POUR LE VOYAGE DE MON FILS A ROCHEFORT
(Minute autographe. )
a avril 1673.
Examiner avec grand soin tous les vaisseaux l'un après l'autre.
S'informer si les radoubs et carènes ont esté bien faits ;
S'il ne manque rien à leur équipement et armement.
Voir et examiner leurs inventaires avec soin et application.
Faire le calcul de la quantité de poudres^ boulets et autres munitions qa'il faut à chacun vaisseau pour le bien armer.
Faire faire épreuve de la poudre en sa présence pour voir si elle est de bonne qualité.
Voir si les inventaires des vaisseaux ont esté signés par les capitaines , suivant le règlement; comment les fontes ont esté partagées; en faire un projet de règlement avec connoissance.
Examiner si tous les règlemens et ordonnances concernant les équipemens et armemens ont esté observés.
Idem, de tous les autres règlemens et ordonnances qui ont esté envoyés dans les ports.
Examiner et bien observer de quelle sorte tous les officiers principaux et subalternes se portent au travail de l'équipement et armement de leurs vaisseaux.
S'enquérir avec soin et avec sévérité de plusieurs des bonnes et des mauvaises qualités des officiers ; et faire en sorte qu'il puisse en former son jugement pour en rendre compte au Roy dans les occasions^.
^ Dam le manuscnt d^où noas tirons cette pièce, on en trouve, sous le n* 63, un double delà main de Seignelay qui renferme de nombraises variantes. A la suite, sous le n* 6h , est la réponse , aussi de la main de Seignelay, a cikacan des points de Tinstruction.
Noos donn<Mis, aux Annexée de la présente section, un mémoire de Seignelay sur ce qu^il devait (aire pendant son voyage à RocheforL
' Goibert, en recommandant à son fils d'é> Radier le personnel des officiers, avait plus en voe ion instruction que les rapports qu'il pouvait attendre de son inexpérience , car, le a 6 dé- ^«nbre de la même année, Seignelay ayant
écrit à Demuiu, qui allait servir h Rochefort sous Golbert de Terron comme intendant général de marine , «c Qu'en arrivant sur les lieux , son premier soin devoit eslre de prendre une connoissance générale et particulière des officiers qui servoient audit port, afin de oonnoistre leurs bonnes et mauvaises qualités,» Golbert biffa cette première phrase et écrivit en marge :
«C'est une chose ridicule de commencer par luy ordonner de prendre connoissance et de rendre compte du mérite des officiers. Quand il aura servy deux ans, ce sera bien temps. Comment voulez-vous qu'il connoissesi
Observer ceux qui tiennent leurs vaisseaux propres et dont les équipages sont bien réglés et policés.
Prendre garde que le règlement concernant les accastillages soit observé.
Examiner les embarras inutiles que les capitaines mettent dans leurs fonds de cale et entre leurs ponts, les volailles et bestiaux, et observer avec soin quel règlement est à faire sur ce sujet, préférant toujours ce qui convient au service du roy, qui consiste toujours à tenir les vaisseaux en estai de combattre, à tout ce qui peut estre de la commodité des capitaines.
Examiner les inventaires de tous les rechanges qui seront mis sur les flustes et voir, par comparaison de Tannée dernière , s'il y en aura suffisamment ou non.
Il faut faire un travail particulier sur tout ce qui regarde Thospital à la suite de TarméeS faire les inventaires de tout ce qui sera fourny à Tamiral, ce qu'il faut régler sur le pied des besoins de l'année dernière , et proportionner toujours les fourjiitures qui seront laites pour les hospitaux sur le pied du nombre des vaisseaux et des équipages, en sorte que Ton soit asseuré que les matelots et soldats malades et blessés seront bien assistés; il faut surtout prendre garde qu'il y ayt un bon médecin, de bons chirurgiens et un habile économe , avec quelques autres officiers subalternes. Surtout il faut qu'il s'applique pendant ce voyage à bien connoistre tous les officiers et à les exciter fortement à faire quelque chose d'extraordinaire pendant cette campagne.
Pour cet effet, il faut bien expliquer les intentions du Roy sur les récompenses promises aux capitaines de brusiot et assurer les capitaines des-
les officiers sçavent quelque chose, s'il ne sçait rien?»
Puis plus bas :
«Toute cette instruction présuppose un homme savant et qui doit ag;ir de son chef; et ce n'est rien moins que cela, vu qu'il ne sçait rien et qu'il ne doit agir que par les mouvemensdes ordres de M. de Terron. Il faut tourner toute cette instruction sur les principes d'un homme qui ne sçait rien et qui doit s'instruire sous les ordres d'un autre.» (Cote 18, pièce 16.)
