PREMIÈRE PARTIE
JOITBHAL DE MON VOYAGE, DEPUIS MON DEPART DE TODLOIf, QUI FUT LE q3 rivROEE 167I, IDSQU'À MOU ABRIvéB A ROME, QUI FUT LE MERCEEDY DE LA SEMAINE SAINTE, 3 5 MARS 167I.
Du ikSfémer, — Je suis party de Toulon, avec un vent très-favorable, ce a3 février, à neuf heures du matin, sur une galère de l'escadre de M. de Centurion nommée la Sami-Dommiquê, commandée par M. de La Motte, qui en est capitaine'.
De Toulon, je suis venu mouiller à Portcros', environ à trois heures de l'aprèsmidy, ce qui a esté trouvé à propos de peur que, passant plus avant, je m'engageasse dans la nuit, et que je ne pusse gagner Villefranche ou quelqu'un des autres ports qui tout sur laa route. Portcros, qui est le deuxième marquisat de Provence, est une petite ide d'environ 1 5 nulles de tour, éloignée de Toulon de 66 ; le port est assez bon ; il Be peut pourtant contenir que trois galères, bien que M. de Vivonne y ayt mouillé il y a environ une année avec quinze et trois galiotes, parce que, quoyqu'on soit hors du port, on se met à couvert de l'isle de Levant qui est tout proche des rochers de Portcros , qui sont fort hauts du costé du levant et du ponant, et qui couvrent le port de ces eostés-lè. H y a deux petits forts, environ à demy-«oste de la montagne; ces deux forts
* Voir pièce n* t6, page 99. — « Voir pièce n" 1 7 et noie. — ' Une des Iles d'Hyères.
222 ANNEXES DES INSTRÛCTÏONS.
sont très>peu de chose. Ils sont à ]a portée d'un mousquet Tua de l'autre , et au-dessous est le chasteau du marquis de Marignan , qui est seigneur et gouverneur de Tisle.
Du a â février, — Je suis party ce 9/1 février de Porlcros, à six heures du matin, et, après avoir doublé le cap de Saint-Tropez , qui en est environ à i& milles, j'ay laissée ma gauche les isles Saint-Honorat et Sainte-Marguerite, Cannes et Antibes, qui est la demièro place de Provence, au delà de laquelle est la rivière du Var, qui sépare en cet endroit les terres de France d'avec celles du duc de Savoie. Après avoir passé devant cette petite rivière , j'ay laissé Nice à ma gauche , qui est une place forte et un port de mer comme Test aussy Villefiranche, beaucoup plus considérable, qui est sur la mesme coste et qui appartient anssy au duc de Savoie. Nice est considérable par la grandeur de la ville et la force de la citadelle, Villefiranche par la bonté de son port, qui est firanc comme celuy de Livourne.
Enfin , de Portcros je suis venu mouiller à Monaco, où il y a une espèce de petit port propre pour des galères ou de petits bastimens, n'y ayant pas assez de fond pour les grands vaisseaux. Aussytost que j'ay esté arrivé à Monaco, j'ay fait saluer la place, qui ma répondu de tout son canon, et, madame de Monaco ^ ayant appris mon arrivée et m'ayant fait faire compliment, je suis monté dans la ville pour avoir Thonneur de la voir. Le vent mesme s'estant fait contraire, j'ay esté obligé d'y coucher cette nuit
Du ù 5 février. — Le vent s'estant encore trouvé contraire , je n ay employé la journée qu'à visiter la place de Monaco , qui est bastie sur un rocher fort haut et fort escarpé. Il est environné presque de tous costés par la mer. La place est irr^piiièrement fortifiée, estant très-forte par sa seule situation. Elle n'a qu'une avenue par terre, qui est un petit chemin qui joint le rocher sur lequel elle est bastie à une haute montagne voisine; celte avenue mesme estant fortifiée avec beaucoup plus de soin que tout le reste , on peut dire que cette place est comme imprenable de tous costés. Cette petite principauté est cependant d'une si petite, estendue qu'elle est comme enfermée dans le corps de la place, estant si fort serrée par les terres du duc de Savoie qu'elle n'a qu'un jardin et quelques petits morceaux de terre aux environs qui luy appartiennent. Le reste de son petit domaine ne s'estend que sur deux terres à li milles de là , qui sont sur le bord de la mer, dont l'une s'appelle Roquebrune et l'autre Menton '. Menton est la maison de plaisance de M. de Monaco ^.
