‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 5)Chapitre 187 sur 258 · AU COMTE DE BLENAC · texte numérisé non relu

AU COMTE DE BLENAC

GOUVERNEUR ET LIEUTENANT GÉNÉRAL DES JLES D'AMÉRIQUE

Paris, 11 003191678.

Le Roy a reçu les relations de tout ce qui s'est passé dans l'isle de Goréc, sur la coste d'Afrique, et dans l'isle de Tabago, dont Sa Majesté a esté très-satisfaite; en quoy vous pouvez estre assuré que l'on n'a pas omis de luy faire connoistre la part que vous y avez, tant par les actions personnelles que vous y avez faites, que par les assistances que vous avez données et par les habitans des isles que vous y avez conduits. C'est ce que

vous devez toujours faire en toutes occasions; et sur toutes choses, observez, non-seulement à vostre égard, mais à l'égard de tous les officiers qui servent sous vous et de tous les habitans des isles, de rendre toujours les choses faciles et de travailler à en lever toutes les difficultés par les moyens que l'autorité que vous avez en main vous peut donner.

Sur quoy je suis bien ayse de vous dire en mon particulier, comme une chose très-importante et capitale, si vous voulez plaire au Roy, le bien servir et demeurer dans le commandement qu'il vous a donné, qu'il faut que vous ostiez de vostre esprit toutes les matières de chagrin dont vos lettres sont pleines, et qui sont directement contraires à la volonté, à l'esprit et au service de Sa Majesté. Pour cela, vous ne devez jamais faire estât que vous tiendrez le rang de lieutenant général sur mer, et que vous arborerez sur le vaisseau que vous monterez le pavillon de lieutenant général, comme vous dites que le feu sieur de Baas faisoit. Sur quoy je suis bien ayse encore de vous dire que vous ne devez rien tant éviter au monde que de prendre pour exemple ledit sieur de Baas , dont l'esprit trop difficile ne pouvoit compatir avec personne et faisoit tous les jours naistre de nouveaux incidens ^ ; ainsy vous devez bien prendre garde à ce que je vous dis par ces lignes, qui doit vous servir de loy et de règle pour vostre conduite, en telle sorte que le Roy n'entende jamais parler de rien au contraire; c'est-à-dire que tout ce que celuy qui commandera les armes de Sa Majesté et qui aura pouvoir de vous commander estimera à propos et résoudra d'entreprendre dans toute l'estendue de ces pays-là , il faut que vous vous unissiez avec luy d'un mesme esprit et d'une mesme volonté pour le faire réussir, et non-seulement que vous alliez audevant de tout ce qu'il peut désirer pour luy donner toutes les facilités et toutes les assistances qui peuvent dépendre de vou^ , mais mesme que , par toutes vos actions et par tous vos discours publics et secrets, vous approuviez toujours ses pensées et ses projets, et que vous inspiriez cet esprit de facilité et de concours universel à tout ce qui peut prendre exemple sur vous. Croyez que je ne vous fais pas ce discours sans sujet, et qu'en toutes choses le Roy ne peut souffrir une difficulté d'un subalterne à l'égard d'un supérieur estably par luy.

Ne vous mettez point aussy dans l'esprit que la terre commandera à la mer, et que comme lieutenant général en terre vous commanderez à la mer, parce que ce n'est pas l'intention du Roy, et que toutes les chicanes que le sieur de Baas a apportées sur cette matière, non-seulement ne

' Voir pièces ii"* 3 a et 711.

peuvent compatir avec le service de Sa Majesté, mais mesme qu'elle a résolu de ne le plus faire du tout. Je suis obligé de vous parler aussy fortement et aussy clairement que je fais sur cette matière, parce que je suis entré en garantie pour vous avec le Roy sur toutes ces choses, et que, par toutes vos lettres, je vois naistre dans vostre esprit beaucoup de difficultés qui ne tourneroient point du tout à vostre satisfaction , si elles estoient portées au Roy. Ainsy mettez-vous Tesprit dans cette assiette que vous commanderez en conséquence du pouvoir que vous avez du Roy dans toutes les isles, c'est-à-dire en terre, et non pas en mer.