On trouve en effet, dans le même volume, une seconde instruction à Demuin, d'après ces idées. Le commencement est de la main de (iolbert et elle est continuée dans le même sens par Seignelay.
* M. d'infreville, intendant à Toulon, avait eu le premier l'idée, lors de l'expédition de Candie, de faire suivre la flotte par un vaisseauhôpital. — Colbert, accueillant favorablemenl ce projet , lui avait écrit :
«Il n'y a rien de mieux que le projet que vous avez fait de faire suivre l'armée navale par un bastiment qui servira d'hospital , dans lequel les médecins, chirur^ens, apothicaires, leur? aydes et valets seront avec les médicameas et drog;ues nécessaires pour le soulagement des malades et des blessés , vu que , faute de cett^ assistance, il seroit souvent perdu un nombrn de braves gens qui seroient en estât de rendre bon service, estant revenus en sanlé. . .y> (f^pconc. la tnar. fol. ha h.)
dits vaisseaux que, s'ils font quelque action extraordinaire, Sa Majesté leur fera des grâces proportionnées au service qu'ils rendront.
En cas que, lorsqu'il arrivera, tous les ofliciers mariniers et matelots ne soyenlpas encore rendus à Rochefort, il enverra partout soit des officiers de marine, soit les compagnies du prévost des mareschaux d'Aunis et de Saintonge pour les presser, mesme pour en arrester quelques-uns et les faire punir suivant la rigueur des ordonnances.
Il doit sçavoir que le Roy a abonné à la taille les 3/i paroisses du gouvernement de Brouage et que , par cette grâce , les habitans de ces paroisses , qui sont presque tous matelots, doivent toujours estre prests à servir sur les vaisseaux du roy.
II se fera représenter le rôle de tous les gens de mer desdites paroisses et celuy de ceux qui servent sur les vaisseaux , pour en voir la différence. 11 est surtout nécessaire qu'il s'applique à bien connoistre tout ce qui a esté fait dans les gouvernemens de la Rochelle, pays d'Aunis, Saintonge, Poitou et Médoc pour l'enrôlement des matelots, et travaille avec M. de Terron à assurer tellement ce travail et à le rendre si certain que le Roy poisse estre assuré d'avoir tel nombre de matelots et gens de mer dont Sa Majesté aura Hesoin pour ses armemens.de mer.
Et comme ce travail a toujours esté incertain jusqu'à présent, et mesme
({u'il a toujours manqué, il se proposera de le rendre certain, comme un
des plus grands avantages qu'il pourra procurer au Roy dans ce voyage.
En cas qu'il estime nécessaire de tenir les ports fermés dans ce voyage
pour faciliter l'armement, il en pourra renouveler les ordres.
A l'égard des soldats, il s'informera avec soin du nombre qu'il y en aura; et en cas qu'il en manque, il écrira à M. le mareschai d'Albret pour la Guyenne, à M. de Jonzac pour la Saintonge, à M. de Pardaillan de Parabère pour le Poitou , pour l'exécution prompte des ordres qu'ils ont reçus d'en lever.
Sur le sujet des soldats , il examinera avec soin avec M. de Terron si les expédiens qui ont esté pratiqués en Levant ne peuvent estre pratiqués en
Dans le mesme temps qu'il travaillera à faire partir les vaisseaux (ce qu'il fera par préférence à toutes choses), dans les heures qu'il pourra faire autre chose et lorsque les vaisseaux seront partis, il s'appliquera à bien reconnoistre tout ce qui se pratique dans l'arsenal pour la police et pour les travaux. Il verra si tous les officiers qui y travaillent ont des instructions sur tout ce qu'ils doivent faire. Il observera les bonnes et mauvaises qualités de tous les officiers, et s'ils sont capables de bien faire leurîf fonc-
lions; à l'égard des commissaires, s'il y en a quelques-uns qui soyent capables de soulager M. de Terron pendant sa maladie; le commissaire, les garde -magasins et généralement tous les officiers qui servent aux radoubs, constructions, équipemens et armemens des vaisseaux, et dans les magasins.
Il doit examiner avec soin la différence de la construction des vaisseaux bastis à Rocbefort avec ceux bastis en Levant et à Brest, comme aussy la différence de la construction angloise , et travailler à faire résoudre les principales difficultés et à faire prendre une résolution fixe sur la manière que les vaisseaux seront bastis à l'avenir.
11 se fera de mesme un mémoire exact delà capacité de cbacun vaisseau, pour sçavoir certainement pour combien de vivres ils peuvent porter.
