‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 5)Chapitre 65 sur 258 · III. -a* i · texte numérisé non relu

III. -a* i

où sont celles d'Espagne et de Gènes. (// sera fait une deseriptian partieuUire des danet en parlant de la force mât^itime des Génoise)

Dujeudy, m mars, — Tay este ce matin à un autre palais Baibi où j*ay vu de très^ i>eàux tableaux, entre autres une grande Judith de Paul Véronèse; deux beaux tableaux du Bassan, deux de Benedetto Castiglione, deux du Palme', et le portrait du Titien' peint par iuy-mesme.

De ce palais, j'ay esté à Thospital général, qui est un grand bastiment avec quatre grandes cours et une croix au milieu qui le composent. On le bastit entre deux mon* tagnes qu on coupe è mesure qu on y travaille , se servant de la pierre qu on tire de la montagne pour la mettre dans le bastiment. On fait travailler dans cet hospital tous les pauvres mendians et tous ceux qui n'ont pas de quoy vivre, élevant les jeunes enfans des pauvres pour leur apprendre des métiers.

De cet faospital général, j'ay esté à la Madone de Carignan, qui est une église bastie par la famille de Sauli. Celte église est très-belle et est en petit ce que devoit estre Saint- Pierre de Rome, ayant esté bastie sur le premier modèle qu'en avoit fait Michel- Ange. Elle est toute bastie de marbre blanc, avec un très-beau dôme au milieu, au bas duquel, entre les pilastres qui le soutiennent, on voit quatre grandes niches, dont il y en a desjà deux remplies de deux figures de marbre blanc faites par Puget S

Le soir de cette mesme journée , j'ay esté voir le cardinal Raggi ^ qui m*a rendu la visite une heure après. Après laquelle j'ay esté voir Giustiniani et MM. de Sauli et de La Rovère'; ces derniers sont les deux gentilshommes que la République m'a donnés pour m accompagner. Sur le soir de cette journée, j'ay encore esté voir les cendres de saint Jean-Baptiste, qu'on montre avec grande cérémonie aux personnes de qualité qui passent en cette ville. Ou m'a fait voir encore , dans la sacristie du DAme , un bassin d'une émeraude ou de matrice d'émeraude de i & ou 1 5 pouces de diamètre '.

Du vendredy, iStnars. — Je suis party de Gênes à neuf heures du matin, et ayant esté chargé par le mauvais temps vis-à-vis de Porto-Fino , qui est environ à 3o milles de Gènes, j'ay esté obligé d'y mouiller. En y entrant, la place m'a salué de tout son canon. Je luy ay rendu le salut. J'ay rencontré dans ce port le marquis de Bayonne, général des galères de Sicile. Il estoit avec la capitane et la patronne de son escadre; j'ay salué son estendard et il m'a rendu le salut aussytost.

Du satnedy, là mars, et du dimanche, i5, — Je suis party de Porto-Fino ce matin avec un temps fort peu assuré et ay gagné avec beaucoup de peine Porto-Venere, d'où j'ay envoyé è Lerici *, qui est un village sur les bords du golfe de la Spezia , pour tascher d'avoir des chevaux et me rendre à Rome en diligence.

' Seignelay n^a pas donné cette description. * La famille de La Rovère a donné deiu

^ Jacopo Palma, né en 1/180, moKcn i5/i8. papes à VÉglise : Sixte IV et Jules II.

^ Tiziano Vecelli, on le Titien y né en 1677, 'Ce bassin, connu sous le nom de Saero

mort en 1576. Catino , passe pour avoir appartenu à Salomoo.

