A COLBERT DE TERRON
INTENDANT A BOGHBFORT.
Paris, 3o octobre 1670.
J'ay reçu vostre lettre du 9 3, qui m'apprend que mon fils devoit partir de la Rochelle le 9 5, en sorte que je le crois à présent au delà de Bordeaux.
J'attends que, après son départ, vous me fassiez un jugement sincère et fidèle de tout ce que vous avez reconnu en iuy, tant sur le caractère de son esprit, sur ses mceurs, que sur sa volonté, qui est assurément la principale et plus importante partie dont j'aye besoin.
Je ne sçais s'il vous a laissé la copie du mémoire que je Iuy ay envoyé concernant les establissemens des arsenaux de marine et l'ordre des bastimens dont ils doivent estre composés. Comme ce mémoire est d'une grande conséquence, je vous prie de me Caire sçavoir promptement si vous l'avez; et en ce cas, aussytost que vostre santé vous le pourra permettre \ mandezHUoy vostre sentiment sur tout ce qu'il contient.
J'aurois souhaité que mon fils eusl pu travailler avec plus d'assiduité auprès de vous ; mais puisque son indisposition ne Iuy a point permis , il faut s'en consoler ^.
J'espère que le voyage qu'il va faire à Marseille et Toulon achèvera
^ La santé de Golbert de Terron inquiétait alors ie ministre, qui lui écrivait le 1 o octobre :
vPay bien du vegrei d'apprendre la continuation de vostre maladie; il me semble que vostre santé s'affoiblit eitraordinairement; si Tair de ce pays-lâ y estoit contraire, je vous prie de mVn avertir. Gomme la santé est ce que nous avons de plus cher et de plus précieux , il faudroit prendre d'autres mesures... t) — Puis, le i3 octobre : «Je suis biea fasché de la continuation de vostre indisposition. Je ne sçais pas si tant de rechutes ne vous doivent point faire connoistre la contrariété de cet air à vostre tempérament..» — Enfin, le 17 : «Je * crains bien que vous ne forciez vostre santé par la considération de mon fils; c'est ce que je vous prie de ne pas faire , et de considérer au contraire que nous en avons besoin pour tout rhyver. Aussy conservez-vous bien pour n'estre pas accablé d'infirmités pendant toute cette saison...»
* Cinq jours auparavant , il lui avait écrit :
vj^ay un grand remerciement à vous faire de tous les bons traitemens et de toute rinstniction que mon fils a reçus de vous. S'il sçaÀX un jour bien sa chaîne, il vous en aura toute l'obligation. Je le crois à présent sur le chemin de Provence , et après qu'il sera demeuré dooie ou quinze jours â Marseille, et un mois ou six semaines à Toulon , je le retireray auprès de moy. . .» — C'est au sujet du voyage de Toulon (voir ilfaniM, pages 3i8 et 33 1) que Golbert écrivait à Amoul, le 17 octobre :
«cj'ay donné ordre à mon fils de partir de Rochefort pour se rendre eu Provence, où il pourra arriver ie 1 5 ou le a 5 du mois prochain. Je suis bien ayse que vous ayez desjà disposé tous les mémoires qui pourroient servir à l'instruire de tout ce qui concerne les galères, parce que, comme il est nécessaire qu'il demeure un mois ou six semaines a Toulon, je voudrois bien que vous puissiez Iuy donner toutes ces connoissances en dix ou douze jours. . . » ( Dép. conc. 1e$ gai. fol. 1Â9.)
A SEI6NELAY. S3
de rÎDstruire, et qu'il se mettra en estât de travailler sous moy encore quelqae temps. . .
(Areh. de la Mar. Dépêtheg eoncematU la marine, 1670, fol. 639.)
(Lettre autojppaphe. )
Maraeilie, 9 dëcemlNre 1670.
Comme vous m'avez ordonné par vostre lettre du i li octobre de remarquer, dans le cours de mon voyage, tout se qu'il y auroit de plus considérable dans les villes oà je passerois, de considérer la situation des pays, de remarquer la juridiction des lieux et les principales familles de ceux qui les habitent, je m'y suis appliqué autant que j'ay pu et que le séjour que j'y ay fait me l'a pu permettre; je n'ay pas manqué non plus de recev<Mr avec civilité ceux qui me sont venus voir, ce que vous m'aviez recommandé par la mesme lettre.
En sortant de la Rochelle, j'arrivay à Brouage. Je visitay la place avec M. de Carnavalet ^ qui en est le gouverneur; je la trouvay extrêmement bien bastie , et je crois que c'est une des plus belles du royaume. Elle a sept grands bastions , et le dedans de ia place estant percé également en huit grandes rues , on la voit tout entière du milieu de la courtine. Les bastions du eosté de la mer sont nM)ins forts ce me semble que les autres, la mer portant beaucoup de cailloux et de sable, ce qui forme une hauteur sans défense qui égale souvent le bastion. 11 y a la porte royale du costé de terre, qui est très^belle et très-bien fortifiée par une tenaille et des contregardes. Du mesme costé de la terre, il y a la grande demy-lune, qui est un aussy bel ouvrage qu'on en puisse voir.