Il examinera toutes les macbines du port et verra avec les officiers qui ont vu celles d'Angleterre et de Hollande, s'il n'y a rien à ajouter ou à establir de nouveau dans les arsenaux du roy. Il visitera tous les bastimens faits, et verra avec M. de Terron ceux que l'on pourra faire cette année pour le fonds fait par Testât général. Surtout il donnera ordre à ce que les bastimens nécessaires au munitionnaire , pour faire ses biscuits, et pour préparer et mettre en magasins tous ses vivres, soyent achevés.
Il fera pareillement un mémoire, avec ledit sieur de Terron, des bastimens plus nécessaires qui pourront estre faits l'année prochaine pour avancer toujours l'achèvement entier de cet arsenal.
Il visitera en mesme temps le magasin général et les particuliers de chaque vaisseau, verra et examinera avec soin toutes les armes, munitions et marchandises dont ils seront remplis, connoistra leurs bonnes et mauvaises qualités et leur prix, en fera la comparaison, tant de la bonté, que de la beauté et du prix , avec les autres armes qu'il aura vues ou pourra voir.
Faire un mémoire exact de tout ce qu'il faut faire mettre dans les magasins pour les rendre bien garnis et capables de fournir à tous les besoins de la marine.
Surtout il prendra garde que toutes les armes soyent belles et égales , et qu'elles ayent esté toutes éprouvées.
Il s'appliquera particulièrement à ce qui regarde l'artillerie. A l'égard des canons de fonte, il vérifiera le nombre qu'il y en a à Rocbefort, tant dans les magasins que sur les vaisseaux qui y ont esté armés, fera le calcul du nombre qui en manquera pour armer tous les vaisseaux, suivant le règlement du roy; verra les quantités de cuivre, estain et mitraille qui sont dans les magasins et pour combien de canons; et, après avoir bien visilr
cem quîl a fondus jusqu'à présent, il Texcitera à faire toujours de mieux en mieux, et surtout il fera visiter en sa présence quelques-uns de ses canons pour voir s'il n'y a ni fistules ni chambres dans l'âme. En cas qu'il yayt quelques canons nouvellement fondus à aléser, il en fera faire l'épreuve en sa présence. Il doit prendre ses mesures pour faire fondre tous les ans cent pièces de canons dans la fonderie de Rochefort.
A l'égard des canons de fer, il examinera avec grand soin la différence qui se trouve entre ceux de Nivemois, de Périgord, d'Angleterre et de Suède, pour bien et parfaitement connoistre les défauts de ceux de Niver- Dois en cas qu'il s'y en trouve; et, comme cette manufacture est considérable et qu'elle a toujours esté traversée, il faut qu'il l'examine à fond et ne se laisse point persuader de son défaut que par sa propre expérience. Pour cela il faut qu'il s'informe avec soin si l'on en a embarqué sur les vaisseaux de la grande escadre de l'année dernière et quel succès ils ont eu , estant très-important et très-nécessaire de leur donner une répu- (atioo sur le pied de ce qu'ils valent. Si toutefois, par des épreuves et des expériences réitérées, ils ne se trouvoient pas assez bons pour le service, il faudroit travailler à y apporter le remède convenable. 11 examinera pareillement les fers ronds, carrés et plats, mesme le fer en feuilles de toutes les fabriques, pour connoistre la qualité du fer et la façon, les provinces où le fer est le meilleur, plus doux et plus fin et celles où les ouvriers sont les plus habiles pour la façon. Il examinera le nombre et quantité des masts qui sont à présent à Rochefort, et recherchera avec M. de Terron les moyens d'en faire venir de toutes parts pour en avoir toujours une grande provision.
Il vérifiera aussy si on a observé les ordres qui ont esté donnés l'année dernière pour les cordages et les câbles, et généralement il fera tout ce qu'il estimera nécessaire et à propos de faire pour s'instruire parfaitement de tout ce qui concerne la marine, en sorte qu'il puisse se rendre capable de bien servir le Roy dans la charge qui luy est destinée.
Enfin, il ne partira point de Rochefort qu'il n'ayt tiré les éclaircissemens sur tous les points contenus en ce mémoire, et qu'il n'ayt fait un mémoire de tous ces éclaircissemens, par apostilles sur une copie de ce méiBoire,'OU par une copie séparée, afin qu'il le puisse faire voir au Roy aussrtost quil sera arrivé près de Sa Majesté. Et pour cet effet, il demeurera i Rochefort tout le temps qui sera nécessaire, sans rien précipiter.
( Arch. de la Mar. Mss. originaux, Colbert et Seiffnelay, pièce ai.)
(Leltre autographe.)
Rochefort, lo avril 1673.
J'arrivay hier au soir icy assez tard, après avoir fait un fort long chemin par un pays épouvantable. Je me donnay l'honneur de vous écrire d'Orléans où j'arrivay mercredy matin à trois heures après minuit. Je m'embarquay deux heures après, et nous eusmes toute la journée le vent si contraire que, quelque diligence que nous pussions faire, nous ne pusmes arriver qu*à Amboise le soir, où nous couchasmes.