^ Puget avait été envoyé en Italie par Fou- Diaprés la tradition, c'est dans ce \ase que

quet. Après la disgrâce de son protecteur, il Jésus-Christ aurait mangé Tagneau pascal avec

demeura à Gènes, où il a laissé de nombreuses ses disciples. Il fut rapporté de Gésarée par les

statues. (Voir Marine, page a 56.) Génois, en 1101. Ayant été transporté à Paris

* Laurent Haggi, évoque de Gatane, tréso- en 1809, on reconnut que cMtait tout simple-

rier général de TElat ecclésiastique et inten- ment du verre de couleur, dant générai de ses galères. Gardinal depuis * Lerici est à quinze kilomètres de la Spe-

16/17. ^^^^ en janvier 1 687, à Tâge de soixante zia. et quinze ans.

Dumaréy, fj mars, — Je suis descendu h terre aujourd'huy. J'ay laisse la ^lère à Porio-Venere et suis venu h Lerici, d'où, estant monté à cheval, je suis venu coucher à Httsa, auquel lieu il n y a rien de considérable que les carrières de marbre blanc qui sont dans ces montagnes \ dont on fait venir le marbre en France.

Du, mercredy, 18 mars, — Je suis party aujourd'huy de Massa et suis arrivé à midy à Lucques. Les environs de cette ville sont très-beaux, et comme le terroir de cette république est très-petit , il est cultivé avec un soin tout à fait particulier. La ville est fortifiée anssy régulièrement qu'il est possible. Elle est environnée de onze bastions revestus de briqnes dont tout le sommet, dans tout le tour de la >nlle, est entouré d'une très-belle allée d'arbres. Les fossés de la ville sont secs , revestus aussy de briqnes. Le dedans de la ville n*a rien de considérable, et il n'y a ni église ni bastiment qui mérite la curiosité.

Dujeudy, ig mars, — Je suis party de Lucques et suis venu disner à Pise, où je n'ay Yu qu en passant cette ville , me réservant h voir demain ce qu'il y a de remarquable.

De Pise, je suis venu coucher k Livoume, où j'ay eu encore le temps en y annvant de voir la statue du grand Cosme de Médicis , qui est tout devant la darse où Ton met les galères; elle est de marbre blanc, mise sur un piédestal de cette matière, sur lequel et au pied de la statue on voit un amas d'armes des différentes façons. A chaque coin du piéleslal on voit un esclave attaché; les figures de ces quatre esclaves sont de bronze, et représentent un père et ses trois enfans. Il n'y a rien de plus beau que le sont ces figures-là. Après les avoir considérées longtemps , je me suis venu retirer chez le Cheri- Bey(?), qui m'a logé. C'est un Turc de nation qui estoit autrefois tefteiniardu Grand Seigneur, c'est-à-dire maistre de la douane de Constanlinople; il se retira avec beaucoup de richesses en chrestienté, craignant que le Grand Seigneur, qui avoit fait estrangler 9on frère , ne luy 6st le mesme traitement. Il vint en ce temps-là surlescostes d'Italie, et, après avoir demandé protection au Grand-Duc, il s'est retiré à Livoume, où il a basty nne très-belle maison à la manière turque et fait le Grand-Duc son héritier. L'appartement des femmes est séparé de celuy des hommes. Il a des bains très-propres et trèsconunodes, et il m'a logé et traité fort magnifiquement.

Du vendredy, 90 mars. — J'ay vu ce matin à Livourne, avant d'en partir, la darse des galères du Grand-Duc , qui est un grand espace carré où peuvent demeurer, avec les cinq galères que le Grand-Duc y tient toujours et qui composent son escadre, une centaine de petits bastimens, n'y ayant pas assez de fond pour les grands vaisseaux. On fat le loar de cette darse sur des quais assez larges. De la darse, on sort sur le port de Livoume, qui est à couvert d'environ â milles de long par un môle qui est basty dans ia mer. On s'y promène en carrosse fort aysément; il est mesme si lai^e que six carrosses y pourraient aller de front. On voit de l'autre costé du port, quand on est au bout du môle, le reste de l'ancien môle qu'on appelle le môle de Pise, et qui esta présent tout à fait dans l'eau, mais qui ne laisse pas que de rompre la mer. Du costé du nouveau port et auprès du nouveau môle , il y a une haute tour de marbre dans la mer, qui est le fdnal.