Du ùô février» — Cette joumée^y, le vent s'estant encore trouvé contraire pour partir, ne fut employée qu'à visiter la garnison et à me promener aux environs de la place. Pour les tableaux, il y en a un assez grand nombre, sans qu'il y en ayt pourtant aucun de remarquable , si ce n'est un Dieu le Père , peint en détrempe , qui a esté coupé du haut d'un plus grand tableau. La garnison de la place , qui est sous la protection du Roy, est françoise et composée de trois compagnies , dont la première est une compagnie franche commandée par le piince, et les deux autres sont des compagnies de vieux corps que l'on change de temps en temps. Le prince de Monaco, bien qu'il soit souverain dans ce petit Estât, ne laisse pas de prendre une commission du Roy comme gouverneur de cette place , afin d'y pouvoir commander la garnison. Sa Majesté y envoyé encore un lieutenant du roy.
* Charlotte -Catherine de Gramoat, fille ville du déparlemenl des Alpes-Maritimes du d'Antoine, duc de Gramonl (voir II, 3a 1), côté de Tltalie.
avait été mariée le 3o mars 1660 à Louis ^ Louis Grimatdi de Mourgues , duc de Va-
Grimaldi. Morte le fi juin 1678, à Tâge de ienlinois et pair de France, prince souverain
trente-neuf ans. de Monaco, né en 16/19, ambassadeur à Rome
* Menton , aujourd'hui a la France, dernière en 1 698 , mort le 3 janvier 1701.
Ik sj février juiqu'au 3 mars, — Depuis le 37 février jusqu'h ce jour, 3 mars J'ay estëoUigé de séjoarner à Monaco, le vent ayant esté toujours contraire, après avoir cependant tenté deux différentes partanoes et avoir esté obligé, chassé par le vent et par la mer, de relascher à Monaco, d'où estant ]*eparly le 3 mars, après minuit, j'ay costoyé Roqoebrune, Menton , Vintimiglia, qui est la première place des Génois sur cette coste , Boidighera, San-Remo et la rivière di Taggia, où j'ay esté obligé de quitter la galère qoi, chargée par le vent contraire, s en est retournée le mesme jour à Monaco, et moy jay poarsoivy mon chemin par terre et sur des montagnes environ 5 ou 6 milles josqa'à San-Stefano, où je suis remonté sur la felouque qui m'avoit descendu de la galère, et, coBtoyant San-Laurenzo et San-Maorizio, j'ay esté coucher à Oneglia, qui est une pelite ville située au bord de la mer et appartient au duc de Savoie. Cette ville est gouvernée par un sénateur qu'on envoyé de Nice de trois ans en trois ans. J'y ay demeuré jusqu'au 8 du présent mois.
Ik 8 mars, — Je suis party d'Oneglia pour aller è Alassio par terre, et j'ay fait 90 milles par des montagnes qui sont presque inaccessibles. Sur le chemin, j'ay vu en passant de petits villages qu'on appelle Diano , Cervo , Andora et Langueglia , d'où je suis arrivé à Alassio , où j'ay esté reçu pai* le major de l'escadre de M. de Centurion , chez lequel j'ay logé.
Du 9 mort. — La galère estant partie de Monaco après minuit, elle a paru à Alassio œ matin, et, estant remonté dessus ce mesme jour, après avoir costoyé Aibenga, Ceriale, Borghetto, Loano, qui appartient au prince Doria, et la place de Finale, qui appartient aux Espagnols, j'ay esté à Vado pour voir la forteresse que les Génois y font hastir. Ole est en partie bastie dans la mer, sur des caissons, et en partie sur terre: ceit an pentagone reliai* presque achevé présentement. De Vado je suis venu coudier àSavone, où j'ay esté rejoindre la galère que j'avois envoyée devant, m'estant mis en fdoaque pour voir plus aysément cette nouvelle place que les Génois font bastii* depois quelques années avec tant de soin et de diligence. Le port de Savone, où j'ay rejoint la galère, est très-bon et seroit encore bien meilleur si les Génois ne faisoient tout ce (ja'îls peuvent pour le. détruire et pour l'achever de combler, de peur que celuy-Ià ne fasse twià cduy de Gènes, qui ne sçauroit jamais estre ni si seur ni si bon.