De Brouage jusqu'à Bordeaux je n'ay rien trouvé de considérable. Je m'en allay droit à Royan pour m'embarquer, croyant que ce petit voyage ne laisseroit pas de m'estre utile en quelque manière; mais le vent, que nous avions fort bon en partant, se changea une heure après que nous fbames embarqués et vint droit debout, de telle manière que, craignant d'estre deux ou trois jours à faire un voyage que nous aurions pu faire eh neuf ou dix heures si nous avions eu le vent favorable, nous débarquasmes et prismes la traverse jusqu'à Blaye.
De Blaye, je fus à Bordeaux par la rivière de Garonne, dont les bords
' D'abord lieuienanl des gardes du corps, maudaui de rAnnis de juin 1 67^ à mars 1 67Ô. pmgfmtemeur de Brouage en 1667, et com- Mort en i685.
sont très-agréables en cet endroit. 11 y a un passage qu'on dit estre assez fascheux dans le gros temps; c'est Tendroit du conflans de la rivière de Garonne avec celle de Dordogne; cet endroit s'appelle le Bec d'Ambès, qui est toujours beaucoup plus agité que les autres , par la raison du concours des deux marées.
C'est une chose fort agréable à voir que le port de Bordeaux pendant la foire. La ville paroist dans l'enfoncement, et le port, qui est en croissant et qui s'appelle à cause de cela le port de la Lune, est orné de 7 à 800 vaisseaux, tant françois qu'estrangers, qui viennent charger les vins, qui font toute la fortune du pays.
Les gens de cette ville sont fort étourdis et fort vifs. Us n'ont aucune application pour le commerce; et il n'y a pas trois bourgeois dans Bordeaux qui ayent un vaisseau à eux, quoyque ce soit une des villes du monde les mieux situées et qu'il paroisse que, s'ils vouloient faire construire des vaisseaux, ils feroient un profit considérable , par la raison que cela les exempteroit de payer le fret aux vaisseaux estrangers, ce qui se fait pour le débit des vins et autres marchandises du pays et ce qui augmente fort la dépense.
£n arrivant à Bordeaux, je descendis au Ghasteau-Trompette, qui mé surprit par sa beauté, mais je n'eus pas le temps de le voir ce jour*là. Le lendemain j'y retournay et je l'examinay tout entier sur les plans que me donna le sieur Lombard , qui me parut un homme fort intelligent et fort agissant. J'ay conservé lesdits plans et je me suis fait donner ceux de la place en Testât où elle estoit en /i 9 et en 6 & et des augmentations qui y ont esté faites.
Je logeay chez M. de Guilleragues ' et j'y reçus les visites des jurats, du présidial et de beaucoup de gens particuliers du parlement. Les principales familles dudit parlement sont celles de Gourgues, de La Tresne, de Montesquiou, tous présidens au mortier. Celle du premier président, de Pontac, est beaucoup plus nouvelle. Celle de La Lanne passe pour estre bonne.
Les juridictions de cette ville sont : le parlement, la cour des aydes, autrefois establie semestre à Bourges, mais qui a esté réduite en son ancien estât. Le premier président de cette cour s'appelle Sudviraut. Les jurats sont considérables. Ils ont toujours un gentilhomme ou un officier k leur teste et connoissent de toutes les affaires criminelles. La mairie de cette ville est fort considérable et est à vie. Elle est toujours possédée par un homme de qualité; c'est M. d'Estrades qui l'a présentement.
* Premier président à la cour des aides de Bordeaux. (Voir II, 788.)
Après avoir passé la feste de la Toussaint à Bordeaux, je partis le iendanaîn ei je fus deux jours dans la maison de campagne de M. de Guilleragaes. Je vis en passant Cadillac, qui est une maison fort grande, bastie par M. d'Épernon.
De là, ]e pris ma route vers Agen, où je trouvay M. Daguesseau. J'y reçus les complimens des consuls et du présidial , à la teste duquel est H. d'Ortie, frère du- premier capitaine aux gardes. Cette ville est située dans un fond, sur le bord de la Garonne. Elle est assez agréable, mais de presque nul commerce. Les marchandises du plus grand débit sont les pruneaux. Il en sort tous les ans pour 5o,ooo écus, que les HoUandois achètent pour leurs teintures.
D'Agen, j'allay coucher à Moissac, où je reçus beaucoup d'honneur des consuls, qui me vinrent prendre à deux lieues de la ville et me conduisirent jusqu'à Montauban le lendemain.
