LOUIS XIV AU COMTE DE FRONTENAC
GOUVERNEUR ET LIEUTENANT GÉNÉRAL DU CANADA
Versailles, 3o avril 1681.
J'ay reçu vos lettres des ao may et i4 novembre. Je vois, par la dernière, que vous me donnez une assurance positive de vostre conduite et de la conformer à mes intentions, qui vous furent expliquées par mes lettres de Tannée dernière; vous me priez mesme de distinguer les choses qui se sont passées avant la réception de mesdites lettres, de ce que vous ferez dans la suite en exécution des ordres qui y estoient contenus. Cependant j'ay lieu de croire par tout ce qui se passe entre vous et le sieur Duchésneau, intendant, que vous n'avez pas exécuté mes ordres sur l'un des principaux points et des plus importans pour mon service , qui est la bonne intelligence et l'union entre vous, que ledit Duchesneau doit maintenir par une déférence entière , mais que vous devez conserver avec soin en agissant en toutes choses de concert avec luy et luy laissant une pleine et entière liberté dans ses fonctions, à quoy je n'ay pas lieu de croire que vous ayez satisfait, par l'animosité qui paroist dans toutes vos lettres et par l'application continuelle que vous avez à vous opposer en toutes choses à ce qui vous vient de sa part. Pour entrer davantage dans le détail, un commis des fermiers agit avec insolence à son égard, refuse d'aller visiter cher4uy des ballots de marchandises qu'il avoit fait venir pour son usage, s'emporte à outrager ledit sieur Duchesneau, son supérieur, par des injures atroces, et vous prenez aussytost le party de ce conmiis, vous le retirez dans le chasteau de Québec et luy donnez une entière protection.
Vous accusez ledit intendant de faire commerce ^ et de tirer avantage avec les sieurs de La Ghesnaye^ et Comporté du conunerce illicite que font les coureurs de bois, et vous apportez pour preuve ce qui s'est passé dans le procès que le nommé Boisseau' a intenté contre les nommés Joliet et compagnie, sur le prétendu commerce qu'ils avoient fait vers les sept isles
* Voir ia note de la page précédente. ^ Agent des intéressés en ia ferme des draiu
' L'un des fermiers du domaine d* Occident. du j^i au Canada.
au préjudice de la traite de Tadousac. Gela ne paroist pas avoir aucun rapport avec les coureurs de bois, puisqu'il est certain, par les pièces mesmes que vous produisez , que vous avez fait la concession des isles Mingan ^ audit Joliet, qu'il y avoit commencé un establissement, et qu'il n'a fait commerce qu'avec des sauvages qui sont venus luy apporter leurs marchandises dans son habitation. Je vous répéteray encore sur ce sujet ce que je vous ay desjà marqué plusieurs fois par mes précédentes lettres , que tout ce que vous écrivez contre ledit intendant sur le fait de son commerce et de l'intérest qu'il prend avec les coureurs de bois paroist allégué plutost par esprit de récrimination qu'avec aucun fondement véritable. Il est difficile que je me persuade que vous fassiez vostre devoir à cet égard, puisque vous écrivez vous-mesme qu'il y a plus de 800 de ces coureurs de bois, qui sont des cinq et six mois entiers hors de chez eux h faire leur commerce dans les habitations des sauvages, et cependant vous n'avez pas voulu vous servir d'un expédient aysé à trouver et qui auroit deu venir de vous, mais qui n'a pas laissé de vous estre indiqué par mes lettres, qui est de vous faire informer exactement du nom des habitans qui sont un temps considérable hors de chez eux, de les faire arrester à leur retour et les faire mettre en prison. Je ne puis recevoir les raisons que vous apporterez de la connivence de l'intendant et de la faute du prévost , qui ne fait pas son devoir, puisque vous avez l'autorité en main pour faire arrester lesdits coureurs, tant par vos gardes que par les soldats de la garnison. Si vous en aviez fait arrester plusieurs de cette sorte, et que le sieur Duchesneau les eust fait mettre en liberté sans rien prononcer contre eux, vous auriez alors juste raison de l'accuser de ne pas faire son devoir à cet égard, et de m'en informer par vos lettres.
