A M. DUCHESNEAU
INTENDANT AU CANADA
Paris, i*'iïMiy 1677.
Quoyque je vous a}e fait sçavoir les intentions du Roy sur tous les point? contenus en vos dépescbes, auxquelles vous devez vous conformer, je suis bien ayse de vous les expliquer encore plus particulièrement sur trois ou quatre points principaux :
Le premier consiste en ce que vous vous meslez de proposer au Roy toute sorte d'officiers. Il est difficile que le gouverneur, le sçachant, n'en prenne beaucoup de sujets de plaintes et de mauvaises satisfactions contre vous, puisque cela n'est point de vostre fait et que vous devez luy laisser proposer tous les officiers qui regardent le commandement des armes et la guerre; et, comme vostre principal but doit estre de vous tenir toujours fort uny avec le comte de Frontenac, vous devez, non-seulement ne iuy donner aucune apparence que vous vouliez entreprendre quelque chose sur ses fonctions , mais mesme avoir une grande déférence pour ses sentimens , le service du roy et le bien de la colonie , Sa Majesté voulant qu'il n'y ayt jamais de division entre vous, non*seulement en effet, mais mesme en apparence.
Le second, en ce que je vois M. le comte de Frontenac de l'avis que le commerce, avec les sauvages, des boissons que l'on appelle en ce pays-là enivrantes, ne cause point les grands et effroyables maux sur lesquels M. de Québec fait un cas réservé, et mesme qu'il est nécessaire pour le commerce; ^t je vous vois d'un contraire sentiment au sien, c'est-à-dire, qu'il faut interdire entièrement ce commerce avec les sauvages.
Gomme j'ay voulu approfondir cette matière autant qu'il m'a esté possible, j'ay voulu, avant toutes choses, sçavoir de M. Talon, qui a esté six à sept ans en Canada, et du sieur Bouteroue qui y a esté deux années, si en effet ces boissons causoient de si estranges désordres. Vous verrez le mémoire du sieur Talon que je vous envoyé; vous verrez de plus quelques mémoires que j'ay fait faire icy par d'habiles gens sur la mesme matière. Avant que de vous ranger du sentiment de M. l'Eveîîque, vous deviez vous
informer fort exactement du nombre de meurtres, assassinats, incendies et autres excès causés par l'eau-de-vie, qui sont arrivés parmy les sauvages depuis que vous estes en Canada, et m'en envoyer la preuve, parce que, en cas que ces faits eussent esté bien constans, vous ne devez pas douter de la piété du Roy, qui eust donné tous les ordres nécessaires en conformité des sentimens de M. de Québec; et Sa Majesté auroit fait une très-sévère et très-rigoureuse défense à tous ses sujets de faire ce trafic. Mais au défaut de cette preuve , et voyant de plus le contraire par le tesmoignage et le rapport de ceux qui ont esté le plus longtemps dans ce pays-là, il n'est pas juste de faire cette défense, et la police générale d'un Estât résiste en cela aux sentimens d'un évesque qui , pour empescher les abus que quelque petit nombre de particuliers peuvent faire d'une chose bonne en soy, veut abolir le commerce d'une denrée qui sert beaucoup à attirer le commerce et les sauvages mesmes parmy les chrestiens orthodoxes comme sont les François; d'autant plus que Ton courroit risque d'estre privé de ce commerce et de contraindre ces sauvages à le porter aux Anglois et Hollandois, qui sont hérétiques, et par conséquent de se priver des facilités qu'il apporte pour les rendre capables d'une société civile, les convertir et les maintenir dans les sentimens de la bonne et véritable religion.
Comme il est difficile que vous puissiez empescher directement que l'évesque ne fasse un cas réservé de cette matière, il est d'autant plus nécessaire que vous vous teniez uny aux sentimens du gouverneur pour prévenir, par tous les moyens que l'autorité royale vous donne, les suites et les mauvais effets d'une résolution qui, quoyqu'elle soit fondée sur les apparences d'éviter un péch^ et d'une plus grande perfection, ne laisse pas de tirer des conséquences qui sont assurément bien contraires à la fin que ledit évesque se propose.
Je suis encore obligé de vous dire que l'on voit clairement qu'encore que ledit évesque soit un homme de bien et qu'il fasse fort bien son devoir, il ne laisse pas d'affecter une domination qui passe de beaucoup au delà des bornes que les évesques ont dans tout le monde chrestien , et particulièrement dans le royaume. Ainsy vous devez vous appliquer à bien connoistre et à sçavoir le plus parfaitement que vous pourrez Testendue du pouvoir des évesques et les remèdes que l'autorité royale a apportés pour en empescher l'abus et leur trop grande domination , afin que vous puissiez, de concert avec M. le comte de Frontenac, dans les occasions importantes, y apporter les mesmes remèdes, en quoy vous devez toutefois agir avec beaucoup de modération et de retenue.
Le troisième point consiste en la difficulté que vous avez avec M. l'ëvesquede Québec, concernant les honneurs de l'église; sur quoy je vous déclare que la prétention que vous avez, que le conseil en corps doive recevoir l'encens et les autres honneurs immédiatement après l'évesque et avant tout son clergé, n'a aucun fondement et ne se pratique en aucun lieu du royaume. Ainsy, si ledit évesque consent de vous donner ces honneurs dans les Te Deunij vous devez les recevoir; mais, dans les autres cérémonies, vous devez les laisser donner à tout son clergé auparavant, le conseil mesme estant en corps; et si ledit évesque en fait difficulté, mesme dans les Te Deum, vous devez le souifrir, parce que le conseil en corps n'y a aucun droite
Le quatrième point concerne les demandes que vous faites sur le sujet de la justice; sur quoy je dois vous dire que M. le comte de Frontenac doit avoir la première place, M. l'évesque de Québec la seconde, et que vous devez demander les opinions, les recueillir et prononcer les arrests.
Le conseil doit se tenir dans le mesme lieu où il s'est toujours tenu jusqu'à présent, c'est-à-dire dans la maison du roy où loge le lieutenant général.
C'est à vous à assembler le conseil dans les jours extraordinaires; mais vous ne le devez jamais faire qu'après en avoir dit les raisons et concerté l'heure et le jour avec le comte de Frontenac; et lorsque, de sa part, il estimera nécessaire pour le service du roy de l'assembler, il doit aussy vous le communiquer, et vous ne devez point y apporter de difficulté.
Gomme je vois que M. l'évesque de Québec, ainsy que je viens de V4)us dire, affecte une autorité un peu trop indépendante de l'autorité royale et que, par cette raison, il seroit peut-estre bon qu'il n'eust pas de séance dans le conseil, vous devez bien examiner toutes les occasions et tous les moyens que l'on pourroit pratiquer pour luy donner à luy-mesme l'envie de n y plus venir; mais vous devez en cela vous conduire avec beaucoup de retenue et de secret, et bien prendre garde que qui que ce soit ne découvre ce que je vous écris sur ce point.
Vous devez faire voir à M. de Frontenac tous les mémoires et papiers que je vous envoyé concernant la traite des boissons.
(Areh. de la Mar. Ordre$ duroiptmr fet compagnies des Indêê, 1677, fol. 6.) ' Voir pièce n* 83 et note.