Le lendemain , nous passasmes à Tours et allasmes coucher à Saumur où M. de Ribeyre nous attendoit avec son carrosse. 11 avoit fait disposer des relais jusqu'à Faye-la-Vineuse. Tout le monde nous dit que ce n'esloit point le chemin de Rochefort et qu'il falloit passer par Thouars, et de là à Fonlenay ; mais comme les relais estoient disposés dci cette manière , il fallut les suivre; il est vray qu'il n'y a point de plus méchans chemins que ceux que nous passasmes , et les relais ne nous servirent qu'à aller le pas. Je passay à Fontevrault, et, madame l'abbesse m'ayant envoyé faire compliment, je fus obligé de l'aller voir.
J'allay coucher à Faye- la -Vineuse, où je trouvay M. de Miromesnil, qui avoit fait amener ses chevaux et disposé des relais jusqu'à Fontenay. Je partis le lendemain à deux heures du malin et je ne pus aller coucher qu'à Saint-Maixent. M. de Miromesnil y vint avec moy, et j'ay reçu tant de secours de luy pendant toute la route, et il a pris un tel soin, que je crois que cela mérite que vous preniez la peine de l'en remercier.
J'allay encore en carrosse, le lendemain dimanche, de Saint-Maixent à Niort, avec M. de Miromesnil ; mais , sur ce qu'on me dit que je ne pourrois pas aller coucher à Rochefort, je pris la poste à Niort et arrivay icy sur les sept heures du soir.
J'ay trouvé M. de Terron fort enrhumé et avec de la fièvre; de mon costé, comme j'estois fort fatigué de n'avoir point dormy pendant presque tout le voyage, je me couchay après m'estre entretenu avec les officiers et m'estre informé de Testât de toutes choses , du nombre des vaisseaux qui estoient en rade, et de ce qu'il y avoit encore à faire à ceux qui estoient en rivière.
Je me suis levé aujourd'huy de grand matin et j'ay esté aussytost visiter tous les vaisseaux qui sont dans cette rivière depuis le fond de cale jusqu'aux dunettes; j'ay pressé les ouvriers de travailler incessamment à ce qui reste
à faire, et j*iray tous les jours voir ce qu'il y aura d'avancé, afin de faire en sorte qu'ils puissent estre en estât jeudy ou vendredy pour aller en rade avec ceux qui y sont & présent.
La pluie et le coup de vent d'ouest-sud-ouest, qui continue mesme à présent, m'a empesché d'aller en rade, mais je me suis fait rendre un compte exact des vaisseaux qui y sont. Je vous en envoyé un mémoire que vous trouverez cy-joint^
Je vous envoyé aussy un estât du nombre de matelots qui sont à présent sur les vaisseaux et de ce qui reste à venir des lieux ou ils ont esté levés ^ mais, comme je n'ay pas pu y aller moy-mesme, je l'ay fait sur les revues des commissaires et je vous en rendray un compte plus exact par le premier ordinaire.
Vous trouverez cy-joint un mémoire concernant les matelots et le nombre qui en manquera; je vous rends compte, par ledit mémoire, des diligences que je fais pour y pourvoir, mais je crois qu'il ne faut pas compter que nous puissions rendre les équipages complets pour les soldats.
J'ay fait faire aujourd'huy une revue de tous les officiers qui sont présens à Rochefort; je vous en envoyé le rôle et un mémoire de ceux qui manquent.
J'ay envoyé chercher le commis du munitionnaire, qui m'a donné Testât que vous trouverez cy-joint, par lequel vous connoistrez la quantité de vivres nécessaire pour six mois aux seize vaisseaux de la grande escadre, la quantité qui en a esté embarquée, ce qui reste à embarquer, et les lieux où sont les vivres qui doivent estre embarqués.
Je vous envoyé un mémoire que j'ay fait avec M. de Terron de ce qui est nécessaire pour l'hospital, afin qu'il vous plaise donner l'ordre au trésorier pour la remise des fonds ; cependant je feray travailler incessamment à l'achat de tout ce qui est nécessaire, afin que le départ des vaisseaux n'en soit point retardé.
Je vous rendray par le premier ordinaire un compte plus exact de chaque diose et je tascheray de vous satiwsfaire dans ce voyage en m'appliquant à exécuter tout ce que vous m'avez ordonné. Je suis, avec respect, vostre trèsobéissant serviteur et fils.
(àrch. de la Mar. Mes. originaux, CoUwt etSeignelay, pièce 65.) ' Ce mémoire se trouve aux Archives de la Marine, dans le même manuscrit , pièce 67.