En rentrant dans la ville de Livoume et en sortant du môle, il y a une citadelle de quatre bastions réguliers environnée d'un fossé qui est plein d'eau de mer. La ville de livoume est d'ailleurs bien fortifiée, environnée de cinq bastions. A un de ses autres bonis, du costé de la terre, il y a une autre citadelle à bastions aussy forte que celle 'Inrostédu port. J'ay vu encore, avant que de sortir de Livoume pour m'en retourner

' \j^ fanieusPà «irrière** de Carrare.

h Pise, ie bagne, qui est Thospital où sont enfermes les forçats; c'est an bastiment de figure carrée avec cour au milieu; les forçats sont dispersés par chambrées et sont nourris en ce lieu-là comme s'ils estoient dans la galère. Du bagne, j'ay esté voir la principale église de Livoume, qui n'a rien de beau ni de remarquable qu'un portique agréable qui est au devant de la grande porte; de cette église, j'ay esté voir la synagogue des Juifs, qui est, à ce qu'on dit, la plus belle qui se puisse voir dans rEurope.

Après , je suis party pour m'en venir à Pise , où j'ay eu encore le temps de voir, sur le bord de l'Amo, l'endroit où le Grand-Duc fait bastir ses galères; il y a sept remises pour mettre les galères à couvert, au bout desquelles il y a un grand magasin pour mettre tout le bois nécessaire.

Du Êomedy, a i mars, — J'ay employé la matinée de ce jour à ce qu'il y a de plus considérable dans Pise, que la rivière d'Amo partage en deux. C'est en premier lieu an pont très-bien fait, qui est, à ce qu'on dit, du dessin de Michd-Ange; ensuite je vis le D6me, qui est l'église cathédrale, fort grande et bastie de marbre blanc, d'un goust barbare à la vérité, mais qui oommençoit pourtant desjà à sortir du gothique'; elle a esté bastie il y a environ 5oo ans. Le dedans est fort riche, remply de beaucoup de fusts de colonnes antiques dont on 'a conservé quelques chapiteaux anciens. La plupart des colonnes sont de pierre de granit; les grandes portes de l'église sont de bronze et garnies de bas-reliefs. Au devant du grand poiiail de l'église est le Baptistère, qui est une espèce de rotonde avec un dame qui le couvre. La plupart des colonnes qui sont dedans sont antiques, de granit. Les vases ou les fonts qui sont au milieu sont de marbre, faits en grands bassins de fontaine.

En entrant à gaucho est le Pergamo, ou chaire à prescher, de la sculpture de Nicolas Pisano', contemporain des architectes de ladite é^ise. Le dessous du Pergamo est soutenu par cinq colonnes de différente hauteur, les unes de porphyre, les autres de marbre de différentes couleurs. Ces colonnes sont ajustées par des soubassemens qui les rendent égales. Entre le Baptistère et l'église, à costé des deux, est un cimetière' endos de quatre grandes galeries en forme de cloistre fermé par le dehors, tout de marbre, pavé de mesme, voûté par-dessous, avec plusieurs sëpiirations pour les sépultures des plus illustres familles du pays. Toutes les quatre faces sont peintes. Les peintures sont à fresque et sont du Giotto ^, qui est un des premiers peintres de son temps <|ui a ressuscité la peinture. Les autres peintures sont d'autres peintres de ce temps^à, qui est à peu près l'an iSsg. Il y a un autre cimetière au milieu du cloistre, h ciel ouvert, qui sert pour les personnes de moindre qualité. Il faut remarquer que toute la terre de ce cimetière est apportée de la Terre-Sainte.