Du îo mars. — Je suis party ce matin, avant le jour, de Savone, et, costoyant la rivière de Gènes, qui est la plus belle chose qu'on puisse voir à cause des petites villes, dopdais et des belles maisons qui sont sur la coste, je suis venu à la vue de Saint- Pîened'Arena , qui est un petit village aux portes de Gènes , du costé de la mer , où sont la phs grande partie des maisons de plaisance des Génois; leur ville, située sur le penchant d'âne montagne, est bastie avec tant de magnificence , la grandeur de son port, la longueur et la force du mAle qu'ils ont basty dans la mer en rendent l'abord si agréable de ce costé, que Ton ne peut rien imaginer de plus beau. On voit mesme avec quelque étonnemeot, en y arrivant, l'estendue des nouvelles murailles et des fortifications que les Génois ont tût faire pour enfermer dans leur ville toutes les pointes des rochers et des costeaux fi la dominent, ayant esté obligés pour cela de gagner jusqu'au sommet de la montagne «t d'enfermer leurs anciennes fortifications par une enceinte de plus de six lieues de tour.
En arrivant à Gènes, j'ay esté reçu, avant que d'entrer dans le port, par un cousin germain de M. de Centurion , qui est venu au-devant de moy avec MM. Doria , le chevalier de Lomellini , MM. Grimaldi et Bajadone.
Eo entrant dans le port, j'ay esté salué par tous les navires françois qui s'y sont rennotrés, auxquels j'ay rendu le salut; et ayant ensuite salué la place, l'estendard de la
capitane d'Espagoe et celuy des galères de Gènes, mon sdot m'a esté rendu de dein coups pour quatre que j'avois tires, à cause que festois sur une galère particulière qui n'avoit aucun estendard et que je saluois des capitanes. Cette mesme journée, ayant mis pied à terre è Gènes d'assez bonne heure, j'ay esté voir Të^ise des Théatins, qui s'appelle Saint-Cyr, qui est fort grande et riche par la quantité de mari>re dont eie eit bastie. Le dôme et toute la voûte sont peints è fresque de la main de Garlon \ L'^ilise est en croix, la nef divisée en trois voûtes; la grande est divisée de la petite par des colonnes de Tordre composite qui sont deux à deux, au-dessus desquelles est un entablement sans frise, d'où naissent des arcs en dessus desquels r^ent la frise, la corniche et l'architrave. Les omemens des chapelles sont de maii)re, où toutes les règles de l'architecture sont assez bien observées, esté que les frontons sont brisés pour y mettre des armes.
De là, j'ay esté aux Jésuites, où l'église est très-riche par la quantité et la différence des marbres, mais pas si belle que Saint-Cyr, à cause de la confusion avec laquelle elle est bastie; elle est en croix avec cinq dûmes. Les arcs sont sur les impostes et les pilastres sont entre deux; quatre colonnes portant le mesme entablement font l'ornement de l'autel. C'est une manière fort belle, si les pilastres n'eussent pas esté plus grands que les colonnes , ce qui donne de la disproportion et fait paroistre l'entablement trop petit; la voûte est peinte à fresque de Carion. Dans l'un des autels de la croix est un grand tableau du Guide *, d'une Assomption de la Vierge, dont la gloire est une des plus beiies choses qu'on puisse voir. La Vierge est vestue de blanc et le fond rougeastre plus brun, n y a quantité d'anges et les douze apostres en bas. D y a visrè-vis de ce tableau, à l'autre costé de l'élise, un autre, de Rubens', qui est un saint Xavier qui guérit un possédé. Les deux autels où sont les tableaux dont je viens de parier sont bien plus beaux que le reste de l'église , parce qu'ils sont de marbre blanc, hormis les fosts des colonnes, qui sont d'une autre sorte de marbre. Au haut de cette ^ise, il y a une galerie de menuiserie dorée où le doge de la République * vient quelquefois à la messe et au sermon , le palais où il loge estant tout proche de là. Dans la sacristie il n'y a rien de remarquable qu'une grande quantité d'ai^nterie assez mal travaillée.
De Vé^&Be des Jésuites je fiis à celle de l'Annonciade, qui n'est pas encore adievée. EDe est bastie par la maison de Lomellini, faite en croix, avec un dûme qui est peint à fresque de la main de Carion. Pour le corps de l'église , il est de marbre blanc, hormis les cannelures des colonnes, qui sont de marbre rouge. L'ordre est composé. Les colonnes servent avec l'entablement d'imposte aux arcs au-dessus desquels est le grand entablement. Le chœur de cette ^se, aussy bien que celuy des ThéÂtins, est derrière l'autel, qui est isolé. U y a dans une chapelle à droite, au costé de Tautd , de très-belles colonnes torses faites d'un marbre ressemblant à l'agate. De ce mesme costé encore , il y a une chapelle de saint Louis, que les François y ont fait faire et qui est assez belle.
