‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 5)Chapitre 198 sur 258 · DU QUESNE A COLBERT · texte numérisé non relu

DU QUESNE A COLBERT

(Lettre originale.)

A bord du Samt-Louii, ii juillet 1669.

Je me siiis donné Thonneur de vous écrire par tons les courriers depuis le retour de Tamiée eii les rades. Je me trouve encore obligé de vous dire , voyant la suite de Tordre de désarmer tous les vaisseaux a ia réserve de six, que si le Boy avoit fait réflexion sur Testât présent des affaires de la mer et ce que les Ang^ois et Hollandois qui sont dans ce port disent de ce désarmement à contretemps : (c Gomme si nous appréhendions les Turcs a présent que nous sçavons qu^ils sont en mer et qu'ils y vont faire plus de ravage qu^auparavant,?» Sa Majesté auroit évité qu'ils eussent occasion de nous accuser d'inconstance et de ne sçavoir pas connoistre quand il est temps d'avoir des vaisseaux en mer. Il y en a deux icy de la flotte de Ruyter, Tun de 5o pièces de canon et l'autre de 36, lesquels ont escorté la flotte des masts. Les Hollandois l'ont ainsy bien fait escorter tant pour leun intérests que pour cduy de la France, car si ceux d'Alger Tavoient rencontrée ils Tauroient prise comme estant chargée de fournitures dont ils sont fort nécessiteux et en seroieut devenus intraitables.

Ledit Ruyter est avec la flotte holtandoise devant Malaga en Espagne, attendant des ordres dos Estais de ce qu'il aura à faire avec Alger, Tunis et Tripoli. Gomme les capitaines de ses deux vaisseaux m'ont enquis combien de vaisseaux du roy ressortiroient en mer, je n'ay pu m'empescher de leur dire six ou sept, et autant après quand ils auront eu carène. U y a aussy trois vaisseaux angloisqui se rajustent et, je crois, sont venus icy autant par curiosité que par nécessité, pour y voir ce que nous armons. Je prends tant d'intérest à ce que les estrangera ne voyent pas dans nostre conduite marine de quoy nous mépriser que quand cela arrive je n'ay point de consolation ^ M. le doc de Beaufort a bien reconnu toutes ces choses, et, en partant^ a dit aux capitaines destinés à «iésarmer de licencier dès le lendemain les matelots et soldats les moins de service et réserver pour qudques jours l'élite de leurs équipages, pour, en cas qu'il vienne dans peu de jours ordre de tenir plus de vaisseaux armés, cela se pust faire utilement; ce pendant les six s'apprestent incessamment Le Saint'Louis a eu carène et hier il fut redressé. On y travaille sans relasche à tout rembarquer pour estre des premiers prests, en cas que celuy de M. le commandeur de Ncuchèse ne le fust pas assez tost et pour ne pas manger les vivres dans le port dans une saison et occasion {Miessanle.

Je pense, si l'ordre de la cour arrive pour que je parle avec trois ou quatre vaiscaux, aller par avance où les galères auront leur rendez-vous, où sans doute nous y ferons quelques progrès. Pour cet effet, si j'en suis cru , nous mettrons nos équipages de toutes gens d'élite choisis dans le désarmement des autres vaisseaux. Que si Sa Majesté avoit ordonné douze vaiseaux pour tenir armés. Ton aui-oit conservé tout ce qu'il y avoit des meilleurs ofliciers et matelots ponanlois, ainsy que je

' Voir Marine, pièce n' kbi. — Dans une parce que «les cslrangcrs parloient fort mal de

lettre adressée à M. de Terron, le A octobre nostre économie en fait de marine.^ (Arcli. delà

i663, Golbert l'engageait h restreindre les dé- Mar. Colberl et Seignelay, pièce d.) — Voir aussi

J faites aux ports de la Snudrp et de Brwl, Marine, pièce n" 9 , S i".

me suis donne Thooneur de vous ie mander, lesquels cousteront au Roy beaucoup d'argent quand il faudra les faire venir de çà , c'est-à-dire que pour en ramener cent bons il faut en faire venir plus de trois cents.

Je vous demande excuse si je vous redis ces choses plus d^une fois. G*est Fintérest seul du service du roy qui m'y oblige. Que si vous voyiez ces choses de près, vous ne souffriries jamais ce désarmement de la manière qu'il se dispose. J'estime M. le duc de Beaufort en quelque façon heureux de ne pas voir cela. Gomme il est sans exemple porté pour l'honneur et Tintérest du service, il annÂt désespéré de voir partir les bons officiers et matelots qu'il sçait estre si nécessaires pour bien servir, notamment dans le dessein que Sa Majesté lesmoigne d'avoir une armée en mer au printemps prochain; et pour cela il faut songer d'avoir d'autres masts que ceux qui sont venus par cette flotte de Hollande. Ils sont trop petits et ne peuvent servir que pour les moindres vaisseaux du roy.

J'espère, Monsieur, que vous me direz si vous avez agréable que je continue de vous dire mes sentimens sur le service de la marine, ou si je ne vous écriray pas si souvent pour que mes lettres ne vous soyenl importunes. Il faut que je le sois encore cette fois par une plainte que je vous fus de n'avoir pas esté payé de mon estat-major du septième mois de subsistance qui fut donné en parlant de la Rochelle, et présentement le commis du trésorier dit n'avoir encore de M. Pelissary ^ ool ordre ni estât de payer. Je m'estimerois bien malheureux si vous croyiez qu'il ne me fust pas bien deu , et que vous ne fussiez pas informé de ce qu'il a plu au Roy de régler pour moy ou festal-major. J'y ay employé du mien cette campagne une somme considérable dont il semble que je devrois plutost estre remboursé, ayant esté faite pour le service du roy, que d'estre mendiant auprès d'un trésorier pour le payement d'une chose qui m'est si légitimement due. Je suis tout à fait honteux de vous solliciter pour ces intérests; si je n'en estois fort pressé, je ne vous en aurois jamais dit un mot et me serois contenté de faire plutost parler mes services que la plume.

Pour ce qui est du voyage que nous allons faire sous la conduite de M. le commandeur de Neuchèse, quoyqu'il soit d'humeur de me rendre en toute occasion de mauvais offices, je vous assure. Monsieur, que j'agiray si nettement que, si j'en suis cm. Sa Majesté en aura contentement Il se rencontre que des capitaines des quatre vaisseaux derniers armés à Toulon, il y en a la plupart de moins d'expérience. Le nommé d'Aplemont, ffis de Dumée, est le seul que j'aurois choisy pour ce service.

M. le duc de Beaufort est si éclairé sur toutes les choses qu'il vous en peut informer particulièrement Je suis persuadé qu'il estait très-expédient pour l'intérest du roy qu'il continuast d'aller en mer, et particulièrement l'hyver, à cette fin de voir et connoislre la mer en toutes saisons et en perfection. Il n'est pas croyable comme il s'y est fait en si peu de temps. Il ne falloit pas ie laisser retourner en cour lorsqu'il estoit si utile dans le service. Il est sans doute que Sa Majesté et vous, Monsieur, connoistrez par luy la vérité d'où ont procédé toutes ces mauvaises intelligences qui ont paru au dernier voyage, et que le Roy distinguera ceux qui en seront coupables. Je suis et se^ ray toujours avec sincérité et respect, Monsieur, vostre très-humble et très-obéissant servitenr.

Do QUESNB.

( Copiée 6or roriginal , communiqué par M. Cbaravay.)

' Claude Pelissary, d*abord trésorier général de la marine, depuis 16&8 jusqu'en i663, puis trésorier général des galères, de i65i à 1677.

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