Au derrière de l'église est une grosse tour ronde de marbre blanc \ qui sert de docher, entourée de huit galeries , soutenues par des colonnes isolées. Il est à peu près de vingtcinq toises de haut; mais ce qu'il y a de particulier c'est qu'il penche et qu'il sort hors de son centre ou de son plomb poiu* ie moins de quinze pieds , sans qu il paroisse que ce grand corps de bastiment se démente en aucun endroit , ce qui fait voir qu'il a esté fait pour pencher. 11 est de la mesme manière que tout le reste. Il y a au devant du

^ Le Dôme date de 1073; le Baptistère, * Le Campo Santo, commencé en 1378,

dont parle ensuite Scignelay, a été commence termine en i&ô/i.

en 11 53. * Bondonc Giolto, né en 1276, mort on

• Nicolas de Pise, né en celle ville au com- 1 336.

menceraent du xiii* siô.clo, mort à Sienne vers * Le Campanile a été bâti en 1 1 7 A, 1^70.

docher et à costë de i'ëgiise dont nous avons parié, un vieux tombeau antique attaché à ia muraille de cette ^ise , où il y a autour un ba»-relief admirable. Au devant du mesme tombeau et à costé de l'église, il y a une colonne de granit où Ton a ajouté le chapiteau et la base, sur laquelle on voit un vase de marbre blanc antique, avec des figinres en bas-relief tout autour qui sont merveilleuses.

U y a encore à Pise la maison des chevaliers de Saint-Etienne, qui est Tordre du Grand-Duc. La maison est du dessin de Georges Vasari * ; vis-à-vis cette maison ou ce palais est une grande place où est la figure dnn des ducs de Florence, de marbre biaoe, avec une fontaine. A costé est une église pour les chevaliers de Saint-Étienne, toute de mai4>re blanc. La face en est très-belle et très-régulière.

Voilà tout ce qu'il y a de plus remarquable à Pise; la ville est très-peu peuplée, qnoyqu'il y ayt une université, école de droit et de médecine. J'en suis party ce mesme jour, jeudy, et m'en suis venu coucher à la Scala.

Du dimanehe, as mars, — Je suis party ce matin de la Scala et suis venu disner à Poggibonsi; et de Poggibonsi j'ay esté coucher à Sienne, où j'ay eu encore le loisir de voir ce qu'il y a de remarquable. Il y a une place assez belle dans le milieu. Ce qu'il y a pourtant de plus beau est le DAme , qui est une grande é^ise avec un clocher trèshaut, le tout basty en marbre blanc et noir. J'ay vu d'assez belles peintures anciennes dans la Lihrena*. Le pavé du chœur de cette église est admirable; il est fait de marbre de rapport blanc et gravé comme un dessin achevé; il est de Beccafumi^, câèbre pemtre. B y a dans la mesme église une chapelle de marbre dans laquelle est le tombeau du père du pape Alexandre VII. Cette chapdle est très-riche et d'un trè»-beau dessin. Il y a entre autres choses quatre niches dans lesqudles il y a quatre statues de marbre UsDc, dont deux sont de Bemin \ Tune d'un saint Jérôme, et l'autre d'une Madeleine. La place de Sienne, qu'on appelle des Seigneurs, est une grande place ovale, au milieu de la TiHe. Le palais où l'on rend la justice est à une des faces de cette place; il y a une faotaine assez grande avec un bassin de marbre blanc; autour de cette fontaine il y a dix ou douze figures en bas-relief qui ne sont pas mauvaises. C'est cette fontaine dont ... * a parié dans ses ouvrages.

Du haidy, s3 man. — Je suis party de Sienne ce matin, et suis venu disner à Tornnieri et coucher à Radicofani *.

Du mardy, ^â mars, — Je suis party ce matin de Radicofani, et ay esté disner à Aqnapendente et coucher à Ronciglione.

Du mercredy, ùS mars, — Je suis party ce matin de Ronci^ione, et ay esté rencontré par les carrosses de M. le cardinal Antoine à Bracciano\ et suis venu coucher ce mesme joor, sS mars, à Rome.

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