De cette église de l'Annonciade, je fris dans la grande rue de Gènes quon appelle Sùrada Nuova ; elle est très-longue et trèe-large et a esté bastie par le Gaîeaizo Perugino *. Les palais qui sont de l'un et de l'autre costé de cette rue sont tous de marbre et superbement bastis.
Le premier dans lequel j entray fut celuy de Spinota, où, après avoir monté quelques
* Giov. Battista Garloni,néen i585, mort * C^était alors Dominique Contarini, élu en 1680. en 1659, ^^^ ^^ janvier 1675.
* Guido Reni, né à Bologne, en 1576, ^ Gaîeazto Alessi, né à Péroase en i5oo, mort en 1669. mort en 1579.
^ Rubens, né en 1877, mort en 16A0.
degrés qui s élèvent au-dessus de la rue, on trouve un avant-iogis peint, qui conduit dans la première cour, qui est carrée et entourée d'une loge soutenue par des colonnes eombinëcs d ordre toscan. Entrant à gauche sous cette loge, on voit le grand escalier, qui monte à deux rampes qui conduisent à une autre loge supérieure très-bien peinte et iamée de tous costés par des vitres. Au milieu de cette loge on rencontre la porte da salon de la maison , qui est très-régulier et très-beau. Du milieu de ce salon , quand OD se tourne du costé par ou Ton est entré, à travers la loge dont je viens de parier et la cour carrée qui est au milieu de la maison, on voit un grand jardin en terrasse, qni, estant remply d orangers et de tous les arbres qui croissent dans les pays chauds , bit le plus agréable effet du monde. ^
De ce palais , je fus encore dans un autre palais de Spinola où je vis plusieurs beaux tableaux, entre autres un de Pad Véronèse\ du sujet de la Madeleine lavant les pieds à Jésus-Christ; un autre petit tableau du mesme auteur, du Baptesme de saint Jean. J y ay vu encore deux tableaux de Bénédette *, un du Bassan ', et une tapisserie trèsmagni6que et brodée d'or qui a servy de couverture de mulets, où sont mises toutes les armes des maisons qui sont alliées à celle de Spinola.
De là , j ay esté voir le palais de Francesco-Maria Balbi , où j'ay vu quelques tableaux assez beaux; xm grand portrait k cheval fait par Van Dyck*, et un autre portrait à demy-oorps du mesme; un grand tableau du Bassan; une Samaritaine à demy-corps du Guerchin * ; un saint Jérôme du Guide peint de sa première manière, et deux iBgures de femmes à demy-corps peintes de sa dernière.
De ce paJais , j'ay esté hors de la vieille enceinte voir celuy du prince Doria , dans le jardin duquel j'ay esté pour voir la communication que Doria avoit autrefois dans le port; il pouvoît sortir et entrer dans la nouvelle enceinte à toutes les heures qu'il luy plaisoit, ce qui a esté retranché à cette famille, la puissance de laqueMe la République a en sujet de craindre. Comme je ne montay point dans le haut de ce palais et que je ne vis que le jardin , je ne vis aussy autre chose qu une grande volière, qui est è un des bouts, dans laquelle il y a des arbres fort beaux qui sont couverts avec du fil de Richard*.
De ce palais , j'ay esté hors la ville à Saint-Pierre d'Arena , où j'ay vu deux maisons de campagne assez belles, pour les eaux et pour le nombre d'orangers et de citronniers doDt elles sont remplies.
Du mereredy, u mars. — J'ay esté ce matin au Dôme ^ qui est une église antique kastie à la gothique; aussy n'y ay-je remarqué de considérable qu'une figure de marbre de saint Jean , qui est de Jean Langelo. Le chœur de cette église est à costé de l'autel. De là, j'ay esté à San-Stefano, où j ay vu le tableau du grand autel, qui est de Jules Bomain * et qni représente un saint Etienne lapidé.
De là, j'ay esté à l'arsenal et à la darse où l'on bastit les galères, et j'ay vu la darse
' Paoio Caliari,dit Paul Véronèse, né à Vé- ^ G. F. Barbieri, dit le Guerchin, né en
rooeen iSaS, mort en i588. iSgi, mort en 1666.
* Benedetto Castiglione, dit le Grecketto * Fil d^archal; on disait à celte époque fil H le Bètédeiie, né à Gènes en 1616, mort de Richard.
ea 1670. ^ Cette église est aussi appelée Saint-Lau-
' Giaoomo da Ponte, dit Boesano, né en rent.
1010, mort en lôga. ' GiulioPippi, dit Julet Romain, né à Rome
* Van Dyck (Antoine), né en 1598, mort en lAga, mort en i546. 'n i64o.