Toutes les fois que vous monterez sur les vaisseaux, vous y montereE comme auxiliaire pour commander tout ce que vous tirerez des isles suivant le pouvoir que le Roy vous en donnera, et ainsy, en ces occasions, vous n'aurez aucun commandement sur mer. Je dois mesme vous dire que l'intention du Roy a toujours esté que, lorsque le vice-amiral de France seroit dans les mers des isles , vous luy obéiriez mesme pour ce qui regarde la terre; et vous avez vu cet ordre converty en celuy d'un concours et des assistances qu'il vous est ordonné de luy donner de tout ce que vous pourrez tirer des isles pour le succès de ces entreprises; mais vous devez vous attendre que vous aurez un commandement absolu de luy obéir la première fois que Sa Majesté le renverra dans les isles. Je crois vous avoir assez fait connoistre, par tout ce que je viens de vous dire, qu'en mer les chefs d'escadre commanderont toujours sans difficulté audessus de vous^ Si l'explication que je vous donne en cela de ce qui est des intentions de Sa Majesté vous faisoit quelque peine, il est nécessaire que vous me le fassiez sçavoir, parce qu'il est bon d'éviter et de prévenir les résolutions qu'elle pourroit prendre sur ce sujet.

Vous apprendrez, par les lettres du Roy du 96 janvier dernier, que les Anglois estoient prests à se joindre aux ennemis de Sa Majesté, et vous aurez appris quelles estoient ses intentions en ce cas; mais, depuis le temps de la date de ces lettres, cette déclaration ayant esté retardée jusqu'à présent, et estant mesme difficile de pouvoir dire quand elle se fera, encore qu'il n'y puisse presque avoir de doute qu'elle ne se fasse. Sa Majesté m'ordonne d'envoyer dans les isles le vaisseau qu'elle avoit fait préparer i Rochefort pour vous porter la lettre cy-jointe, qui vous apprendra ses intentions. Gomme vous voyez que le principal consiste à vous tenir fort sur vos gardes et à mettre les habitans de toutes les isles en estât non-seulement de se défendre, mais mesme d'attaquer, vous devez visiter prompte-

' M. de Blenar iTavail qtie Ip rang de capitaine de vaisseau.

meot loates les isles et donner lous les ordres que vous estimerez nécessaires pour les mettre en cet estât. Surtout disposez toutes choses pour chasser les Anglois de Tisle de Saint-Christophe en cas que la guerre se déclare icy, dont je vous donneray avis par un hastiment exprès aussytost qu'elle le sera. Au surplus, faites travailler continuellement à mettre en estât les forts des isles et rendre les travaux le plus solides qu'il vous sera possible. Je donne ordre à Rochefort que Ton vous envoyé, par le mesme vaisseau, dix milliers de poudre, et quatre cents bons mousquets 9 ou trois cents mousquets et cent fusils, qui seront remis entre les mains du commissaire Jolivet pour en disposer par vos ordres; et vous devez tascher à faire en sorte que les habitans ayent toujours des munitions de guerre pour leur besoin.

J omettois de vous parler du principal point auquel vous devez vous appliquer, qui est de conserver avec un très-grand soin les soldats qui sont dans les isles, et de prendre garde que les sommes qui sont envoyées pour leur solde et pour leurs vivres soyent administrées avec beaucoup d'économie. Vous devez mesme leur procurer quelque gain par le moyen des travaux à faire dans les places; et, k l'égard de ces travaux, ne manquez pas de faire exécuter les plans, mémoires et devis qui vous ont esté laissés par le sieur de Combes • . .

(Arch. de la Mar. Dépend concernant Ut marine, 1678, fol. a&ô.)

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