J'ay vu et examiné les différentes propositions qui ont esté faites sur les moyens d'empescher ces coureurs de bois à l'avenir ; et , quoyque je sois bien persuadé que le meilleur et le seul qui puisse réussir est que vous preniez une autre conduite et que vous ayez autant d'application pour exécuter ponctuellement mes ordres sur ce sujet que vous en avez eu peu jusqu'à présent , je n'ay pas laissé de prendre résolution d'accorder une amnistie générale à tous les coureurs de bois^ jusqu'au jour de l'enregistrement au conseil souverain de la déclaration que j'envoye au sieur Duches-
^ Groupes de petites lies dans ie golfe Saiot- de la Nouvelle-France nous ayant fait connoistre
Laurent, près de la côte du Labrador. que pour la rendre florissante il estoit néces-
* Oo trouvera dans le volume Ordres du saire d'empescher le commerce que plusieurs rot, 1681, fol. l , cette amnistie, dont nous habitans faisoient dans les habitations des saunons bornons â donner le préambule : vages les plus éloignées et dans les profondeurs
«Les soins que nous avons pris de la colonie des bois, nous l'aurions défendu par nos or-
6/i6 COLONIES.
neau. Je luy envoyé pareillement une ordonnance portant qu'il sera expédié tous les ans ving^t-cinq permissions pour autant de canots équipés de trois hommes chacun ^ qui pourront aller faire commerce avec les sauvages dans leurs habitations, lesquelles permissions seront données par vous et visées par l'intendant, sans qu'il vous puisse estre permis d'en donner que sous cette condition , ni qu'elles puissent estre obtenues deui ans de suite par les mesmes personnes. C'est à quoy vous devez vous conformer exactement, et je suis persuadé que cette résolution que je prends rappellera tous les coureurs de bois , et contribuera mesme à accoustumer les sauvages éloignés à faire commerce avec les François et à porter leurs marchandises dans les habitations françoises. Cependant, comme les coureurs de bois seroient encore plus punissables s'ils continuoient dans leur commerce illicite, nonobstant la permission qu'ils auront chacun à leur tour d'aller chercher les marchandises chez les sauvages, et que d'ailleurs les ordonnances qui ont esté rendues jusqu'à présent contre lesdits coureurs de bois n'ont point réglé la peine dont ils devroient estre punis, j'envoye une déclaration au sieur Duchesneau , portant défenses à tous les habitans d'aller sans permission dans la profondeur des bois, à peine du fouet et de la fleur de lys pour la première fois, et des galères perpétuelles pour la seconde ^.
J'ay esté surpris de ce que vous m'écrivez que le conunerce qui a esté fait à Montréal, avec les Outaouais', n'a pas esté fort utile, et de la raison que vous en apportez que les Anglois leur donnent leurs marchandises à beaucoup meilleur marché et prennent leurs pelleteries pour le double plus cher. Je puis vous assurer que cette raison n'est pas véritable, puisque la quantité de pelleteries qui vient dans mon royaume n'est pas diminuée depuis six années, et que si les Anglois achetoient plus cher le castor des mains des sauvages, il cousteroit infailliblement plus cher en Angleterre qu'en France, ce qui cependant ne se trouve pas véritable. Ainsy, pourvu
donnances des 1 5 avril 1 676 et 1 9 may 1 678 *, * Ordres du roi, 1 68 1 , fol. 1 5.
nonobstant lesquelles la plupart des habitans * En efiei, peu de temps après avoir am-
s'esiant trouvé dans ce commerce illicite au- uistié les coureurs des bois, Louis X(V rendit
roicnt abandonné leurs maisons et la culture un arrêt qui se trouve aussi dans le même vo-
de leurs terres pour se mettre à couvert de la lume, fol. 1 5 , et qui défend aux colons, sous
poursuite de nos officiers; mais, ayant enfin les peines les plus graves, tout conimeree avec
reconnu leur faute, et nous ayant fait supplier les peuplades éloignées, très-humblement de leur en accorder le pardon ' Sauvages faisant partie de la nation des
pour pouvoir retourner dans leurs maisons. . . Hurons. à ces causes. . . nous leur accordons amnistie. . . n
* Voir Ordres du roi, 1678, fol. 11. — Cette ordoniianco dérmirl h chapso hors de Tétendnc Hes défrichées et habitées, à une liene h la ronde.
COLONIES. 6à7
que vous exécutiez les ordres que vous avez reçus d^attirer, par toute sorte de bons traitemens , les sauvages dans les foires publiques qui se tiennent â Montréal et ailleurs, d'empescher qu aucun gouverneur n'exige d'eux des présens, de tenir la main à ce que les juges punissent sévèrement les habitans qui auront commis quelques violences contre eux, vous verrez augmeuter le commerce et vous parviendrez à les apprivoiser, en sorte qu'il en viendra un bien plus grand nombre dans les foires et qu'on trouvera moyen de les attirer parmy les François, ce qui doit estre un des principaux points de vostre application et le plus grand avantage qui puisse estre procuré à la colonie. Vous devez observer, sur ce sujet, que ce qui s'est passé dans la dernière foire de Montréal, où quelques sauvages ont esté fort maltraités sans qu'il y en ayt esté fait aucune punition et où vous avez permis à des soldats d'establir leurs boutiques dans le camp des sauvages, est fort contraire à cette liberté, qu'il est absolument nécessaire de leur donner.
