense de tenir des cabarets sans vostre permission, puis-^ que cela n'est nullement de vostre fait et qu'il doit estre libre à un chacun de prendre tel métier qu'il luy plaist.

Vous ne sçauriez apporter trop de précautions pour abolir entièrement la coustume que les ecclésiastiques séculiers et réguliers avoient prise de traiter * ou de faire traiter leurs valets ; cela est directement contraire aux ordres du roy; et vous devez leur faire connoistre et empescher par tous moyens possibles qu'ils ne continuent.

Ce que vous proposez touchant les monnoyes et l'envoy d'une somme de 3o,ooo écus en Canada ne se peut pratiquer. 11 faut que ie commerce, le travail et l'application des habitans attirent de l'argent dans le pays; et cela n'est pas difficile , vu que vous convenez vous-mesme que le Canada est aussy abondant que la France, et que, outre qu'il peut produire tout ce qu'elle produit , il a encore la pesche.

Ainsy vous n'avez qu'à donner vos soins à augmenter tous les establissemens, et particulièrement ce dernier, qui luy peut estre d'une utilité très-considérable, pourvu qu'il se forme promptement et se continue avec vigueur; sur quoy je dois vous dire que Sa Majesté n'a point approuvé les propositions que vous faites de faire un fort à l'isle Percée, d'y establir on gouverneur et des soldats avec un péage pour l'entretien de la garnison , et enfin une compagnie pour acheter tout le poisson salé qui peut estre transporté en Europe. Elle estime que tout cela n'est point nécessaire pour faire réussir l'establissement de la pesche; le principal est qu'il y ayt plus grand nombre d'habitans en Canada, afin qu'ils puissent y vaquer et profiter des facilités qu'ils ont de rendre ce pays le plus abondant du monde. Ainsy, sur cette matière, jen'ay qu'à vous répéter qu'il faut s'appliquer uniquement à y attirer du monde : par l'exécution des arrests concernant les terres non défrichées afin d'en pouvoir donner des concessions aux nouveaux habitans; en y faisant bien administrera justice; en establissant une bonne police, et en s'appliquant à porter les garçons et les filles au mariage; c'est en ces quatre points que doit consister vostre principale application.

' Cesl-à-dirc, faire h traile des pelleteries avec ies sauvages.

Je suis bien ayse qu'il y ay l apparence de pouvoir trouver des mines de fer en Canada; le Roy veul que vous fassiez tout ce qui pourra dépendre de vous pour exciter les habitans à y travailler, et que vous en regardiez le succès comme la chose la plus avantageuse que vous puissiez procurer à ce pays.

Sa Majesté a esté bien satisfaite de voir, par vos lettres, ce que vous avez fait pour l'augmentation de la manufacture de la potasse et le restablissement de celle du goudron. Vous devez exciter le sieur de Comporté à s appliquer à l'une et à l'autre, et à instruire tous ceux qui auront envie d'y travailler.

Quant au hangar que ledit sieur de Comporté demande, en cas qu'il ne puisse servir à rien pour le roy, vous pouvez le luy vendre et appUquer les deniers qui en proviendront à quelque utilité publique.

Pour ce qui est des manufactures de toiles, droguets et des tanneries, il n'y a que le nombre des habitans et la nécessité qui puissent faire ces establissemens; ainsy il faut laisser agir l'industrie et observer néanmoins d'ayder en tout ce qui sera possible ceux qui voudront s'y appliquer.

Je vous diray la mesme chose à l'égard des brasseries et des moulins à scie; mais vous devez sçavoir que le Roy n'a point accordé de privilège pour ce dernier establissement. 11 ne faut souffrir aucun privilège dans le Canada sans lettres patentes du Roy bien et duement vérifiées. Ainsy, cette considération ne doit retenir personne de travailler à Testablissement des moulins à scie.

Sa Majesté est bien ayse que vous espériez de pouvoir dans la suite faire bastir quantité de vaisseaux pour son service; mais elle ne veut pas que vous le fassiez sans son ordre exprès. Surtout vous devez exciter tous les habitans au commerce maritime , particulièrement celuy des isles françoises de l'Amérique, donner toute sorte d'assistance à ceux qui le font et les protéger en tous rencontres, n'y ayant rien de plus important et de plus avantageux que ce commerce , puisque, les isles ayant besoin de plusieurs marchandises et denrées du Canada, ce pays trouveroit, par ce moyen, le débit de ce qu'il a en trop grande quantité.

Sa Majesté ne veut point accorder au sieur Jolliet ' la permission qu'il demande de s'aller establir avec vingt hommes dans le pays des lUinois. Il faut multiplier les habitans de Canada avant que de penser a d'autres terres, et c'est ce que vous devez avoir pour maxime à l'égard des nouvelles découvertes qui sont faites^.

' Louis Joliiet, bourgeois de Québec, ac- élabii un posle et même un oommeiicemcHt compagne du P. Marquette, jésuite, avait été , de colonie dans le {^ys des Illinois, en 1 678, à la découverte du Mississipi et avait ' Voir pièce n" 7^1 , pngc 578.

Sur ce que vous m'écrivez concernant la communication avec l'Acadie, il faut premièrement penser à peupler ce pays, et ensuite la communication s'en fera facilement.

( Areh. de la Mar. Ordm du roi pour te eompagniu de$ Indes, 1677, foK 7.)

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