Montauban est une fort agréable ville située sur les bords du Tarn. J'y trouvay M. de Sève, qui m'y logea, et j'y reçus les complimens des consuls et du présidial. Il y a une cour des aydes en cette ville, M. d'Aussone en est premier président.
De Montauban, j'allay coucher à Toulouse. Je descendis chez M. le premier président, qui m'y reçut, pendant deux jours que j'y demeuray, avec toutes les marques d'amitié du monde; les capitouls m'estoient venus prendre à une lieue de la ville et firent tirer le canon , quoyque j'eusse pris toutes les précautions imaginables pour l'empescher. J'y reçus les complimens du présidial, des trésoriers de France et de MM. du parlement, qui m'y vinrent visiter. Je me trouvay à l'ouverture du parlement et je fus entendre haranguer M. le premier président.
Les familles considérables de ce pays sont : de Nups, qui passe pour la plus ancienne du parlement; de Barthélémy, dont estoit le baron de Lantas; celles d'Olivier et de Sevin. Les présidens à mortier sont : le président Laterrasse, qui est d'ancienne maison, le président Ciron, le président Caulet, le président Donneville, qui est de bonne maison, et la charge vacante du président Marmiesse.
Depuis Toulouse je suivis le canal jusqu'à Naurouse, où est le point de partage et où se doit faire le grand bassin. De là je fus à Saint-Ferréol , où est le grand réservoir d'eau , et de là à Revel , où se prennent les eaux de la rigole. C'est un travail si extraordinaire qu'on peut à peine le comprendre. Il ny a rien de plus beau , et il m'a paru que le sieur Riquet s'acquiltaii fort bien de la conduite de ce travail, qui est desjà fort avancé. i'arrivay à Castres, où je fus deux jours chez M. Isarn. C'est une ville
assez mal bastie, hors les maisons de MM. de la Chambre de Tédit, qui estoient fort commodes et fort belles.
De Castres, je fus coucher à Carcassonne, après avoir suivy la rigole pendant cinq lieues et avoir vu les endroits où les rivières de Lampy, Lampion et Bernassonne se jettent dans ladite rigole. Je couchay à Carcassonne chez M. Roux, juge mage, qui me parut un fort honneste homme.
Ayant pris la poste à Carcassonne, je couchay à Béziers, où je reçus les mesmes complimens que partout ailleurs.
De là, je fus coucher à Cette, où je vis le môle et tous les ouvrages faits et à faire. Je trouvay cela le plus grand ouvrage du monde et il me parut fort avancé. J'y trouvay M. de Bezons , avec qui je m'entretins fort des affaires des Estats et qui m'en donna des mémoires.
J'arrivay le lendemain à Montpellier, chez M. de Castries^ chez qui je couchay. Je reçus les complimens de tous les corps de cette ville et de la chambre des comptes, dont le premier président s'appelle M. Bon^. M. de VerneuiP, que j'allay saluer en descendant de cheval, me fit beaucoup d'amitié, et j'eus l'honneur de le voir le soir encore chez luy. Il me presta son carrosse pour m'en aller jusqu'à quatre lieues de Montpellier.
Les Estats ne dévoient s'ouvrir que quatre ou cinq jours après que j'en fus party.
Je vis M. de Vardes S qui me vint trouver auprès de Nismes et me pria fort de vous remercier des bontés que vous avez eues pour luy. 11 me presta ses chevaux, qui me menèrent jusqu'à Villeneuve-d'Avignon où je couchay.
De Villeneuve-d'Avignon, je vins coucher en cette ville, où il y a demain huit jours que je suis.
(Bibl. Imp. M88. Mélangêi Colbêrt, vol. 8&.)
' René- Gaspard de La Croix, marquis de Gastries, lieutenant générai en Languedoc et ffouvemeur de Montpellier. Mort en novembre
' François Bon eierça pendant trente-sept ans la charge de premier président de la cour des comptes de Montpellier, où il mourut en décembre 1680.
' Henri de Bourbon , 61s naturel de Henri IV, né en 1601. 11 porta longtemps le titre d'évêque de Meti, mais, ayant été fait chevalier des
ordres du roi en 1 66 1 , et reçu duc et pair en i663 , il prit celui de duc de Vemeuil. Ambassadeur en Angleterre en 1 665. Mort le 98 mai
* François-Réné Grespin du Bec, marquis de Vardes, capitaine des Gent-Suisses, gouverneur d^ Aigues-Mortes en 1 660 , avait été eiilé de la cour en 1 66 a et conduit à la citaddio de Montpellier. Mis en liberté peu de temps après, il resta en exil dans cette ville et ne fut rappelé A Paris qu*en i683. Mort le 3 septembre 1 688.
A SEIGNKLAY.