J'ay esté bien ayse d'apprendre que les Agniers^ vous ayent envoyé demander pardon des actes d'hostilité qu'ils avoient. commis contre les Iroquois qui sont sous ma protection , et des assurances que vous me donnez que les quatre nations iroquoises sont dans une grande crainte de mes armes et dans une disposition favorable de maintenir la paix avec mes sujets. Vous devez les entretenir avec grand soin dans cet estât et travailler sur toutes choses à leur oster le soupçon qu'ils ont eu que le sieur de La Salle poitoit des munitions de guerre aux Illinois, leurs ennemis, pour leur donner les moyens de leur faire la guerre. Je seray bien ayse de sçavoir le succès de l'ambassade que vous devez recevoir cette année de la part desdites nations iroquoises.
Je feray faire les instances nécessaires auprès du roy d'Angleterre pour empescher la suite des prétentions du gouverneur de Boston et pour restreindre ses limites, suivant le traité de Breda.
J'ay vu jusqu'à présent peu de succès de l'entreprise du sieur de La Salle pour la découverte de la partie occidentale du Canada ; et comme on prétend qu'il a donné des permissions à plusieurs particuliers de traiter avec les sauvages , sous prétexte de cette découverte , vous devez bien luy expliquer que mon intention n'est pas qu'il donne de pareilles permissions.
J'ay appris avec plaisir les nouvelles que vous me donnez du succès de la mission du séminaire de Montréal , mais je serois bien ayse de sçavoir
' Le» Af^niers ou Alguiors, Iribu d'Iroquois ((iii «tait établie non loin de Montréal.
en détail le nombre des sauvages qu'ils ont faits chrestieos et qui sont venus s'habituer avec les François.
Vous devez toujours vous appliquer h mettre les habitans en estât de se défendre, tant contre les nations iroquoises, en cas qu'elles se missent eo estât de les attaquer, que contre les autres nations; et, pour cet effet, les maintenir par compagnies, ainsy que vous les avez divisés, en faire des revues fréquentes , obliger les capitaines à leur apprendre le maniement des armes , leur en, faire faire souvent l'exercice et observer sur ce sajet tout ce que je vous ay écrit par mes précédentes, auxquelles je me remets.
Quoyque je vous aye fait sçavoir, par mes lettres de Tannée dernière, la conduite que vous deviez tenir à l'égard du conseil souverain et des officiers des autres justices, auxquels vous devez laisser une entière liberté dans leurs fonctions, sans les empescher par aucun mauvais traitement ni les interdire par aucune menace, j'ay vu, par ce qui s'est passé, tant à l'égard du sieur Ghartier de Lotbinière, que vous avez maltraité de paroles, qu'à l'égard du sieur Vitié^ et du greffier du conseil, qui ont esté insultés par vos domestiques, sans que vous y ayez donné ordre, que vous n'avez pas. exécuté ceux que je vous ay donnés sur ce point ; mais je veux bien excuser ces fautes, qui sont arrivées avant la réception de mes lettres, quoyqu'il ne fust pas nécessaire d'aucun ordre de ma part pour empescher des violences de cette nature; et je vous répète que je veux que vous don-^ niez toute sorte d'assistance et de protection aux officiers de justice, que vous leur laissiez une entière liberté de leurs fonctions , sans les maltraiter pour quelque cause et sous quelque prétexte que ce puisse estre.
Au reste, je vous exhorte encore à bannir de vostre esprit toutes les difficultés que vous avez fait naistre jusqu'à présent dans l'exécution de mes ordres, à agir avec douceur et modération à l'égard de tous les habitans, à vous dépouiller de toutes sortes d'animosités particulières, qui ont esté jusqu'à présent presque le seul motif de toutes vos actions, rien n'estant plus contraire au service que vous me devez rendre dans la place que vous tenez; voulant bien vous dire sur ce sujet qu'il est bien difficile que vous obteniez la créance que vous devriez avoir, et que j'aye une confiance entière à ce que vous m'écrivez sur ce qui se passe dans l'estendue de vostre gouvernement, quand je vois clairement que tout cède à vos inimitiés particulières, et que ce qui regarde mon service et l'exécution de mes ordres n'est presque jamais le seul fondement de tout ce que vous m'écrivez.
' De Vilic, conseiller à Québec, reniplaoéle i" juin 1704-
Je vous exhorte encore une fois à bien profiter des ordres que je vous donne par cette lettre , estant impossible que, si je n'en vois un succès plus grand dans le cours de cette année que par le passé, je puisse m'empescher de vous rappeler du commandement que je vous ay confiée
( Ârch. de la Mar. Ordnê durai pour Us eompagnm det Indeê, 1681, fol. 1 .)